Les relations dans l’adolescence

Lorsque l’enfant devient un adolescent, sa tendance à adorer un héros s’exprime dans sa relation avec certains professeurs alors que d’autres peuvent ne pas être aimés, détestés ou méprisés. Ceci est un autre exemple du mécanisme de la séparation de la haine d’avec l’amour, un mécanisme qui apporte un soulagement, à la fois parce que la personne « bonne » est mise à l’abri et parce qu’il est satisfaisant de détester quelqu’un qui, dans notre esprit, mérite d’être détesté. Ainsi que je l’ai déjà dit, le père aimé et haï, la mère aimée et haïe, sont, à l’origine, à la fois objets d’admiration, de haine et de dévaluation.

Néanmoins, ces sentiments mixtes qui, nous le savons, sont trop contradictoires et trop lourds pour l’esprit du jeune enfant et qui seront vraisemblablement entravés et enfouis, s’expriment partiellement dans les relations de l’enfant avec d’autres personnes, par exemple les nurses, les tantes, les oncles et différents parents. Plus tard, durant l’adolescence, beaucoup d’enfants manifestent une forte tendance à se détacher de leurs parents pour la raison principale que les désirs sexuels et les conflits se rapportant aux parents regagnent de la force. Les premiers sentiments de rivalité et de haine, contre le père ou la mère selon le cas, sont revécus et éprouvés dans toute leur force, bien que leur raison sexuelle reste inconsciente. Les jeunes gens ont tendance à être très agressifs et déplaisants avec leurs parents et les autres personnes qui s’y prêtent, domestiques, professeur faible ou camarades d’écoles peu aimés. Lorsque cependant la haine devient aussi forte, la nécessité de préserver la bonté et l’amour, à l’intérieur et à l’extérieur, devient d’autant plus urgente. Le jeune homme agressif est donc poussé à la recherche de personnes qu’il peut respecter et idéaliser. Les professeurs admirés peuvent servir ce but ; une sécurité intérieure dérive de ces sentiments d’amour, d’admiration et de confiance envers eux parce que, entre autres raisons, ces sentiments paraissent confirmer, dans l’inconscient, l’existence de bons parents et d’une relation affectueuse avec eux ; ils démentent donc l’importance de la haine, de l’angoisse et de la culpabilité qui, à cette période de la vie, sont devenues tellement violentes. Bien entendu, il y a des enfants qui continuent à aimer et à admirer leurs parents alors même qu’ils traversent ces difficultés, mais ils sont plutôt rares. Je pense que ce que j’ai dit peut expliquer un peu la place particulière que des personnages idéalisés tiennent généralement dans l’esprit des gens : hommes et femmes ayant un renom, auteurs, athlètes, aventuriers, personnages imaginaires pris dans la littérature ; vers ces personnes se tournent l’amour et l’admiration, sentiments sans lesquels toutes les choses prendraient le reflet de la haine et paraîtraient dénuées d’amour, état ressenti comme dangereux pour le soi et pour les autres.

L’idéalisation de certaines personnes va de pair avec la haine manifestée envers d’autres, qui sont parées des couleurs les plus sombres. Cela s’applique particulièrement à des personnages imaginaires, par exemple à certains types de méchants dans les films ou dans la littérature, ou bien à des personnes existant réellement mais n’ayant pas de lien avec soi-même, comme les dirigeants politiques du parti de l’opposition. Il est moins dangereux (moins dangereux pour eux et pour nous) de haïr ces personnages qui sont soit imaginaires, soit lointains, que de haïr ceux qui sont le plus proches de nous. Ceci s’applique aussi dans une certaine mesure à la haine envers les professeurs et les directeurs car la discipline générale de l’école et la situation en elle-même tendent à créer une plus grande barrière entre l’élève et le professeur que celle qui existe généralement entre un fils et son père.

Ce clivage entre l’amour et la haine à l’égard des personnes qui ne sont pas proches de nous a aussi pour but de mieux protéger, dans la réalité et en esprit, les personnes aimées. De ce fait, elles ne sont pas seulement physiquement éloignées de nous et inaccessibles, mais la division entre les attitudes d’amour et de haine encourage le sentiment que l’on peut garder l’amour inviolé. La capacité d’aimer engendre une sécurité qui est, dans l’inconscient, étroitement liée au sentiment de protéger et de ne pas faire mal aux personnes aimées. La croyance inconsciente semble s’établir ainsi : je peux conserver intactes quelques personnes aimées, donc je n’ai pas fait réellement du mal à aucune de celles que j’aime et dans mon esprit, je peux les garder toutes pour toujours. En dernière analyse, l’image des parents aimés est préservée dans l’inconscient comme la plus précieuse des possessions car elle protège son possesseur contre la douleur d’un chagrin absolu.