Soixante-dixième séance – Vendredi

Richard rencontra Mme K. en route. Il s’était caché derrière le pilier d’un portail et avait surgi à son passage. Il la considéra attentivement pour voir si elle était effrayée ou furieuse ; son calme le rassura. Un cycliste était passé juste au même moment et Richard dit que cet homme penserait peut-être qu’il avait sauté sur Mme K., l’avait attaquée et blessée. Une fois dans la salle de jeu, il voulut savoir si Mme K. avait prévu un rendez-vous pour sa mère. Celle-ci avait cru que Mme K. lui téléphonerait pour fixer ce rendez-vous.

Mme K. répliqua qu’elle avait appelé sa mère et qu’elle viendrait lundi.

Richard parut soulagé d’apprendre que cette entrevue était proche. Il réclama le bloc de papier entamé ainsi que le nouveau que Mme K. avait en réserve. Il constata, non sans déception, que le papier neuf n’était pas le même que l’autre et déclara qu’il ne l’aimait pas mais le préférait au papier jaunâtre qu’elle avait apporté un jour, et dont il ne s’était jamais servi… Il aligna quelques pièces de monnaie sur le papier. L’enfant se taisait et paraissait nerveux.

Mme K. rappela à Richard que la veille, il avait eu peur qu’elle ne conseillât à sa mère de l’envoyer à la « grande école », ce qui aurait été cruel.

Richard convint que cela aurait été de la cruauté de sa part parce qu’elle savait mieux que quiconque que Richard avait peur des grands garçons. Soudain, l’enfant s’écria : « Faites-moi plaisir et ne parlez plus de tout ça, s’il vous plaît. Mais promettez-moi d’abord que vous ne conseillerez pas à ma mère la grande école. »

Mme K. lui rappela qu’elle avait déjà fait cette promesse mais que cela ne l’avait pas rassuré pour autant.

Richard implora : « Promettez-le-moi encore une fois. »

Mme K. répéta qu’à son avis, il n’était pas souhaitable de l’envoyer tout de suite à l’école des grands, elle le lui avait déjà dit ; par conséquent, il fallait trouver une autre explication à sa méfiance. Elle lui rappela l’interprétation à propos de la mère – « sale brute », et de Mme K. rendue méchante par le M. K. inconnu et dangereux qu’elle contenait ; Richard craignait que ce dernier ne la blessât ou ne l’excitât contre lui. Mme K. l’abandonnant pour aller à Londres, il s’imaginait qu’il redeviendrait la proie de ses ennemis intérieurs et de toutes ses angoisses, représentés par les grands garçons de l’école.

Richard alla boire au robinet, puis il se mit à sucer son pouce. Il guettait les passants ; « Voilà M. Smith » s’écria-t-il au passage de ce dernier. Il se précipita à la fenêtre et lui adressa un sourire ; M. Smith aperçut d’abord Mme K. qui était restée assise à la table et lui sourit, puis il vit Richard et le salua. Richard remarqua que M. Smith avait salué Mme K. avant lui et il demanda pourquoi à celle-là ; le connaissait-elle bien ? L’enfant avait l’air très soupçonneux (Note I).

Mme K. répondit qu’elle avait été plusieurs fois dans son magasin, Richard le savait, du reste, mais il refusait de la croire et s’imaginait que M. Smith allait lui rendre visite quand elle était seule et couchait avec elle, la nuit. Richard pensait que lorsqu’il n’était pas là, ils passaient leur temps ensemble. M. Smith représentait M. K. qui avait pénétré à l’intérieur de Mme K. et l’avait transformée en mère brutale, c’est-à-dire hostile à Richard. Richard éprouvait des sentiments semblables à l’égard de ses parents ; il se méfiait d’eux lorsqu’il ne voyait pas ce qu’ils faisaient.

Au passage de M. Smith, Richard avait demandé à Mme K. ce que M. Smith et les autres allaient penser en les voyant tous les deux ensemble dans la salle de jeu.

Mme K. interpréta : Richard était curieux des faits et gestes de ses parents et craignait que les autres, son père en particulier, ne le surveillent et ne le soupçonnent de pénétrer à l’intérieur de Mme K. et de sa mère ; il avait peur que son père ne le punît de ses désirs. L’analyste reprit le 63e dessin et expliqua à Richard que là, le père-Dieu allait le punir parce qu’il l’avait vu accomplir l’acte sexuel avec Mme K. représentant sa mère.

Richard regardait l’enveloppe contenant les dessins ; elle portait le nom et l’adresse de Mme K. Il voulut savoir de qui était l’écriture. Il était nerveux et en proie à l’angoisse paranoïde.

Mme K. interpréta : Richard se méfiait de ce que sa mère faisait et pensait, des lettres qu’elle recevait et de ses secrets, bien qu’il connût mieux ses amis que ceux de Mme K. N’avait-il pas avoué, un jour, qu’il l’espionnait ? Ces doutes s’expliquaient en partie par le manque de confiance qu’il avait en l’amour de sa mère. Il l’aimait certes, mais la haïssait également et pensait qu’elle nourrissait les mêmes sentiments à son égard. En outre, il ne cessait de soupçonner ses parents de parler de lui, de lui faire des reproches et de le détester. Ces soupçons se trouvaient renforcés par les sentiments de culpabilité qu’il éprouvait parce qu’il s’imaginait les avoir attaqués. Maintenant, Richard se rendait compte qu’il se méfiait de Mme K. et que, dans son esprit, existait une Mme K. – « sale brute » ; mais il lui était moins facile d’admettre que parfois, il avait l’impression que sa mère était une « sale brute ».

Richard accepta l’interprétation mais ajouta qu’il répugnerait à avoir une pareille opinion de sa mère et aussi de Mme K., parce qu’il l’aimait beaucoup… Depuis quelques instants il contemplait une image collée au mur figurant Neptune et une femme ; les deux personnages étaient séparés par le globe terrestre. L’enfant avait dit, un jour, que Neptune paraissait méchant. Montrant l’image du doigt, il demanda si M. K. ressemblait à Neptune, puis il ajouta que ce n’était pas M. K., mais Neptune… Il posa ensuite les questions qui revenaient chaque fois, de façon obsessionnelle. Connaissait-elle M. Owen épicier à « X » ? Pourquoi n’achetait-elle rien chez lui, il avait pourtant l’air gentil ? Pourquoi allait-elle toujours chez l’autre épicier ?

Mme K. répondit que Richard n’aimait pas l’épicier chez qui elle allait parce qu’il le croyait méchant ; par conséquent il n’aimait pas que Mme K. soit en rapport avec lui. Mme K. interpréta : Richard aurait voulu que Mme K. ait un homme gentil pour s’occuper d’elle, un bon mari. Savoir qu’elle n’en avait pas l’affligeait. D’autre part, il craignait que son père ne mourût et que sa mère ne restât seule, sans personne qui prît soin d’elle. Richard s’imaginait que son père, qui était malade, était devenu un homme blessé, volé, donc dangereux. Cela avait renforcé son désir de séparer Mme K., représentant sa mère, d’hommes suspects tels que l’épicier. Il voulait mettre le monde entier entre eux comme sur la gravure, où Neptune était séparé de la femme par le globe terrestre.

Richard sortit les dessins de l’enveloppe et les éparpilla sur la table. Soudain, il réclama le panier à jouets et en retira les jouets un à un avec précaution, comme s’il avait craint que quelque mauvaise chose en surgît. Il pria Mme K. de ranger les crayons mais de ne pas toucher aux dessins, à son sac à main et à son réveil. Il disposa quelques maisons et des groupes de personnages et déclara qu’un village suisse était un endroit fort agréable.

Peut-être pensait-il que la Suisse était un pays moins dangereux que l’Angleterre, suggéra Mme K.

Richard répliqua : « Mais la pauvre Suisse est entourée d’ennemis. »

Il posa à côté de la montre un petit seau qu’il n’avait guère utilisé jusqu’à présent, expliquant que c’était une infirmerie ; un autre seau devint une clinique et l’enfant relégua toutes les figurines abîmées dans ces deux récipients ; ensuite, il renversa le panier pour éliminer la poussière qu’il contenait. Puis il constitua plusieurs groupes de figurines et, comme par le passé, plaça un homme et une femme dans le camion, expliquant qu’il s’agissait de son père et de sa mère. Les deux trains faisaient le tour de la table ; l’enfant leur installa une gare et veilla à ce qu’il y ait suffisamment de place pour les deux trains à la fois. Le risque de collision l’obsédait, semblait-il. Les autres groupes se composaient d’un homme et d’un petit garçon ; de quelques enfants ; de grandes personnes et la plupart de ces combinaisons ont déjà été analysées. Richard, désignant l’une des petites femmes, parla de ses seins, puis il montra à Mme K. que l’autre en avait aussi (Note II). Les deux wagons du train électrique étaient deux seins, dit-il. Il réunit les deux petites femmes et imagina une conversation très affable

« Ma chère Henriette, comment allez-vous ? » disait l’une, et l’autre

« Ma chère Mélanie… » À ce moment-là, Richard déclara que ce n’était pas Henriette mais sa mère, qui discutait avec Mme K. lors de l’entretien qu’elles auraient. Un petit garçon qui se tenait un peu en retrait se joignit aux deux femmes ; c’était Richard qui les observait attentivement. Puis l’enfant ajouta un homme au groupe expliquant que M. Smith participait à la conversation.

Mme K. répéta à Richard qu’il se méfiait de l’entrevue qu’elle allait avoir avec sa mère et qu’il doutait de leur sincérité respective. Aucun homme ne participerait à cette conversation, néanmoins, il s’imaginait que M. Smith, qui lui semblait suspect et qui représentait M. K., serait là, lui aussi. Ces deux figurines de femmes étaient donc la Mme K. – « sale-brute » contenant M. K.-Hitler et la mère – « sale brute » contenant le mauvais père. Par conséquent elles se transformaient en ennemies cruelles.

Tout à coup, Richard se précipita à la cuisine et examina soigneusement le fourneau. Il enleva le couvercle du « réservoir à bébés » et constata avec inquiétude que l’eau n’était pas propre. Il tira de l’eau de la bouillotte dans un seau que Mme K. vida aux W.C. ; il continua à prendre de l’eau et sembla contrarié que cette eau n’en devînt pas moins sale. Alors, il enleva la plaque du fourneau et versa un peu d’eau à l’intérieur pour voir où elle allait. Il actionna la clef placée sur le tuyau, essayant de faire tomber la suie. Puis il ouvrit le four et découvrit avec plaisir une timbale de métal qu’il n’avait encore jamais remarquée. Il commença à puiser l’eau sale avec, mais décida qu’il ne fallait pas souiller le récipient ; il ne l’emplirait désormais que de l’eau du robinet. Il transvasa donc l’eau du robinet dans la bouillotte et en répandit une grande quantité par terre ; il continua pendant un moment et, regardant Mme K. éponger l’eau, déclara qu’heureusement les guides ne venaient pas ce jour-là ; il ne voulait pas qu’elles voient cette pagaille. Mme K. pria l’enfant de ne pas renverser tant d’eau, parce que le sol était difficile à sécher167. Pour finir, Richard emplit l’évier et demanda à l’analyste d’enlever le bouchon une fois qu’il serait sorti, parce qu’il voulait voir l’eau s’écouler. Dès qu’il fut rentré, il se mit à s’amuser avec les jouets.

Mme K. interpréta : il avait peur du mauvais père, de M. Smith qui se trouvait à l’intérieur de sa mère et de M. K. à l’intérieur de Mme K., si bien qu’il désirait explorer l’intérieur de Mme K. et même le sien. À présent, il semblait craindre plus particulièrement l’urine sale – c’est-à-dire toxique – de son père et espérait découvrir comment sa mère l’éliminait. D’autre part, interpréta Mme K., il ressentait le besoin de garder propre et intact le bon lait du sein maternel représenté par la timbale brillante et le robinet.

Richard manœuvrait les trains, faisait et défaisait les groupes de jouets si vivement que Mme K. ne pouvait en suivre les détails. Le chien se joignit à l’un des groupes ; Richard expliqua qu’il désirait faire quelque chose de « mal ». Un instant plus tard, ce fut la « catastrophe » : une collision se produisit et tout s’écroula. Richard ramassa au milieu des jouets entassés la maison la plus petite et la suça déclarant que c’était lui et qu’il survivait à la catastrophe. Cependant, il ne semblait pas croire que la maisonnette en sortît saine et sauve.

Mme K. n’eut que le temps de dire – la séance touchant à sa fin que le chien qui représentait le Richard vorace et mordant ainsi que son pénis, semblait être le responsable de la catastrophe. N’avait-il pas eu l’intention de faire quelque chose de mal ? La catastrophe, c’était la mort de ses parents et de tout le monde, y compris lui-même. Sa tentative de survivre sous la forme d’une maison n’était pas un succès.

Richard admit l’interprétation. Les jouets étaient déjà rangés dans le panier, Mme K. et l’enfant prêts à partir, quand, au dernier moment, il prit la balle dans le panier et la fit rebondir deux ou trois fois.

Mme K. interpréta : la balle représentait peut-être Richard et son pénis ainsi que les bébés qu’elle contenait ; le geste de Richard exprimait son espoir ; il croyait que malgré tout, Mme K. et lui-même avaient quelque chance de survivre et d’être en bonne santé.

L’angoisse que Richard avait éprouvée pendant la séance avait été influencée par la pluie qui tombait dru. Le matériel antérieur a souvent montré que, pour l’enfant, la pluie symbolisait l’urine toxique et inondante du père tout-puissant et que l’orage et les éclairs lui apparaissaient comme le châtiment de Dieu. Chaque fois qu’il pleuvait, Richard était déprimé. Un peu avant que son père ne tombe malade, il s’était mis à voir la pluie sous un jour meilleur ; il avait avoué qu’elle faisait pousser les végétaux, ce qu’il savait depuis longtemps, mais n’avait jamais été capable d’admettre affectivement avant d’être un peu soulagé de ses angoisses concernant la pluie. La maladie de son père avait renforcé la peur de l’urine et du sperme du père qui, s’imaginait Richard, détruisaient sa mère. Comme on l’a déjà mentionné, Richard buvait au robinet chaque jour. Cette eau était bonne en comparaison de l’eau sale de la bouillotte. Ce « bon » robinet représentait le bon sein, le bon pénis et réduisait la peur paranoïde de se faire empoisonner (dans la Vingt-septième séance, par les servantes figurant le mauvais père et la mauvaise mère). Le fait de boire au robinet signifiait probablement donner quelque chose de bon à la bonne mère intérieure afin de la guérir et de combattre l’empoisonnement dont elle était victime. À un certain moment de la séance, Mme K. avait interprété une remarque de Richard, en lui disant qu’il voulait parler de ses seins. Alors, l’enfant avait mis deux arbres miniatures dans sa bouche. Mme K. lui expliqua qu’il désirait téter sa mère et pensait que cet acte guérirait et sa mère et lui-même.

Notes de la soixante-dixième séance

I. Il est intéressant de noter que les renseignements que j’avais donnés à Richard, le jour précédent, n’avaient pas réussi à dissiper sa méfiance. La situation justifiait que je fasse part à l’enfant du point de vue qui serait le mien au cours de ma conversation avec sa mère. Si je ne l’avais pas fait, sa rancune et sa méfiance auraient sans doute été encore plus vives ; cependant ce que je lui dis ne détruisit ni sa méfiance, ni sa jalousie. Cela se produit fréquemment lors du traitement de patients paranoïaques ; on a beau les rassurer et leur donner des explications, leur angoisse paranoïde et leur méfiance ne se dissipent pas.

J’ai déjà répété plusieurs fois que Richard sentait son monde intérieur menacé parce qu’il n’avait jamais réussi à établir solidement sa mère comme bon objet interne et était enclin à craindre que celle-ci ne se transforme en persécutrice et ne s’allie avec le père dangereux. Ses angoisses paranoïdes venaient en tête parce que la maladie de son père et la peur de le voir mourir transformaient l’image de ce dernier en une image mauvaise, bien que persistât, dans l’esprit de l’enfant, une bonne image du père, résultant du clivage. On peut dire que les facteurs extérieurs avaient de violentes répercussions sur la situation interne. Les angoisses persécutives de Richard et le mécanisme schizoïde se trouvaient renforcés non seulement à cause de ces facteurs extérieurs, mais encore parce qu’ils étaient des défenses contre la compassion et les sentiments dépressifs qui risquaient de faire apparaître les profonds sentiments de culpabilité que Richard éprouvait.

II. Il est étonnant que Richard ait déclaré (ce qu’il n’avait encore jamais tait à propos des jouets) que les deux femmes hypocrites – sa mère et moi – avaient des seins. Il me semble que si l’enfant insistait tant sur le sein, c’était pour se rassurer ; en effet, même si sa mère et moi étions fourbes et dangereuses, le fait d’avoir des seins nous rendait moins méchantes. Cependant, je me demande si ce sein, le premier objet dont il s’était méfié, ne contribuait pas à rendre les deux femmes encore plus suspectes ; peut-être voulait il dire regardez comme elles sont peu sincères, avec leurs mauvais seins.


167 Même dans une salle de jeu bien équipée, avec du linoléum par terre, il faut parfois mettre un frein aux jeux des enfants avec l’eau.