Introduction

« Il fait plus clair lorsque quelqu’un parle. »

Mot d’enfant cité par Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse.

La psychanalyse est déjà une vieille dame. Sa date de naissance est cependant fort imprécise. Peut-être est-elle née dans la période 1893-1896, lorsque Sigmund Freud formule son hypothèse majeure sur l’étiologie sexuelle des névroses : toute névrose, et plus particulièrement l’hystérie, est à comprendre comme un trouble majeur de la psycho-sexualité, notion ainsi introduite de façon révolutionnaire. Ou est-ce plus précisément en 1895, lors de la publication des Études sur l’hystérie, que Freud signe avec son ami Josef Breuer ? Faut-il dès lors remonter à 1881-1882, époque où ce même Breuer soignait une jeune Viennoise, Bertha Pappenheim (Anna O.), et où cette intelligente jeune femme découvrit qu’elle pouvait être soulagée de ses symptômes hystériques en en parlant, pourvu qu’il se trouvât quelqu’un pour écouter ses propos et y prêter sens ? Peut-être cependant faut-il considérer que cette naissance est survenue bien plus tard, lorsque Freud, entre 1897 et 1900, réalise cet improbable tour de force, une autoanalyse. Cette longue et difficile naissance a sans aucun doute été favorisée par le développement d’une amitié passionnée entre Freud et un médecin berlinois, Wilhelm Fliess, et par les discussions qui se sont développées entre ces deux hommes, pour l’essentiel entre 1890 et 1900.

Si on aime la précision, on peut dire que la psychanalyse est née le 21 septembre 1897, jour où Freud écrit à Fliess pour lui dire que sa théorie sur l’étiologie sexuelle de l’hystérie vient de s’effondrer. Il a eu tort, avoue-t-il, de croire ses malades lorsqu’elles affirmaient que tout le mal venait d’une séduction incestueuse précoce (entendre : de pratiques sexuelles imposées par le père lorsque la malade était encore une enfant sans défense…). Les hystériques l’ont trompé… mais pourquoi ? De cette désillusion et de cette question naîtra la théorie du fantasme : ce qui compte, autant et peut-être même plus que l’événement, c’est ce qui s’en joue psychiquement, et même si l’événement n’a pas eu lieu. Ce qui compte pour comprendre la névrose – mais aussi le fonctionnement « normal », car il n’y a pas tant de distance qu’on le croyait entre le normal et le pathologique – c’est la réalité psychique. Idée difficile à accepter pour tout esprit positiviste : Daniel Lagache a pu écrire que le grand scandale de la psychanalyse, plus encore que la sexualité, c’est le fantasme…

Mais peut-être la psychanalyse est-elle véritablement née avec la théorie du refoulement ? En ce cas cependant, sa date de naissance est encore plus imprécise, car il faudrait prendre en compte toute la période qui va de 1885 (le voyage de Freud à Paris et ses contacts avec Charcot) à 1915 au moins (année où il publie un texte essentiel sur ce sujet). Peut-être pourrait-on dire aussi que la psychanalyse est véritablement née lorsque s’est dégagée l’idée qu’il existe une sexualité infantile (1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité)…

On pourrait continuer longtemps ce jeu avec les dates et les périodes. Mieux vaut admettre que, comme toute œuvre d’importance, la psychanalyse s’est progressivement constituée tout au long d’une lente maturation. Il reste qu’elle est maintenant plus que centenaire et qu’elle est née de l’esprit d’un homme, Sigmund Freud. Cela peut agacer, mais il est vrai que, retracer l’histoire de la psychanalyse, c’est nécessairement retracer d’abord l’histoire de la découverte freudienne.

Car cette découverte est toujours à refaire. Ce n’est pas là clause de style. Le statut de la découverte freudienne (au sens le plus simple : découvrir, c’est faire apparaître au regard ce qui était caché) est en effet bien particulier. Car Freud l’a fondée sur deux propositions apparemment contradictoires : 1/ le fonctionnement psychique est pour l’essentiel inconscient, non pas par ignorance provisoire, mais parce qu’il est de la nature même de l’esprit que des forces très puissantes s’opposent en permanence à ce qu’il connaisse ses propres mécanismes ; 2/ je vais connaître cet inconnaissable… Pari si évidemment choquant pour le bon sens que certains, après avoir démontré par raison raisonnante que la psychanalyse ne pouvait pas exister, en ont conclu qu’elle n’existait pas…

Elle existe cependant, et Freud a gagné son pari. Il l’a pu parce qu’il n’était pas un penseur en chambre. Bien des philosophes qui avaient prétendu décrire la structure et le fonctionnement de l’esprit humain en s’isolant pour se regarder penser avaient échoué, parce qu’ils aboutissaient toujours à une conception rationnelle, et de plus flatteuse pour le penseur, une conception dégagée de tout ce qui humilie l’homme, c’est-à-dire d’abord de son animalité. Freud, lui, était un « savant » dans la tradition du xixe siècle. C’était un biologiste rationaliste, longuement formé à l’étude de l’anatomo-physiologie du système nerveux, puis de l’anatomo-pathologie cérébrale, avant de passer à la neurologie et de là à la psychiatrie. Il y avait gagné le respect des faits en même temps que le culte de la Raison. C’est dans cette attitude que, avec persévérance, il a tenté de comprendre la production des symptômes névrotiques, la structure et le fonctionnement des névroses, et au-delà la structure et le fonctionnement du psychisme humain.

Il n’a pas d’abord tenté cela sur lui-même. Ses objets d’étude, c’étaient des hommes et des femmes qui lui demandaient de l’aide, dans des cas où, vers 1890, il s’apercevait qu’il restait parfaitement désarmé ; comme tout psychiatre de cette époque, il n’avait guère le choix qu’entre des traitements illusoires – l’hydrothérapie, l’électricité… – et le traitement par le mépris : ce n’est rien, c’est dans la tête, ce ne sont que des idées, seul le corps peut être soigné… Freud, avec la naïveté du génie, a pris au sérieux ce qui faisait sourire. Il n’a pas dit « ce ne sont que des idées », il a dit « ce sont des idées… alors, de quoi s’agit-il ? ». Les troubles sont évidents, la souffrance indéniable, les comportements gravement inadaptés ; dès lors, dire au consultant « ce ne sont que des idées, soyez raisonnable », c’est se débarrasser paresseusement, lâchement, du problème. Si ces « idées » produisent des effets, c’est de l’ordre des phénomènes de la nature, et, en droit, l’étude scientifique en est possible.

Il y faut une méthode, une théorie ? Soit, travaillons-y. Premier principe : tout cela a du sens, c’est-à-dire que tout cela a une valeur fonctionnelle. Il n’y a pas de hasard, il n’y a pas d’effets sans causes. Si l’on se borne à dire que les hystériques sont de pauvres créatures qui se laissent aller à des mécanismes élémentaires, qu’un rêve ne signifie rien ou que si on a oublié un nom, produit un lapsus ou un acte manqué, c’est « simplement » parce qu’on est fatigué, parce qu’on n’a pas « fait attention », etc., cela relève de ce que Bachelard appellera plus tard une « pensée paresseuse ». Dès l’instant où un phénomène est observable, il est de plein droit objet possible d’étude scientifique ; il a des antécédents, des déterminants, voire des causes, en tout cas des connexions, il s’insère dans une chaîne phénoménale qui peut être décrite et comprise. Prendre cette attitude, c’est pousser à l’extrême le pari rationaliste ; le reproche le plus absurde qui ait été adressé à Freud, et après lui à la psychanalyse, c’est sans aucun doute le reproche d’irrationalité.

Mais, si Freud en était resté là, il n’aurait pas gagné son pari. Car il aurait pu n’être qu’un entomologiste de la névrose, penché sur l’homme comme d’autres sur des insectes. En psychiatrie aussi, la tentation est grande de considérer que « le fou, c’est l’autre ». Il lui a fallu, là encore, prendre le contre-pied d’une attitude fort répandue chez ses confrères, selon laquelle il existe deux catégories bien distinctes d’états psychiques, les normaux et les anormaux, deux catégories hétérogènes d’hommes, les malades mentaux et les individus sains (le psychiatre appartenant par définition à la seconde…). Cette attitude naïvement défensive a pu être poussée par certains (comme Charles Blondel) jusqu’à prétendre que, pour l’homme sain, la folie est incompréhensible dans son essence. Tout au contraire, Freud, réduisant la distance, en est venu à admettre que si chez ses patients des désirs inacceptables pouvaient être frappés de refoulement, et, ainsi méconnus, continuer à travailler dans l’ombre pour produire des symptômes qui ne sont rien d’autre que des satisfactions déguisées, alors il ne s’agissait peut-être pas d’un mécanisme pathologique, observable seulement chez un petit nombre de « malades » ; c’était peut-être un mécanisme psychologique qui jouerait en tout être humain. La conclusion s’imposait, mais il fallait du courage pour la prendre au sérieux : chez moi aussi… Moi-même, Sigmund Freud, je suis sans doute ainsi le jouet de tels mécanismes, c’est-à-dire siège de désirs et de fantasmes si honteux, humiliants, inacceptables, culpabilisés, etc., que travaillerait en permanence un refoulement qui m’empêcherait de l’admettre ; et telle manifestation d’apparence innocente n’est-elle pas dès lors, en fait, satisfaction déguisée ? Hypothèse plausible, mais aussi belle leçon d’humilité. Et de courage : comment faire tomber ces masques, arracher ces déguisements ? Au risque de faire sourire – on a souri, et pire – Freud, avec la simplicité du génie, a travaillé sur ce qu’au fond tout le monde savait déjà : il est des rêves où l’on s’accorde des satisfactions interdites dans la vie vigile. Avec une impitoyable logique, il a décidé de travailler sur cette idée que tout rêve est satisfaction de désir : pas d’échappatoire ! C’était poser que tout dans le rêve est lisible sous ce principe, qu’alors les masques et les déguisements tombent ; et qu’à la faveur d’une telle analyse ce sont les lois mêmes de ces transpositions qu’on pourra énoncer. Le prix à payer, c’est la révélation d’un Sigmund Freud beaucoup moins glorieux que celui qui se donnait à voir auparavant, à lui-même et à autrui ; et ce sera même son exposition publique, puisque, au terme de cette analyse, il faudra bien le faire savoir : ce sera L’Interprétation des rêves, publiée en 1900.

Faire l’histoire de la psychanalyse, c’est donc d’abord faire l’histoire de la découverte freudienne, puisqu’elle révèle en elle-même, en ses tâtonnements, ses confusions, ses erreurs et ses succès, l’essentiel de ce sur quoi travailleront nécessairement, après Freud, tous les psychanalystes – qui, chacun pour sa part, devront commencer par refaire personnellement ce parcours. Il apparaît donc nécessaire de situer les conditions de cette découverte, de la placer dans son contexte historique, sociologique, culturel, mais aussi dans le contexte de la personne Sigmund Freud.

La psychanalyse d’aujourd’hui est le produit d’une longue histoire dont on retracera les grandes lignes dans ce qui suit.