Soixante et unième séance – Mardi

Richard rencontra Mme K. au coin de la rue. Il annonça qu’il y avait une nouvelle alarmante. À ce moment-là, Paul qui l’avait accompagné jusqu’à l’hôtel, passa en voiture et Richard le montra à Mme K. Paul et elle échangèrent un salut, ce qui ravit l’enfant. Celui-ci déclara qu’il aimerait bien qu’elle connaisse son frère sous son vrai jour car c’était un gentil garçon. Richard poursuivit : un drame s’était produit mais il ne voulait rien raconter à Mme K. dans la rue. Il ne parla pas avant que Mme K. et lui se soient assis (ce qui était déjà dramatiser). Le matin même, il avait découvert son père gisant sur le sol presque sans connaissance ; il avait appelé sa mère qui « s’était précipitée dans la pièce », suivie de Paul. Ils avaient transporté papa dans la chambre et l’avaient mis au lit. Richard raconta l’événement en dramatisant, se réjouissant du rôle qu’il avait joué et heureux de pouvoir rapporter un fait d’une telle importance. Cependant, il était réellement contrarié. Il ajouta qu’il espérait que son père allait guérir. Il avait décrit, en détail, la façon dont il avait soigné son père, ce qui montrait que, dans l’esprit de l’enfant, le père était devenu un bébé et lui, un adulte s’occupant de ce bébé144. Richard demanda à Mme K. ce qu’elle pensait de tout cela et il fut satisfait qu’elle lui exprime sa compassion. Richard déclara qu’il raconterait à tous les gens de l’hôtel ce qui était arrivé, non, pas à tout le monde, seulement à quelques personnes, rectifia-t-il. Il annonça alors à Mme K. qu’il resterait seul à « X » pendant toute la semaine. Heureusement qu’il allait mieux et qu’il avait moins peur, poursuivit-il, sinon, il n’aurait jamais pu demeurer seul. Puis il expliqua que son père était malade pour deux raisons : l’air de « X » était malsain et il avait trop travaillé cet hiver (l’enfant prit de nouveau l’air inquiet). On n’opérerait pas son père, heureusement, parce qu’il ne l’aurait peut-être pas supporté.

Richard souligna à plusieurs reprises qu’il avait fait de son mieux il n’aurait pas pu transporter son père tout seul parce qu’il était trop lourd.

Quand il eut terminé son récit, l’enfant changea radicalement : jusque là, il était resté calme, malgré son émotion et son visage était expressif ; à présent, il était pâle, nerveux et semblait anxieux et persécuté. Il essaya de fouiller les paquets qui se trouvaient encore là et donna des coups de pied aux bâtons… Puis il se rassit à la table et évoqua de nouveau la maladie de son père, répétant qu’il était content qu’on ne l’opère pas. Il sortit alors un canif de sa poche, annonçant que c’était le sien et qu’il n’avait plus besoin d’emprunter celui de Mme K. Il l’ouvrit et commença à gratter les bâtons. Puis il se posta à la fenêtre, tournant le dos à Mme K. et tapa le canif contre ses dents.

Mme K. interpréta : le jour précédent, il avait traité le père-intrus de deux façons. Il avait mis dehors M. et Mme Mouche pensant les libérer, mais avait fini par admettre qu’il les avait chassés de chez eux et exposés à la pluie.

Richard interrompit Mme K., lui demandant quelle était la deuxième façon.

Mme K. interpréta il avait opéré et tué le papillon de nuit qui représentait son père il venait également d’essayer de couper les bâtons, ce qui exprimait sa peur d’avoir attaqué son père. Son père était vraiment malade et Richard croyait en être responsable [Toute-puissance des désirs]. Il avait retourné le couteau contre lui parce qu’il se sentait coupable et voulait se punir.

Richard s’était calmé au cours de cette dernière interprétation. Il reprit des couleurs. Il avait l’air impressionné et semblait comprendre (de manière presque consciente). Mais il ne tarda pas à manipuler son couteau avec agressivité : il entailla les bâtons, passa la pointe de la lame le long de la vitre, essaya d’entamer la table et faillit ouvrir les paquets à coups de couteau. Mme K. lui dit qu’il ne fallait pas faire ça. Richard porta plusieurs fois la lame à sa bouche et Mme K. l’avertit qu’il risquait de se faire mal, alors il s’arrêta et se mit à marcher de long en large, la pointe du couteau dirigée contre lui. S’il avait glissé, il se serait blessé ; Mme K. lui conseilla de nouveau de prendre garde et l’enfant referma le canif (Note I).

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression que le père-papillon de nuit blessé et mort était à l’intérieur de lui, ce sentiment étant d’autant plus vif que son père était malade et qu’il craignait sa mort. Richard désirait extirper ce père, malade, dangereux ou mort, de l’intérieur de son corps, à l’aide du couteau. Mais, du même coup, il risquait de se blesser et de se tuer. Richard croyait que le bâton, symbolisant le grand pénis de son père, était en lui ; Richard l’attaquait, comme il attaquait la fenêtre et la table. Cependant, il se sentait coupable de ses désirs d’agression et voulait se punir lui-même.

Richard avait l’air effrayé et malheureux ; il aurait aimé « ne pas être là », dit-il.

Mme K. interpréta : « X » et son climat malsain qui avaient rendu son père malade, représentaient également Mme K. et l’analyse. Mme K. s’était transformée en maman malade contenant le père malade, donc dangereux. Richard se sentait tellement coupable de la maladie de son père qu’il essayait de reporter ses torts sur Mme K. symbolisant aussi la mauvaise mère.

Richard se mit à explorer la salle de jeu. Il entra dans la cuisine, ouvrit le fourneau et enleva un peu de cendre. Puis il frappa avec une hache contre l’égouttoir, faisant toutefois très attention. Il montra alors à Mme K. qu’il y avait déjà des marques à cet endroit-là. Ensuite, il donna des coups de hache contre le tuyau du fourneau déclarant que, s’il était chez lui, il démolirait tout.

Mme K. interpréta : Richard craignait que l’intérieur de Mme K., celui de sa mère et le sien ne contiennent un énorme pénis détruit, d’autant plus qu’il avait peur que son père ne meure. Il pensait que la seule chose à faire, c’était de mettre en pièce ce pénis qui se trouvait à l’intérieur de Mme K. et de lui-même, ou alors de l’extraire en opérant. Richard n’avait-il pas coupé divers objets avec son canif et ne venait-il pas d’attaquer l’égouttoir et le tuyau du fourneau à la hache ? Peut-être avait-il également l’impression que seule une opération pourrait débarrasser son père de sa maladie (Note II).

Richard retira encore un peu de cendre du fourneau. Il se mit à fouiller les paquets mais ne réussit pas à voir ce qu’ils contenaient. Il répéta que l’un d’eux renfermait un ours, puis demanda si on lui en voudrait vraiment d’avoir ouvert ce paquet-là d’un coup de couteau. Il commença alors à balayer, déclarant qu’il voulait embellir la pièce pour les autres personnes qui y venaient. Il trouva une brosse de W.C. et nettoya la cuvette des W.C. Quand il eut terminé, il dit que c’était beaucoup plus propre et parut heureux. Pendant qu’il s’activait, l’enfant posa peu de questions ; la dernière chose qu’il demanda fut s’il y avait eu des raids de la R.A.F.

Mme K. interpréta : Richard avait tenté de se défaire de sa peur d’une autre manière : s’il réussissait à débarrasser l’intérieur de Mme K., celui de sa mère et le sien, de la « grosse commission » dangereuse (c’est-à-dire du scarabée, du papillon de nuit, et du pénis redoutable de son père) il guérirait peut-être tout le monde. Cela supposait qu’il désirait également nettoyer l’intérieur de son père de ce qui le rendait malade. Peut-être la « grosse commission » de Richard, souvent représentée par des bombes, avait-elle contribué à la maladie de son père.

Richard continua à explorer la salle de jeu et la cuisine. Il découvrit dans un placard divers objets auxquels il n’avait encore jamais touché. Il ouvrit des bottes, les vida de leur contenu, mais, selon son habitude, eut soin de tout remettre en place car il craignait les guides. Il prit alors un livre, qu’il feuilleta pour en regarder les images. Il était beaucoup plus calme. L’enfant demanda plusieurs fois à Mme K. si elle irait au village et fut content d’apprendre qu’elle devait passer à la poste.

Mme K. lui demanda pourquoi il préférait qu’elle se rende à la poste plutôt que chez l’épicier.

Richard répliqua que, lorsqu’elle allait à la poste, elle restait plus longtemps avec lui (ce qui était faux puisque la poste était plus près de la salle de jeux que les magasins).

Mme K. lui expliqua qu’il préférait peut-être la poste et le magasin de chaussures parce qu’il n’y avait rien que des femmes et qu’il n’avait donc pas peur des « horribles » hommes – M. Smith, M. Evans et l’épicier.

Il faut noter que Richard ne fut triste à cause de la maladie de son père qu’en début de séance. Lorsque l’enfant décrivit comment on avait mis son père au lit, comment on l’avait soigné, celui-ci s’était transformé, dans son esprit, en bébé pour lequel il éprouvait de la compassion. Les sentiments qui dominèrent ce jour-là furent la peur des persécuteurs internes – à l’intérieur de la mère et de Richard (Note III), ainsi que le désir de réparer. Les attaques de Richard – bien que dirigées plusieurs fois contre les objets de la pièce – visaient principalement les persécuteurs internes, comme en témoignait le manque d’attention de l’enfant pour les passants. Lin peu plus tard, sur le chemin du retour, Richard ne s’intéressa pas du tout aux enfants ou aux adultes qu’il rencontra. Mais son humeur avait changé ; il était devenu triste et songeur. Il était évident que son inquiétude au sujet de son père avait repris le dessus.

Notes de la soixante et unième séance

I. J’ai déjà fait remarquer que l’analyste doit parfois empêcher l’enfant de lui faire mal. J’ajouterais maintenant qu’il doit également empêcher l’enfant de se blesser.

IL Le besoin de sauver l’objet en arrachant ou en coupant ce qu’il contient de mauvais est un puissant facteur de l’agression. Ce mécanisme permet de comprendre la délinquance. Voici un exemple : un petit garçon de quatre ans, dont la mère était enceinte, se montrait très inquiet de cette grossesse. Bien qu’il se réjouît de la venue du bébé, il était jaloux. D’autre part, je crois qu’il avait peur que sa mère ne contienne quelque chose de mauvais parce qu’elle était souvent malade. Il se mit à couper, ses draps, son pyjama, etc. Rien ne pouvait l’empêcher de couper. Il était clair que ces attaques étaient dirigées contre lui-même parce qu’il s’imaginait contenir la mère et le bébé, et d’autre part, visaient à débarrasser sa mère du mauvais bébé qui se trouvait en elle. Le rapport entre l’agressivité de l’enfant et la grossesse de sa mère est très net. Cependant, de nombreux enfants dont la mère n’est pas enceinte éprouvent le besoin de couper. Bien que d’autres angoisses puissent intervenir, j’affirmerais que le besoin de regarder l’intérieur de la mère et d’en extraire les bébés en puissance et le mauvais pénis, se manifeste toujours chez l’enfant, même lorsque la mère n’est pas enceinte.

III. Au cours de la présente séance, j’ai surtout interprété les sentiments de persécution de Richard et je me demande si mes interprétations étaient bien adaptées à cette situation de laquelle la tristesse et l’inquiétude n’étaient pas exclues. Mais le déroulement de la séance et le soulagement de Richard à la fin prouvent la pertinence de mes interprétations. D’autre part, la tristesse et le sérieux qui envahirent Richard à la fin de la séance sont la conséquence de mes interprétations de son angoisse persécutive.

J’ai souvent déclaré que l’angoisse persécutive se trouve renforcée par l’incapacité de supporter la dépression. Ce renforcement de l’angoisse persécutive signifie que l’amour, la pitié et le sentiment de culpabilité sont étouffés. D’autre part, lorsque l’angoisse persécutive se manifeste dès la petite enfance avec violence, la position dépressive ne peut être perlaborée. L’individu en proie à une angoisse persécutive intense est incapable d’éprouver les souffrances qui naissent de la dépression et des sentiments de culpabilité. Cependant, au cours de nos travaux cliniques, il arrive que pendant une longue période nous ne rencontrions que de l’angoisse persécutive ; nos interprétations doivent être adaptées à une telle situation. Mais nous savons que les sentiments de culpabilité et de dépression se manifestent toujours un peu, ce qui nous permet de mieux percevoir ces sentiments lorsqu’ils apparaissent dans l’analyse. Inversement il y a de nombreux cas de dépression où nous n’observons tout d’abord que de l’angoisse dépressive et les défenses qui se dressent contre elle. Il ne faut cependant pas oublier que l’angoisse persécutive agit également et qu’elle apparaîtra au cours de l’analyse.

En conclusion, l’analyste doit fixer son attention sur les émotions dominantes sans toutefois oublier les autres qui apparaîtront plus tard.


144 On a déjà vu, dans un matériel antérieur, que le renversement de la relation père-fils avait permis à Richard de combattre sa jalousie et de préserver ses sentiments d’amour et de pitié pour son père.