Quatre-vingt-neuvième séanceSamedi

Mes notes concernant cette séance sont assez brèves ; en majeure partie parce que ce jour-là, Richard avait fourni fort peu de matériel. Il y eut de longs moments de silence et l’enfant était en proie à l’angoisse dépressive qui précédait notre séparation prochaine. Il semblait que mon refus de soutenir sa décision de partir pour Londres avec moi n’avait fait qu’aggraver cette angoisse. La pluie tombait à verse ce qui était déjà une source de dépression ; Mme K. portait un chapeau de pluie.

Richard rencontra Mme K. sur le chemin de la salle de jeu et déclara qu’elle était très jolie ; il ajouta qu’elle était mignonne, mais pas à la façon d’une jeune femme, plutôt dans le sens où on l’entendait à propos des vieilles dames. Il lui demanda aussitôt si ces paroles l’avaient fâchée. Il voulut savoir si elle irait au village après la séance. (Ce détail était très important, parce que ce jour-là, il devait prendre l’autobus pour rentrer chez lui ; lorsque Mme K. revenait du village, après avoir fait ses commissions, elle passait devant l’arrêt d’autobus ; Richard, qui était déjà monté dans l’autobus, pouvait donc lui faire des signes.) Richard déclara qu’il ne voulait pas voir l’horrible pluie et pria Mme K. de l’aider à fermer les rideaux. Il alluma, brancha le radiateur et dit qu’à présent, il faisait bon dans la salle de jeu.

Mme K. lui rappela que le jour précédent, il avait rejeté le pénis empoisonné (le coquelicot) et que, dans son esprit, il y avait souvent un rapport entre la « méchante pluie » et la mauvaise urine qui sortait du pénis. Il voulait éloigner ce mauvais pénis de l’intérieur de Mme K. et du sien afin de pouvoir rester auprès d’elle sans que le mauvais Hitler intérieur ne les dérange. Il désirait posséder sa mère toute seule et non pas mêlée au père qui était contenu en elle ; ce n’est que dans ces conditions qu’il pourrait lui faire entière confiance (Note I).

Richard annonça qu’il savait que Mme K. avait téléphoné à sa mère, le soir précédent, et il lui demanda de quoi elles avaient parlé (comme d’habitude, sa mère le lui avait déjà raconté).

Mme K. répondit qu’elles avaient discuté de son désir de poursuivre l’analyse et qu’elle avait plaidé en sa faveur. Elles avaient conclu qu’il ne serait pas possible de continuer au cours de l’hiver.

Richard parut fort déçu quoique soulagé par cette décision définitive. Cette certitude diminuait ses doutes car il ne savait pas s’il avait eu vraiment raison de proposer un tel projet. Pendant que Mme K, lui racontait cela, il indiqua les manœuvres de la flotte britannique par des traits de crayon sur la carte qu’il avait dessinée la veille et agrandie. Un cuirassé allemand essaya de franchir Gibraltar pendant la nuit mais fut détruit en Méditerranée par les mines. La description des manœuvres de la flotte occupa une bonne partie de la séance.

Mme K. interpréta : la mer Méditerranée représentait Londres ; Richard craignait qu’il n’arrivât malheur à Mme K. dans cette ville. Elle lui rappela le matériel récent : il avait bombardé plusieurs fois le train qui devait emporter Mme K. et avait lancé une grosse balle (symbolisant le méchant M. Smith) à la poursuite d’une petite balle représentant son train.

Richard raconta un rêve : Mme K. et lui-même se trouvaient dans un autobus vide et sans contrôleuse. Il y avait aussi une automobile contenant quelques personnes, une petite fille était couchée sur le siège ; la voiture était très plate.

Mme K. posa de nombreuses questions mais ne put obtenir d’associations à propos de ce rêve. Elle interpréta : l’autobus vide et sans contrôleuse symbolisait Richard privé de son analyse et de la bonne mère intérieure ; par conséquent, il n’avait plus personne pour le guider.

Note de la quatre-vingt-neuvième séance

I. J’ai parlé longuement de l’image des parents combinés dans La Psychanalyse des enfants car elle joue un rôle essentiel lors des tout premiers stades du complexe d’Œdipe (entre quatre et six mois). J’en ai conclu que lorsque cette image se maintient fortement dans le psychisme du nourrisson, ce fait influence à la fois la sexualité et l’ensemble du développement de l’enfant. L’un des fantasmes qui en découlent est l’image de la mère contenant le pénis du père ou de nombreux pénis de ce père. Des recherches plus approfondies ont révélé que les fantasmes du sein contenant le pénis apparaissent même chez les très jeunes enfants ; ces fantasmes contribuent à perturber l’amour que l’enfant porte au sein et à diminuer sa confiance en la bonté de cet objet. On peut considérer de tels fantasmes s’appliquant aux objets partiels comme une étape des tout premiers stades du complexe d’Œdipe. Plus tard, j’ai découvert que le court laps de temps – dont la durée varie selon les individus – pendant lequel le nourrisson ressent la relation à la mère et au sein maternel comme une relation exclusive où n’intervient aucun tiers, est décisive pour l’équilibre de l’enfant et pour les autres relations d’objet ; notamment pour la naissance de relations d’amour et d’amitié durables (cf. Développements de la psychanalyse, chap. VII).