Soixante-treizième séance – Mardi

Richard attendait devant la maison. Il s’assit et se mit à jouer dès qu’il fut dans la salle de jeu. Il était de bonne humeur et fort calme (contrairement à son habitude en début de séance, il ne but pas au robinet). L’enfant examina le sac de Mme K. et lui demanda si c’était son mari qui lui avait donné ce sac en crocodile.

Mme K. interpréta : il voulait que ce cadeau fût de M. K. ; cela prouvait en effet que, bien que dangereux, M. K. était un « bon crocodile » capable de donner à sa femme quelque chose de durable, un pénis bon et solide.

Richard installa la gare de la même façon que la veille mais la plaça ailleurs, loin de Mme K. ; entre l’analyste et la gare se trouvaient plusieurs groupes de jouets et, le long de la gare, une longue file de figurines : une femme, l’homme représentant M. Smith, tous les « enfants », le tracteur, le camion de charbon et au bout, le chien. Richard expliqua que les deux premiers personnages étaient son père et sa mère ; toute la famille se rendait à « Z ». À côté de Mme K. deux femmes se faisaient face, celles qui, la veille, représentaient sa mère et Mme K. ; Richard les fit discuter avec une amabilité exagérée. Non loin d’elles se tenait une femme qui leur tournait le dos. Le jour précédent, Mme K. avait dit qu’il s’agissait là de la nurse de l’enfant.

Mme K. rappela alors à Richard qu’en maintes occasions, elle lui avait expliqué que la nurse, qu’il aimait autant que sa mère, n’appartenait pas à la même classe sociale que cette dernière, et qu’il en ressentait un conflit de loyauté.

Richard joignit la nurse à Mme K. et à sa mère ; puis Mme K. s’éloigna de sa mère parce que celle-ci, expliqua Richard, avait été impolie avec elle et l’avait vexée. « C’est la mauvaise maman », ajouta-t-il. Tout à coup, l’enfant prit dans la file d’attente une poupée qui l’avait souvent représenté. Il la plaça près de Mme K. disant : « Je pars avec vous. »

Mme K. lui demanda où, à Londres ?

Richard répondit que c’était vraisemblable.

Mme K. interpréta : les relations entre sa mère et sa nurse lui posaient des problèmes. Lorsque sa mère, au cours du jeu, avait vexé Mme K., cette dernière représentait la nurse et il s’alliait avec elle contre la « mauvaise mère » et le reste de la famille. Peut-être avait-il entendu dire que sa mère avait froissé sa nurse, peut-être l’avait-il craint. Il redoutait que la nurse ne se sente seule parce qu’elle n’était pas de la famille.

Richard protesta vivement : la nurse ne prenait-elle pas ses repas en compagnie de la famille ? Il ne se rappelait pas avoir entendu ou vu sa mère être méchante avec la nurse. Cependant, l’enfant semblait admettre qu’il était au courant de ce conflit interprété par l’analyste (Note I)… Le train électrique quitta la gare, Mme K. et lui-même étaient dedans, déclara Richard. Puis les parents et les enfants coururent après le train pour rattraper Richard. Ensuite, le train de marchandises, transportant toute la famille, se lança à la poursuite du train électrique. La course entre Richard et Mme K. d’une part et la famille de l’autre se résuma à une poursuite entre les deux trains (les autres personnages ne participant pas à l’action) ; puis entre Richard (le train électrique) et son père (le train de marchandises qu’il appela « Papa »). Tout au début de la course, le train qui emportait Mme K. et Richard faillit écraser la famille ; par la suite, Richard écarta les figurines pour laisser au train la voie libre.

Mme K. interpréta : la mère et la Mme K. extérieures étaient maintenant représentées par les gares traversées par les trains ; ces gares symbolisaient également leurs organes génitaux. Le père (le train) poursuivait Richard et l’attaquait à l’extérieur et à l’intérieur des organes génitaux de maman. Mme K. ajouta que Richard désirait s’enfuir avec elle et être son mari comme il l avait déjà déclaré dans la Soixante et onzième séance. Il souhaitait également s’enfuir avec sa mère et l’avoir pour lui tout seul. Cependant, en agissant de la sorte, il priverait de maman son père, son frère et les bébés pas encore nés, si bien que ceux-ci le pourchasseraient. D’autre part, s’il voulait fuir en compagnie de Mme K., c’était pour continuer l’analyse qu’il considérait comme essentielle pour lui.

Richard reprit son jeu plusieurs fois. Les trains évitèrent de peu la collision. Puis Richard décida de créer une seconde ligne pour empêcher l’accident. Il s’amusa ainsi pendant un long moment… Au début du jeu, il avait pris dans sa main la chaise miniature et le petit bonhomme assis dessus, se demandant s’il allait les poser sur la table ; il résolut de les remettre dans la boîte. (Les sentiments pénibles concernant la mort de son père ainsi que toutes les émotions et les conflits dont l’enfant souffrait étaient mis en échec et leur expression entravée et contrôlée.) Richard s’était approché plusieurs fois de la fenêtre pour observer les passants ; apercevant une femme suivie de deux filles, il déclara que l’une des filles était une ennemie féroce parce qu’elle l’avait regardé (sans doute un jour qu’il l’avait rencontrée dans la rue). Il raconta ensuite qu’il avait croisé la fille rousse mais ils avaient fait semblant de ne pas se voir. Un jeune homme vint à passer, et l’enfant demanda à l’analyste si elle le connaissait… Enfin, le train électrique accéléra de plus en plus ; il se mit à zigzaguer, et Richard l’accompagna de sifflements stridents. Puis les deux trains se heurtèrent et une catastrophe générale s’ensuivit. Au commencement du jeu, Richard avait placé l’« église » à côté du sac de Mme K. et elle ne s’écroula pas parce qu’elle se trouvait en dehors du jeu ; le père malade (le petit bonhomme assis sur la chaise) fut également épargné ainsi que tous ceux qui étaient dans la boîte-hôpital, car ils ne participaient pas au jeu… Ensuite, Richard prit la balançoire et l’actionna un instant avec l’enfant assis dessus. Le train électrique faisait aussi partie des survivants ; Richard le saisit et, le regardant d’un air embarrassé, déclara qu’il ressemblait à une baleine qui bougeait la queue ; il détacha la seconde voiture et la posa. Lorsque le train électrique avait renversé et écrasé le train de marchandises, Richard avait murmuré tristement :

« Et si papa mourait vraiment. »

Mme K. interpréta : Richard était le train transportant Mme K., celle-ci représentait la bonne mère à l’intérieur de lui ; cependant, il contenait aussi la baleine – le père au pénis dangereux – qui, lui semblait-il, le poussait à faire du mal, à détruire les parents et leurs bébés. Malgré tout, il essayait de contrôler le père-baleine. Mme K. ajouta que Richard se sentait triste et coupable à cause de la maladie de son père et qu’il avait peur qu’il ne meure. Ces sentiments dérivaient de sa haine, de sa jalousie et de son désir d’attaquer le père ; il venait de le démontrer en écrasant son père, le train de marchandises, avec le train électrique, c’est-à-dire lui-même. D’autre part, il avait tenté de sauver son père en le plaçant loin du désastre, ainsi que l’église. Mme K. lui expliqua que, dans ce jeu, il entrait en compétition avec M. K. parce qu’il désirait être le mari de Mme K. (de sa mère)169.

Richard abandonna le jeu et se rendit à la cuisine. Il tira un seau d’eau du « réservoir à bébés », remarquant que l’eau était plus propre ; il y avait sans doute moins de saleté dans la bouillotte, ajouta-t-il. Il passa moins de temps à cette activité que lors des séances antérieures et paraissait moins inquiet. D’autre part, il n’emplit pas le seau autant que d’habitude. Pour finir, il alla boire au robinet de l’évier.

Mme K. interpréta : Richard avait meilleur espoir que l’intérieur de sa mère et de Mme K. et les bébés qui s’y trouvaient soient guéris ; la maladie de son père l’inquiétait moins. D’autre part, il se sentait moins coupable d’avoir empoisonné le « réservoir à bébés ». Pourtant la catastrophe s’était produite mais le dernier geste de son jeu, la balançoire en mouvement où l’enfant était assis, signifiait qu’il pensait que le bébé était vivant à l’intérieur de sa mère et que le pénis du père pouvait encore bouger.

Richard sortit, priant Mme K. de l’accompagner. Il regarda tristement les collines.

Mme K. lui demanda s’il souffrait d’être séparé de sa mère170.

Richard répondit qu’il ne la reverrait qu’en fin de semaine. Il se tut, puis ajouta qu’il était triste. Alors il sauta du haut des escaliers, essayant de ne pas écraser les légumes. Il y avait réussi voilà quelques jours, mais n’y parvint pas cette fois-ci. Soudain, il rentra parce qu’une femme passait dans la rue. Il la regarda par la fenêtre, déclarant qu’elle était « hautaine ». Il sortit de nouveau et continua à bavarder avec Mme K., mais à contrecœur. Il voulait amener son bateau à la piscine, dit-il. Il avait déjà annoncé qu’il allait apprendre à nager et qu’il s’en réjouissait, mais à présent, il expliqua que sa mère lui interdisait de nager dans l’eau froide ; du reste, il n’y tenait pas non plus, ajouta-t-il, et préférait jouer au bateau. (Ces paroles sonnaient faux dans la bouche de l’enfant.)

Mme K. interpréta : Richard en voulait à sa mère à cause de cette interdiction.

Richard affirma qu’il lui était bien égal de ne pas nager. Il rentra de nouveau et observa de la fenêtre la jeune contrôleuse d’autobus qu’il connaissait. Il déclara qu’il la trouvait très jolie puis ajouta avec colère qu’elle disait toujours « les demi-tarifs, debout », mais qu’elle était très belle. Ensuite, l’enfant regarda l’heure et s’aperçut avec plaisir qu’il lui restait encore dix minutes ; cependant, il demanda à Mme K. si elle ne pouvait pas s’arrêter tout de suite. (D’habitude, il ne formulait pas ses désirs de façon si directe.)

Mme K. lui dit qu’il pouvait partir s’il le désirait, puis elle interpréta : il voulait s’en aller parce qu’il avait peur de reporter sa colère contre elle, puisqu’elle représentait sa mère et que cette dernière ne lui permettait pas de nager. Cette interdiction et le fait de payer demi-tarif lui rappelaient qu’il n’était qu’un enfant. Sa colère contre sa mère renforçait sa rancune envers la jolie contrôleuse et expliquait pourquoi il avait trouvé hautaine – c’est-à-dire supérieure à lui et méprisante – la femme qui était passée dans la rue. Cette défense de nager signifiait également que son pénis n’était pas celui d’un adulte, qu’il était faible et bon à rien.

Richard n’avait plus envie de partir, semblait-il. Tout à coup, il ouvrit le placard et y découvrit des ballons. Il prit celui qui se trouvait dans le panier à jouets et le lança violemment contre le placard.

Mme K. interpréta : Richard attaquait sa mère, symbolisée par le placard, et montrait ainsi que son pénis – le ballon – était fort.

Richard murmura quelque chose à propos d’un boulet de canon puis demanda à Mme K. de jouer avec lui au ballon. Il décida qu’ils auraient deux ballons chacun et les feraient rouler par terre pour qu’ils se tamponnent. Tantôt c’était lui qui avait le gros ballon, tantôt Mme K. À un moment, il eut en main les deux ballons de la même taille et parla de ballons-jumeaux. L’enfant était de bonne humeur et s’intéressait au jeu.

Mme K. interpréta : lorsqu’elle jouait avec lui, elle était la bonne mère qui l’aidait à vaincre sa colère contre la mauvaise maman. Sans quoi il aurait peut-être tiré sur cette dernière avec un canon. D’autre part tous deux étaient égaux, dans ce jeu, car chacun possédait deux seins les ballons-jumeaux –, un pénis – le gros ballon –, et des bébés les ballons-jumeaux. En conséquence, Richard n’avait aucune raison d’être jaloux (Note II).

À la fin de la séance, Richard remit les ballons dans le placard et aida Mme K. à ranger les jouets. Les considérant avec gravité tous dans leur panier, il dit : « Papa, maman et leurs enfants sont ensemble. » D’après sa voix et l’expression de son visage cela signifiait : « Que va-t-il leur arriver, dans ce panier ? »

Mme K. interpréta : le panier représentait l’intérieur de Richard contenant ses parents et leurs enfants : ceux-ci étaient soit détruits par lui, soit en lutte entre eux. Il avait très peur de ce qui allait se passer. D’autre part, ce que ses parents faisaient pendant la nuit, alors qu’il ne les voyait pas, l’inquiétait fort ainsi que les faits et gestes de Mme K. en son absence.

Juste avant de partir, l’enfant déclara qu’après tout, il aimerait bien nager. Sur le chemin du retour, il contempla les montagnes et dit que la campagne était belle. Auparavant, il avait fermé la porte alors qu’il n’était pas sorti et que Mme K. était déjà dehors. Mme K. interpréta : il voulait mettre sa mère à la porte parce qu’il lui en voulait de lui avoir défendu de nager.

La régression de l’angoisse paranoïde de l’enfant était évidente, et celui-ci pouvait exprimer plus ouvertement sa colère. Il avait demandé à Mme K. si elle avait rencontré M. Smith ; mais il n’avait posé cette question qu’une seule fois, lorsque Mme K. lui avait expliqué que la figurine d’homme représentant son père symbolisait également M. Smith. D’habitude, cette question revenait de manière obsessionnelle : il voulait savoir si M. Smith était passé, quand, etc. Cette inquiétude ayant diminué, Richard n’éprouvait plus le besoin d’aller à la rencontre de Mme K., de savoir si elle voyait souvent M. Smith et quelle était la nature de leurs relations. L’enfant avait mieux compris et admis les problèmes qui se posaient à lui à propos des relations entre sa mère et sa nurse ainsi que les sentiments complexes qu’il éprouvait pour son père. L’espoir s’opposait maintenant à l’inquiétude et à la tristesse, cependant, la catastrophe n’avait pu être évitée.

Notes de la soixante-treizième séance

I. Comme d’habitude (et ceci s’applique à tous les enfants pendant la période de latence) les interprétations des fantasmes destructeurs et sadiques dirigés contre ses parents lors de la petite enfance étaient beaucoup moins pénibles pour Richard que la prise de conscience de conflits concernant des situations et des relations actuelles. Cette remarque s’applique par exemple aux problèmes de loyauté qui se posaient à Richard ; il était tiraillé entre sa mère et la nurse, sa mère et moi et entre ses parents. Lors de la présente séance, il avait compris et ressenti consciemment ce conflit. En outre, il se rendait de mieux en mieux compte de sa méfiance à l’égard de sa mère et du fait que la mère bleu clair et la mauvaise mère n’étaient qu’une seule et même personne.

II. Après que j’eus interprété la colère que l’enfant refusait d’avouer et les critiques qu’il faisait à sa mère (celle-ci ne lui permettait pas de nager, c’est-à-dire qu’elle l’empêchait de devenir un homme), Richard combattit cette colère. D’autre part, il put retrouver l’image de la bonne mère – moi-même jouant avec lui. On s’est souvent demandé s’il était prudent de formuler les reproches latents que l’enfant fait à l’attitude de sa mère. Pour ma part, j’ai contesté un tel point de vue dès 1927 (Colloque sur l’analyse des enfants) et ma propre expérience ainsi que celles de mes collègues ont montré combien il était utile de permettre au patient (enfant ou adulte) de connaître la critique refoulée qu’il adresse à ses parents et les fantasmes qui en découlent.


169 Dans la séance précédente, l’identification féminine s’était nettement manifestée et avait été analysée. Il est intéressant de noter que dans la présente séance, c’est la position masculine qui dominait.

170 Il était convenu que Richard habiterait chez les Wilson et ne rentrerait chez lui qu’en fin de semaine.