8. Autoportrait

Les mains du chirurgien ne doivent pas trembler de compassion ; les yeux de l’infirmière ne doivent pas se voiler de larmes. Mais si nous connaissons nos émotions, nous pouvons choisir de les contenir ou de leur donner libre cours.

Plus nous les connaissons, et mieux nous pouvons les contenir quand cela est nécessaire, pour ensuite les extérioriser quand il n’y a plus lieu de les dissimuler.

Et, ainsi, nous ne dépensons pas plus d’énergie que nécessaire.

La libération d’émotions refoulées semble presque toujours agréable et apporte un surcroît d’énergie, à condition qu’elles ne fassent pas « retour » avec une violence destructive que nous avons ensuite tout lieu de regretter.

***

Quand je pense à un incident de ma vie passée, je peux le reconstituer soit « de l’intérieur », soit « de l’extérieur ». par exemple, à l’âge de quatre ans

je suis derrière une porte fermée et j’écoute mes parents qui parlent dans la pièce voisine.

Je peux reconstituer cette situation à partir de mes sentiments.

Ou je peux me voir debout derrière la porte.

Autant que je me souvienne, je ne me voyais pas de l’extérieur à cette époque.

Il y a de nombreux témoignages de gens qui se voient ou paraissent se voir de l’extérieur.

Ces expériences de « désincarnation » me semblent plus courantes qu’on ne pense. Mais personne ne connaît leur fréquence.

Nous cherchons naturellement à visualiser des événements que nous sentons, mais ne voyons pas, et ne pouvons pas voir.

Si nous voulons montrer ce que nous sentons – par exemple, quand nous nous sentons sens dessus dessous – nous pouvons représenter ce sentiment non visuel par un schéma visuel ou un dessin.

Le sentiment d’être présent, d’être ici, sera ainsi représenté par un point que nous dessinons là.

***

J’ai pris ma première cuite à la campagne, à Crianlarach, un samedi soir, pendant un week-end organisé par le club de montagne de l’université de Glasgow. J’étais en première année de médecine.

J’avais bu énormément de rhum, de gin, de whisky, de bière et de Guinness ; et j’étais maintenant allongé à plat ventre sur une route de campagne, vers onze heures du soir, dans un mélange de boue, de neige et de vomi, sous un ciel étoilé.

Trop parti pour pouvoir me retourner ou me lever.

L’univers tourne sur lui-même, et j’y suis suspendu. J’essaie vainement de faire bouger mes doigts pour m’accrocher au sol et éviter de tomber.

Inutile. Je n’ai aucune chance. Les yeux fermés, je ne sais plus où je suis. Tout « je » a disparu. Éléments éparpillés et tourbillonnants.

Extrêmement désagréable ; et étrangement dépourvu d’étrangeté. Aurais-je déjà ressenti cela auparavant ?

***

Je m’étais reposé dans un endroit calme pendant plusieurs jours. Uniquement la conscience et l’espace unifiés. Pas de « je », et aucune conscience du moindre objet. Vint la pensée d’une pensée. Cette minuscule chose qui m’aurait d’ordinaire paru plus légère qu’une plume prit un poids énorme (celui des rochers des tableaux de Magritte, qui flottent au milieu du ciel).

Cela se fit très lourd, et un « je » qui jusque-là ne s’était pas manifesté devenait déjà pesant…

 

Mon poids avait-il augmenté ?

La conscience peut exister avec ou sans la sensation d’un ego, d’une identité.

Nous sommes certains que l’ego est le produit d’un conditionnement chimique précis du cerveau. Une seule aspiration d’oxyde nitreux ou une drogue rapide le font disparaître totalement.

Les modifications de l’environnement chimique de notre cerveau modifient notre conscience.

Doit-on permettre aux gens d’accéder librement aux contrôles chimiques de leur conscience ?

Ou bien ces « commandes » chimiques doivent-elles être strictement contrôlées par les gouvernements du monde entier ?

C’est l’un des très rares points sur lesquels tous les gouvernements semblent à peu près du même avis.

***

Voilà plusieurs années que presque chaque jour à 17 h 15, j’ai envie de boire (du vin, du whisky, de la vodka).

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Parfois je résiste à mon envie.

Parfois je lui cède.

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Mais pourquoi donc ce désir ?

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Souvent je sais même qu’il est 17 h 15 quand j’éprouve cette envie.

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Pourquoi ?

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Un rapport quelconque avec l’heure de ma naissance, 17 h 15 ?

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Une fin d’après-midi de février 1965

Je suis las, épuisé et abattu. Quinze années d’études et de recherches sur « la sagesse, la maladie mentale et la déraison » ne m’ont apparemment pas rendu plus sage. Vanité des vanités.

Je m’allonge sur le plancher de mon cabinet de consultation, au numéro 21 de Wimpole Street, et m’étends sur le dos dans l’asana de la « mort ».

Je ferme les yeux. Dérive. Et maintenant, de tout mon cœur, je demande, au cas où il y aurait un remède, qu’on me donne une indication sur sa nature.

Je suis dans une agréable maison de campagne anglaise. Pièce spacieuse, fenêtres à la française. Un calme après-midi de la fin de l’été. Un homme âgé, d’environ soixante ans, pénètre dans la pièce. Il ressemble à l’un de ces savants anglais qui ont fait carrière dans l’armée.

Nous ne nous connaissons pas, mais il ne me paraît pas étranger. Il me propose une promenade en sa compagnie.

Au cours de la marche, je prends conscience du soleil ; il semble s’approcher, grossir et se réchauffer, jusqu’à atteindre les dimensions d’une énorme fournaise qui m’absorbe complètement, me consume et me réduit en une minuscule cendre.

Une fois de plus, me voilà revenu à ce point. Bindu23 ? Je sais que je peux aller plus loin encore, mais cela pourrait entraîner la mort. Je suis entre la vie et la mort.

Je me retrouve étendu sur le plancher de mon cabinet de consultation. Je ne peux ni bouger, ni soulever les paupières, ni remuer les yeux ou les doigts. Conscience de ma respiration. Je peux entendre les pulsations de mon cœur et le battement de mon sang.

Mais maintenant je veux bouger. J’examine mon corps pour voir si je peux en bouger une partie. Finalement un muscle de ma joue droite se contracte. Je sens une « ligne », très mince canal d’énergie qui descend le long du côté droit de mon visage. Je réussis à la faire vibrer ; ensuite je remue le coin de ma bouche ; puis ma langue ; puis mon pouce droit ; je peux ouvrir les yeux, et maintenant je peux rouler sur le plancher. J’en suis sorti. De retour.

Je suis revenu

Durée : environ une demi-heure

J’ai d’autres souvenirs de ce point, de cette cendre24. Par exemple, à l’âge de trois ans, j’entendis mon père dire à ma mère : « Cette fois-ci, je vais le battre jusqu’à ce que sa vie ne tienne plus qu’à un fil. »

Je savais que j’allais y avoir droit.

***

Il me battit et commença « littéralement » à me mettre en morceaux.

***

Je savais que je ne pouvais rien faire.

Je me contractai jusqu’à n’être plus qu’un point.

Là, personne ne pouvait plus m’atteindre.

De l’autre côté de ce point, se trouvait… le lieu d’où je venais ?

***

Après un moment, je m’aventurai à l’extérieur.

Pas d’ennemi à l’horizon. Les dégâts n’étaient pas irréparables.

***

Fragments

Je me réveille et me souviens de mon rêve. Je me souviens que pendant le rêve, « j »’étais dans le rêve. Je crois même que j’ai rêvé le rêve. Au réveil, je me sens légèrement différent du (I) rêveur du rêve, ou (II) du je du rêve, en tant que dramatis persona. Je suis maintenant celui qui se souvient/oublie le rêve rêvé et le je rêvé. Comment tous ces fragments « de moi » apparaissent-ils ? Comment même décrire cela ?

Au moment du réveil, il semble y avoir une sorte de va-et-vient rapide entre

(I) Le je1 qui a rêvé (activement) le rêve (son auteur, son chorégraphe, etc.)

(II) Le je2 qui a rêvé (passivement) le rêve (son public)

(III) Le je3 qui jouait un rôle dans le rêve (acteur)

(IV) Le je4, au réveil, qui se souvient peut-être mal ou pas du tout du rêve, et peut-être pas du tout de je1, je2, je3.

Pourtant, du point de vue théorique, que je4 peut adopter, je1, je2, je3 et je4 sont les fragments d’un même tout. Et du point de vue d’une conscience je0, antérieure à je1, je2, je3 et je4, je0, je1, je2, je3,… jeⁿ sont Un. Mais suis-je unique ou multiple ? Et même : suis-je ? Ma propre expérience ne me fournit aucune réponse claire.

Qu’arrive-t-il quand je4 a perdu tout contact avec les expériences de je3, je2, je1 et je0 ?

Clivages possibles : entre je0 et je1, je1 et je2, je2 et je3, etc.

***

1969. Vers huit heures du soir, après une longue et fatigante journée passée dans mon bureau de Wimpole Street, je sors prendre l’air. Décembre. Je tourne à droite ; à gauche ; à droite. Magasin diététique de Baker Street. Un pot de miel. Je hèle un taxi. À la maison.

À pied, j’ai mis vingt minutes pour aller de Wimpole Street au magasin diététique de Baker Street. Tout ça pour le goût du miel.

Je préférais le goût du miel à vingt minutes en compagnie de Jutta et de notre enfant.

Mieux,

chacune de mes millions de cellules fut mise en branle sans la moindre approbation « consciente », durant vingt minutes, et sur un quart de mile, alors que je pensais vouloir aller ailleurs…

N’est-il pas urgent de s’inquiéter ?

Mon cabinet de consultation ; fin d’après-midi. Je suis assis dans mon fauteuil et j’écoute quelqu’un.

Je tends la main vers le verre d’eau posé à côté de moi.

Au moment de saisir le verre, j’arrête mon geste, et je m’interroge : Pourquoi boire de l’eau à cet instant précis ?

Je n’ai pas soif.

Je ne suis pas déshydraté.

Les paroles de mon interlocuteur auraient-elles touché un point sensible…

non, je ne crois pas

Je suis décontracté.

Ma bouche ?

Pas de goût particulier

ou désagréable, même en y faisant attention.

Mais j’ai la bouche sèche.

Bizarre que je mette si longtemps à découvrir que

j’ai envie de boire « parce que » j’ai la bouche sèche.

Pourquoi donc est-elle sèche ?

Je n’en sais rien. Et je n’ai jamais eu de problème avec mes glandes salivaires.

Sans boire, j’essaie de saliver,

« sur commande ».

Ça marche. C’est même étonnamment facile.

Ma bouche est maintenant agréablement humide.

Je n’ai plus envie de boire.

***

Une soirée chez un ami.

Il a invité plusieurs musiciens indiens.

Nous sommes nombreux, assis sur le plancher. Les musiciens accordent leurs instruments et peu à peu nous cessons de parler.

Un gros chien est assis à côté de moi.

Tout le monde se tait et la musique commence. Soudain mes narines sont irritées par quelque chose qui me paraît émaner du chien. J’ai toujours été sujet aux allergies. Cela va de mal en pis : j’essaie désespérément de ne pas éternuer, mais c’est inutile. Et au moment où les invités commencent à pénétrer dans la musique, je dois me lever pour quitter la pièce et me frayer un passage à travers, entre, par-dessus cinquante personnes assises l’une contre l’autre.

Excusez-moi, excusez, pardon, ex [éternuement]-cusez-moi, pardon, etc., jusqu’à la porte.

Le chien s’était assis à côté de moi avant que les musiciens ne se mettent à jouer.

En outre, mes éternuements n’ont pas commencé avant le début de la musique, avant que je ne m’aperçoive que celle-ci n’était pas très bonne, pas assez bonne en tout cas pour que je l’écoute jusqu’à la fin sans m’énerver et avoir envie de partir.

Ainsi, mes éternuements m’ont permis de m’éclipser. Mais pour que le stratagème réussisse, il ne fallait pas que je le perce à jour avant d’être sorti. Je pouvais ainsi accuser mes allergies ou le chien.

C’est seulement dehors que je « compris », « admis », que je n’avais pas éternué « à cause » du chien, mais « à cause » de la musique.

***

Je suis assis dans mon cabinet de consultation. Un jeune homme est assis en face de moi.

Je bourre ma pipe

J’ai l’impression qu’il attend' avec impatience que j’aie fini.

Je le regarde : il n’a pas du tout l’air de faire attention à moi, et paraît très pénétré de sa propre détresse.

D’où vient cette impression que j’ai de son énervement ?

***

Je me concentre, et mon impression réveille soudain un souvenir qui date de ma quinzième année : je suis assis ; je suis énervé et me sens honteux de me sentir énervé ; je regarde ma grand-mère (la mère de ma mère, âgée de plus de quatre-vingts ans) qui me prépare un repas, après l’école, ma mère étant à l’hôpital pour une opération.

***

Vingt-deux années auparavant,

j’étais énervé par ma grand-mère

maintenant

je sens que je l’énerve (lui)

***

elle me préparait mon repas

je sens qu’il sent que je lui prépare son repas

exemple évident d’une petite projection passagère

d’un « contre-transfert »

je lui attribue actuellement envers moi

des sentiments que j’avais alors envers ma grand-mère

Moi (âgé de quinze ans

Grand-mère

(passé)

Lui

Moi (âgé de quarante-sept ans)

(présent)

 

Au fur et à mesure que je prends conscience du mécanisme

mon premier sentiment je l’énerve se transforme en

un second il m’énerve, sentiment de courte durée qui se transforme à son tour en

un troisième je m’énerve, à nouveau de courte durée (quelques secondes), qui ensuite disparaît complètement.

***

Je suis allongé au soleil, à ne rien faire.

Je remarque que je ne respire que par la narine droite.

Je n’arrive pas à respirer par la narine gauche, elle a l’air complètement bouchée. S’il s’agit d’une obturation physique, elle doit s’être produite très rapidement, en moins de vingt-quatre heures, car je suis certain qu’hier je respirais tout à fait librement.

Ma narine gauche est-elle congestionnée alors que la droite ne l’est pas ? Je n’ai pas de rhume, et autant que je sache je ne souffre ni de catarrhe ni d’une sinusite d’origine allergique de la narine gauche.

C’est incompréhensible, et je me mets à y réfléchir. Je m’impatiente, m’énerve. J’essaie d’expirer par la narine gauche de toutes mes forces ; je crains de faire éclater un vaisseau. J’essaie aussi d’inspirer. Sans résultat.

Je décide de relâcher mon esprit, de me décontracter, et de voir ce que cela donnera. Pendant que ma conscience autonome, mon ego, disparaît, la narine gauche se débouche peu à peu. Je retourne ensuite à ma conscience habituelle (ego) : après quelques secondes, elle se bouche de nouveau.

Je répète le processus au moins trois fois.

1. Dans un état de conscience relâchée, sans ego, elle est débouchée.

2. Avec le retour de la conscience (ego), elle se bouche. L’observation met clairement en évidence une corrélation. Mais comment tout cela se passe-t-il ?

Les mécanismes mentaux/physiques qui provoquent ce phénomène me sont incompréhensibles. Inconnus.

Pourquoi ? Et même, ce « pourquoi » est-il la bonne question ? La question intelligente ?

J’ai entrevu ce qui se passait. Mais je n’en connais ni le comment ni le pourquoi.

***

Je commence à parler à Jutta de mon père, un vieillard qui a presque perdu la mémoire et qui ne vivra probablement plus longtemps.

***

Je me mets à parler maladroitement en m’aidant de mes mains, un jaillissement sourd de tout mon corps…

un « torrent » de…

soudain je vois tous les objets avec plus d’acuité.

***

Je détourne d’elle mon regard. Mes yeux vont se fixer sur un dessin du plancher, à ma droite. Tout devient flou, et ils se remplissent de larmes qui jaillissent, débordent et coulent sur mon visage. Mon nez et mes sinus se congestionnent ; un liquide clair et brillant, plus épais que les larmes, coule abondamment de mes deux narines sur mon visage.

Je ne peux plus respirer par le nez.

Une soudaine douleur au fond de ma gorge. Tout mon système respiratoire est malmené comme un petit bateau pris dans une violente tempête.

Diaphragme, muscles intercostaux et abdominaux, langue et muscles faciaux sont agités de mouvements incohérents. Si j’essaie de les contrôler, il s’ensuivra probablement une attaque d’asthme. Si je laisse les choses suivre leur cours…

Mon visage se décompose complètement (quand il était plus « fragile » que maintenant, je disais qu’il « se brisait »).

Fibrillations dans les deux joues

Rétraction involontaire des lèvres

***

sanglots et gémissements

incontrôlés

pendant deux ou trois minutes

puis c’est terminé

***

Ce comportement demeure pour moi mystérieux

incohérence

aphasie

modification de la conscience

sensations physiques inhabituelles

dérèglement général de la fonction physiologique

impliquant une réaction globale à travers tous les secteurs du

système nerveux central

des systèmes endocriniens, musculaires, etc.

perturbations des systèmes respiratoire

et cardio-vasculaire.


23 Bindu : terme utilisé par les yogins pour désigner le point sur lequel se focalise l’attention du méditant (N.D.T.).

24 « L’âme naturelle de l’homme n’est pas plus grosse qu’une tête d’épingle ; et sur cette tête d’épingle, sont gravées, potentialialer, la forme et les particularités du ciel tout entier, serait-il cent fois plus vaste. » Johann Kepler, cité par W. Pauli : The Influence of Archetypal Ideas on the Scientific Théories of Kepler. » Ce passage apparaît dans The Interprétation of Nature and the Psyche de C. G. Jung.