5. Le reflet, symbole du narcissisme

Les poètes sont tout de même toujours des Narcisses.

W. SCHLEGEL.

Negelein a montré, par de nombreux exemples tirés du folklore des peuples cultivés, que les superstitions et les coutumes se rapportant au reflet ressemblent dans leurs principaux points à celles qui se rattachent à l’ombre ; de nouveau les craintes de mort et de malheurs sont au premier plan. Dans les pays allemands, il est défendu d’exposer un cadavre devant une glace ou de l’y contempler, car on y verrait deux cadavres dont le deuxième annonce un second décès103. En Dalmatie, et aussi en Oldenbourg, on croit que quiconque se mire dans une glace pendant qu’il y a un cadavre dans la maison doit mourir104. Cette crainte semble du reste être très répandue encore de nos jours autant qu’on peut en juger d’après la coutume qui ordonne de couvrir toutes les glaces en cas de mort (de peur que l’âme du défunt ne reste dans la maison). Cette dernière coutume est principalement observée en Allemagne, en France, en Lithuanie et chez les Juifs105. Comme, d’après la croyance populaire, l’âme du mort est supposée être fixée dans la glace, elle peut y devenir visible sous certaines conditions. En Silésie, on croit qu’on peut évoquer un mort dans une glace, si, à minuit de la saint Sylvestre, on se place avec deux bougies allumées devant la glace en appelant le mort par son nom106. En France, il existe une croyance d’après laquelle on peut se voir dans une glace tel qu’on sera à l’heure de sa mort, si, dans la nuit de l’Épiphanie, on exécute une certaine cérémonie devant la glace. Les défenses de se regarder dans une glace à minuit se rattachent à ces superstitions. Qui se regarde la nuit dans une glace perd son reflet, c’est-à-dire son âme, ce qui nécessairement amène la mort107. En Prusse orientale, on explique cette croyance en disant que l’image du Diable peut apparaître brusquement. Si dans un miroir quelqu’un voit encore à côté de sa figure celle d’un autre, il doit mourir bientôt108. Pour les mêmes raisons, des personnes malades ou affaiblies ne doivent pas se voir dans une glace109, superstition surtout répandue en Bohême110. Laisser tomber ou casser une glace est un signe de mort dans toute l’Allemagne111, quoique sept années de malheur comme conséquence de cet accident aient remplacé, en guise d’euphémisme, ce mauvais présage112. Aussi celui qui, le dernier, aura regardé dans une glace avant qu’elle ne se casse, doit mourir113 ou souffrir sept ans114. Si treize personnes forment un groupe, celle qui est placée devant une glace115 doit mourir. Pour se garantir contre les forces mystérieuses d’une glace, dans quelques régions on présente la glace en premier à un chat116. On empêche les petits enfants de se regarder dans une glace de crainte que leur propre reflet ne les expose à toutes les malchances117, mais on donne comme prétexte que l’enfant pourrait devenir fier, léger, malade118. D’après Negelein, la croyance que la glace pourrait montrer les choses cachées repose également sur la croyance à un Double. Il faut citer sous ce rapport avant tout l’emploi magique du miroir pour reconnaître l’avenir.

Ainsi, par exemple, on dit en Oldenbourg qu’on peut voir son avenir si, à minuit, on se met, avec deux bougies allumées devant la glace et si on y regarde attentivement en appelant trois fois son propre nom. Il est évident que dans toutes les coutumes, il s’agit d’un « avenir », non pas dans ses accidents, mais dans son essence, c’est-à-dire que ce qui intéresse principalement l’homme dans cette question d’avenir, c’est de savoir si sa vie sera longue, plutôt que ce qui s’y passera. À côté de cette question, la valeur du miroir comme prophète d’amour ne joue qu’un petit rôle, quoique la jeune fille, en pratiquant ces coutumes, croie voir dans le miroir son « futur mari », ce qui, pour elle, est le véritable avenir119. Mais des filles coquettes voient la nuit, dans la glace, la tête du Diable120 et, quand elles cassent un miroir, elles craignent de ne pas trouver de mari pendant sept ans.

Nous passons121 sur l’emploi du miroir (même aussi le miroir de l’eau) dans la magie et la nécromancie, dont parlent Negelein et Haberland, pour étudier tout de suite l’origine de cet emploi chez les peuples primitifs. Comme dans l’ombre, les sauvages voient, dans un miroir ou dans l’eau, ou dans la ressemblance d’un portrait, une manifestation de l’âme122.

De cette croyance découlent les nombreux tabous se rapportant aux objets miroitants, comme nous l’avons vu en étudiant l’ombre123. Certaines familles indigènes d’Indonésie ne permettent pas aux enfants d’un certain âge de se regarder dans une glace, parce qu’elles croient qu’ainsi ils perdraient leur beauté et deviendraient laids124. Les Zoulous ne regardent pas dans une eau marécageuse parce qu’elle ne renvoie pas leur reflet. Ils craignent qu’un monstre habitant ce marécage ne l’ait absorbé pour les faire mourir. Les Basutos croient, quand quelqu’un meurt brusquement sans cause apparente, qu’un crocodile a attiré vers lui son reflet.

La crainte de faire faire son portrait ou sa photographie est, d’après Frazer125, répandue dans le monde entier. On la retrouve chez les Esquimaux, aussi bien que chez les Indiens de l’Amérique, chez les peuplades de l’Afrique centrale, en Asie, aux Indes orientales et en Europe. Comme, pour eux, l’âme de l’homme est représentée par son image, ils craignent que le possesseur étranger de cette image ne puisse se livrer sur elle à quelques maléfices, même mortels. Quelques primitifs craignent directement devoir mourir s’ils font faire leur portrait et surtout si celui-ci parvient entre des mains étrangères. Frazer, l. c., nous raconte des histoires drôles concernant la crainte de la photographie chez les sauvages. Dernièrement le missionnaire Leuschner en a rapporté concernant les Jautz de la Chine du Sud126. En raison de la croyance à l’âme, cette crainte de sa propre image s’étend sur toute manifestation plastique en général. Ainsi Meinhof, l. c., raconte que la vue d’une statue peut mettre un indigène de l’Afrique dans la plus grande inquiétude. Il est même arrivé qu’il ait fallu détruire ces œuvres d’art pour calmer les masses excitées. Warnek127 raconte que les Waschambas ne veulent pas rester seuls avec les photographies des personnes que les missionnaires accrochent dans leurs chambres. Ils craignent qu’elles ne puissent s’animer et les attaquer. D’après une croyance allemande, il ne faut pas faire faire son portrait128 de crainte de mourir129. En Grèce, en Russie130, en Albanie, Frazer a constaté la même superstition et montre qu’on en peut trouver des traces encore aujourd’hui en Angleterre et en Écosse.

On trouve aussi chez les peuples civilisés de l’antiquité des idées correspondant à ces superstitions. Ainsi, chez les anciens Hindous et chez les Grecs, il était défendu de regarder son propre reflet dans l’eau131, car cette vue devait amener bientôt la mort132. Quiconque ne peut plus voir son propre « Eidolon » dans le miroir doit craindre la mort133. Chez les Grecs on considérait aussi comme un signe prémonitoire de la mort de voir en rêve son propre reflet dans l’eau134. La croyance germanique attribuait également au reflet dans l’eau une signification mortelle. Cependant, si ce même rêve est d’autres fois considéré comme signe d’une longue vie135, nous devons y voir non seulement un « désir de contraire », mais aussi un rapport avec les rêves d’eau comme signe prémonitoire de naissance.

A ces croyances s’ajoutent les traditions mythologiques qui confèrent au miroir le même pouvoir fécondant qu’à l’ombre136. Sous ce rapport, il faut citer d’abord le mythe de Dionysos et les mystères qui s’y rattachent. Déjà sa mère Perséphone s’était mirée dans une glace137 avant qu’elle eût donné le jour à Zagreus, ce que Negelein, l. c., considère comme « une procréation par collaboration de la personne avec son Double ». On sait que quand Zagreus renaquit sous la forme de Dionysos, il sortit de la cuisse de Zeus pour compenser pour ainsi dire son origine primaire entièrement féminine. Dans cette histoire de renaissance le miroir joue aussi un rôle. Le polymorphe Zagreus se mirait précisément sous forme d’un taureau, dans un miroir fabriqué par Héphaistos, quand des Titans, envoyés par l’hostile Héra, le déchirèrent en morceaux malgré sa métamorphose. Seul fut sauvé le cœur, dont, avec l’aide de Sémélé, Dionysos naquit de la façon mentionnée plus haut138. Proclus rapporte un autre mythe significatif sur le pouvoir créateur de Dionysos. Il se serait regardé dans un miroir fabriqué par Hephaistos et, séduit par le reflet, il aurait créé tous les objets d’après sa propre image139. Cette conception de la Grèce décadente relative à la création du monde trouve son origine éloignée dans la cosmogonie hindoue d’après laquelle le reflet du premier être fut la cause du monde matériel. Les néoplatoniciens et les gnostiques continuent cette théorie quand ces derniers prétendent qu’Adam a perdu sa nature céleste parce qu’il était devenu amoureux de sa propre image140.

L’action nocive qu’exerce la vue du reflet est décrite dans l’histoire d’Entélidas rapportée par Plutarque141. Enchanté de l’aspect de sa propre image qu’il voit dans l’eau, Entélidas ressent l’effet de son propre mauvais œil et perd, avec sa santé, sa beauté. Les deux parties de cette croyance, c’est-à-dire la partie nocive et la partie érotique, se trouvent réunies en une synthèse particulière dans le mythe bien connu de Narcisse, surtout sous sa forme tardive telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous. Ovide142 raconte que, questionné à la naissance de Narcisse pour savoir si une longue vie lui était réservée, le devin Tirésias aurait répondu : « Oui, s’il ne se voyait pas lui-même. » Narcisse, également froid vis-à-vis des garçons et des jeunes filles, voit son reflet dans l’eau et devient tellement amoureux du beau garçon dont le reflet resplendit sur l’eau, qu’il en tombe malade d’amour. D’après une tradition ultérieure, Narcisse se suicide après être tombé amoureux de son image. Aux Enfers même il la regarde encore dans le Styx. Plus récente est la version rapportée par Pausanias143: Narcisse devient inconsolable après la mort de sa sœur jumelle, qui dans ses vêtements et dans son aspect extérieur lui ressemblait exactement. Un jour, il voit son propre reflet et tout en sachant que c’est sa propre image qu’il voit, il ressent un soulagement de son chagrin d’amour144. Même si nous admettons avec Frazer que la consultation de Tirésias et d’autres détails145 ont été ajoutés et n’appartiennent pas à la légende primitive, il n’est pas certain du tout que l’histoire de Narcisse ait été au début une expression poétique seulement de la superstition d’après laquelle le jeune homme serait mort parce qu’il aurait vu son reflet (son Double) dans l’eau, et que le fait d’être devenu amoureux de sa propre image, ce qui pour nous constitue la partie essentielle de la légende de Narcisse, a été inventé seulement plus tard comme explication, après que le sens originel de la légende eut été oublié. Nous ne pouvons pas admettre que ce soit un pur hasard si, dans la mythologie grecque comme ailleurs, la signification mortelle du Double s’allie intimement au narcissisme. La raison pour laquelle nous ne pouvons nous contenter de l’explication de Frazer est que par elle l’explication de la légende de Narcisse ne reçoit pas sa véritable réponse en ce qui concerne l’origine et la signification de l’idée superstitieuse qui en fait la base. Car si, en s’appuyant sur Frazer, on se demande pourquoi dans la légende de Narcisse la signification mortelle qui s’attache à la vue du Double a été précisément remplacée par le motif de l’amour de son propre corps146, on sera obligé de songer à la tendance toute naturelle à l’homme d’exclure énergiquement de la conscience l’idée de la mort, qui est d’autant plus pénible qu’on aime davantage son être. Cette tendance se manifeste par les nombreux euphémismes qui, si souvent, dans les croyances superstitieuses cachent peu à peu les significations originelles de mort. Freud a montré dans le mythe des Parques147 comment l’homme, dans son désir de compensation, remplace ce qui l’ennuie par un équivalent agréable et aussi différent que possible. Grâce à ces équivalences, dans ce mythe nous voyons la déesse d’amour prendre la place de la déesse de mort. Cette transformation du motif n’est pas arbitraire, mais remonte à une ancienne identité originale de ces deux figures, qui est basée sur la potion que la mort est vaincue par une nouvelle création et se retrouve dans son sens le plus profond, dans l’image idéale de la mère. Les traditions nettement tardives mais clairsemées d’après lesquelles les filles peuvent voir leurs amoureux dans le miroir dans les mêmes conditions où d’habitude il n’y a pour elles qu’annonce de mort et malheur, nous montrent bien que la signification mortelle du Double tend également à être remplacée par une signification amoureuse148. Seulement, là où ce présage heureux subit une exception, quand il s’agit de jeunes filles coquettes, la mauvaise signification persiste, rappel de la légende de Narcisse, où l’amour de son propre corps s’oppose à une manifestation plus libre d’un autre amour. Le même noyau psychologique se trouve aussi dans l’autre version du mythe de Narcisse où le jeune adolescent a cru voir dans le miroir de l’eau sa sœur jumelle aimée. Ici, incontestablement, il existe une connexion intime et un rapport profond entre un tel amour narcissique et sa signification mortelle.

Le motif du Double, dont le sens principal dans le folklore se rapporte à l’âme et à la mort, n’est donc pas étranger dans son essence véritable au narcissisme. Les traditions mythologiques, que nous avons mentionnées, d’après lesquelles le monde serait une création de l’auto-admiration d’un dieu dans le miroir, et surtout les productions littéraires, où à côté du problème de la mort, le motif narcissique paraît brutal, en pleine lumière ou estompé dans des états pathologiques, le prouvent amplement.

C’est dans le roman d’Oscar Wilde, Dorian Gray, qu’apparaît le mieux le parallélisme entre la crainte et la haine du Double, et l’amour narcissique de sa propre image. « Sa propre beauté se manifeste à lui quand il voit pour la première fois la splendeur de son portrait. » En même temps, la peur le saisit de vieillir et de devenir autre, crainte qui provoque immédiatement l’idée de la mort, car il ajoute : « Si je m’aperçois que je deviens vieux, je me tue. » Dorian (qui est directement qualifié de Narcisse dans le roman) aime son propre portrait et dans celui-ci son propre corps149. « Un jour, jeune Narcisse exubérant, il a baisé les lèvres peintes qui maintenant lui sourient avec tant d’amertume. Matin après matin, il était assis devant le portrait, admirant sa beauté et parfois même s’extasiant sur elle… Souvent, il allait en cachette vers la chambre fermée et restait devant le portrait, le miroir à la main… Tantôt il regardait la figure laide et vieillissante sur la toile, tantôt il regardait la figure jeune et belle qui lui souriait dans le miroir. De plus en plus il devenait amoureux de sa propre beauté. » A ce narcissisme, se joint un magnifique égoïsme, une incapacité à l’amour et une vie sexuelle anormale150. Il essaye de réaliser151 le violent sentiment érotique qu’il a pour sa propre image d’adolescent, par des amitiés intimes avec des jeunes gens. Il est incapable de témoigner aux femmes le moindre sentiment élevé. Il ne leur demande que les sensations les plus grossières. Dorian Gray partage cette incapacité d’aimer avec presque tous les héros des contes où ces héros ont un Double152. Dorian dit expressément dans une page remarquable du roman que cette faiblesse lui venait de son amour narcissique pour lui-même. Avec une profonde émotion dans la voix il dit : « Je désire pouvoir aimer, mais il me semble que j’ai perdu la passion et oublié le désir. Je me suis trop replié sur moi-même. Ma propre personne m’est devenue un fardeau. Je voudrais fuir, m’en aller, oublier. »

Ici, l’enchaînement psychologique est clair. Le malheur du héros découle de sa nature égocentrique, de sa disposition au narcissisme. Mais dans d’autres présentations du même motif, cet enchaînement psychologique n’est pas aussi net. Il subit une altération, une transformation. Dans la psychanalyse, on considère ces altérations comme un mécanisme de défense où l’individu se sépare d’une partie de son Moi contre lequel il se défend, auquel il voudrait échapper. Ces formes de défense sont symbolisées dans les ouvrages où il est question de ce Double tragique. Dans l’Étudiant de Prague, par exemple, qui a été le point de départ de cette étude, nous voyons nettement comment le Double redouté s’oppose à l’amour pour la femme, symbolisant ainsi l’incapacité du héros à l’amour.

Cette disposition amoureuse pour le propre Moi n’est possible que parce que, en même temps, les sentiments de défense trouvent une issue dans la haine et dans la crainte du Double. Le Narcisse se trouve dans une situation équivoque vis-à-vis de son propre Moi. Il s’aime, mais contre cet amour exclusif il sent une révolte. Cette révolte se manifeste sous deux formes153, d’abord par la crainte et le dégoût du propre reflet comme nous le voyons chez le héros fictif du roman que lit Dorian Gray et chez la plupart des héros de Jean-Paul, ensuite, par la perte de l’ombre ou de l’image. Mais dans ce cas, comme le montrent les récits des nombreuses persécutions, le reflet ou l’image ne se perdent pas du tout, mais au contraire ces images deviennent plus fortes, plus personnelles, plus puissantes, ce qui prouve précisément l’intérêt exagéré pour le propre Moi. Ainsi la contradiction apparente s’explique quand on voit que la perte de l’ombre ou de l’image peut être représentée comme une persécution, une lutte avec cette ombre ou cette image.

Le même mécanisme de défense se voit quand la persécution par le Double se termine par la folie, qui presque régulièrement conduit au suicide. Même là où la présentation littéraire n’atteint pas à l’exactitude clinique que nous admirons chez Dostoïewsky, on voit bien qu’il s’agit d’idées paranoïaques de persécution et de dommages subis du fait de leur Double, dont se plaignent les héros. Depuis l’explication psychanalytique de Freud154, nous savons que la paranoïa a comme base « une disposition au narcissisme » auquel correspondent les idées typiques de mégalomanie et l’exagération du Moi au point de vue sexuel. Les représentations littéraires du motif du Double où la folie de la persécution est décrite confirment non seulement la conception psychanalytique de Freud, concernant cette prédisposition narcissique à la paranoïa, mais elles font voir (avec une acuité qui est rarement atteinte par les malades) que le principal persécuteur est le propre Moi, personne autrefois la plus aimée et contre laquelle se dirige maintenant la défense155.

En étudiant les formes paranoïaques dans lesquelles se présente à nous le Double, nous en rencontrons surtout une qui est pour nous de la plus haute importance, comme nous le démontrerons dans le chapitre suivant. Nous avons vu que dans ces folies paranoïaques, le persécuteur est représenté souvent par le père ou son remplaçant, mais nous trouvons surtout ce Double identifié avec le frère (Musset, Hoffmann, Poe, Dostoïewsky). Une forme particulière est celle où il s’agit de jumeaux. Nous en avons un exemple très connu dans le mythe de Narcisse qui, dans son reflet, croit voir sa sœur jumelle en tout point semblable à lui. Les auteurs qui ont traité de préférence du motif du Double se sont aussi rencontrés dans l’étude du complexe du frère. Une preuve en est que dans d’autres ouvrages, ils ont souvent décrit une rivalité entre frères. Ainsi Jean-Paul, dans son fameux roman Flegeljahre, a pris comme sujet la rivalité entre deux frères jumeaux. De même Maupassant, dans Pierre et Jean et dans son roman inachevé L’angélus, et Dostoïewsky dans les Frères Karamazow, etc.156. En réalité, le Double, vu du dehors, est un rival de son modèle primitif, surtout dans l’amour de la femme. Ce dernier trait, il le doit probablement en partie à son identification avec le frère. À ce propos, un auteur, traitant d’un tout autre sujet157, s’exprime de la façon suivante : « Le frère cadet ressemble même dans la vie courante, physiquement, à son frère aîné. Il est en quelque sorte devenu l’image vivante du Moi fraternel, et en conséquence un rival en tout ce que son frère voit, sent et pense. »

De ce qu’un frère est un rival, il s’ensuit une haine contre ce concurrent en amour, et par conséquent on comprend mieux le désir de la mort du Double, et même l’impulsion à le tuer158. Mais le motif du frère n’épuise pas complètement le problème du Double, parce que ce motif n’en est pas la source, mais en est seulement une interprétation tout à fait limitée. Le Double, au début, sans aucun doute, était de nature subjective. Mais pour expliquer cette signification, il ne suffit pas de constater que le conflit psychique crée le Double qui n’est qu’une projection de ce désarroi intime, que la formation du Double correspond à un acte de libération, à une délivrance achetée au prix de la peur de la « rencontre »159. Le véritable problème dépasse la constatation de cette signification formelle du Double. Il exige la compréhension de la disposition psychologique qui précisément a pu créer ce conflit et sa projection.


103 Wuttke, p. 435 et suiv.

104 Haberland Carl, Der Spiegel im Glauben und Brauch der Völker, Zschf. f. Völkerpsyckol., 1882, t. XIII, p. 324 à 347.

105 Haberland, p. 344 ; Frazer, l. c., p. 95, dit que cette croyance est observée aussi en Belgique, en Écosse, en Angleterre, à Madagascar et chez les Juifs de Crimée. De même les Mahométans vivant à Bombay auraient cette coutume qu’ils expliquent par la crainte que l’âme des survivants, en se réfléchissant dans le miroir, ne puisse être emportée par l’esprit du mort qui se trouve encore dans la maison.

106 Haberland, l. c.

107 L. c., p. 34 et suiv., d’après Grimm, Mythol. Anh. Deutscher Aberglaube, nº 104 ; Panzer, Beitr. z. d. Mythol., p. 298 ; Strackerjan, Abergl. aus Oldenbourg, I, p. 262 ; Wolff – Mannhardt, t. I, p. 243 ; t. IV, p. 147 ; Alpenbourg, Mythen und Sagen Tyrols, p. 252 ; Wuttke, l. c., p. 205.

108 Wuttke, p. 230.

109 Negelein, l. c.

110 Haberland, l. c.,; Frazer, l. c., p. 295.

111 Haberland, l. c.

112 Wuttke, p. 198.

113 Wuttke, p. 404.

114 Wuttke, p. 198.

115 Haberland, l. c.

116 Negelein, l. c.

117 Negelein, l. c.

118 Wuttke, p. 368 et suiv., et Weber, Demokritos, t. IV, p. 46.

119 Wuttke, p. 229 et suiv., p. 234 ; Haberland, l. c.; E.-Th. Hoffmann a employé cette croyance populaire dans plusieurs de ses ouvrages. Cf. aussi K. Olbrich, Hoffmann und der deutsche Volksaberglaube, Mitt. d. Ges. f. Schlesische Volksk., 1900 ; F.-S. Krausz, dans Urquell, traite de ces superstitions se rattachant au miroir.

120 Negelein, l. c.

121 Cf. G. Roheim qui, dans son mémoire Spiegelzauber, paru dans Imago, t. V, 1917-1918, rapporte beaucoup de faits recueillis dans le folklore, et son livre paru sous le même titre dans la Bibliothèque psychanalytique, Wien.

122 Thomas Williams, qui a vécu parmi les indigènes des îles Fidji, raconte l’histoire suivante qui prouve jusqu’à quel point le reflet a pour eux la même signification que l’âme. « Un jour, j’ai placé brusquement devant une glace un indigène de mine paisible. Il fut enchanté et dit doucement : « Maintenant je peux voir le monde des esprits » (d’après Frazer, Belief, etc., p. 412).

123 Frazer, l. c.

124 L. c., p. 93. Kleist, qui a traité le problème du Double dans son Amphitryon, donne dans ses remarques sur le théâtre des Marionnettes quelques explications psychologiques de cette superstition. Il parle d’un adolescent de belle figure et belle stature qui, pour imiter la position du « garçon qui s’enlève une épine du pied », restait des journées entières devant une glace. Peu à peu, il perdit un charme après l’autre jusqu’à ce que, un an plus tard, aucune trace de son ancienne beauté ne se vit plus sur lui. Cf. aussi la légende de Entélidas (voir plus loin) et le héros du roman préféré de Dorian Gray, voir plus haut.

125 Frazer, l. c., p. 96 à 100.

126 Mitt. d. geogr. Ges. zu Iena, 1913. Renseignements identiques sur l’archipel malais dans Zeitsch. f. Ethnologie, t. XXII, p. 494 et suiv. D’après Meinhof, l’enregistrement de la voix des sauvages dans le phonographe rencontrerait occasionnellement les mêmes difficultés.

127 Lebenskräfte des Evangeliums, 1908, 30, note 3.

128 Wuttke, p. 298.

129 Koehler, Volksbrauch, Aberglauben usw. im Voigtland, Leipzig, 1867, p. 423.

130 D’après une croyance russe, le reflet de l’homme est en rapport avec son être intime, Mitteilung der geographischen Gesellschaft.

131 Frazer, p. 94.

132 Preller, Grieschische Mythologie, t. I, p. 598.

133 Oldenbourg, Religion d. Vedas, p. 527.

134 Frazer, p. 94.

135 Haberland, l. c.

136 Haberland, l. c., p. 328 et suiv. Rappelons en passant une croyance antique rapportée par Aristote et Pline, d’après laquelle une glace se couvre de taches quand une femme s’y regarde pendant ses règles. En Mecklembourg et en Silésie, on voile les miroirs, comme en cas de mort, quand une femme est en couches, probablement pour préserver de sorcellerie l’enfant encore dans le corps de sa mère.

137 Creuzer, Symbolik, t. IV, p. 196.

138 W. Menzel, Die Vorchristliche Unsterblichkeitslehre, Leipzig, 1870, t. II, p. 6.

139 Menzel, l. c.; Creuzer, l. c., t. IV, p. 129.

140 Menzel, l. c., p. 68.

141 Moralia quest. conv., t. V, p. 7, 3.

142 Métamorphoses, t. III, p. 342 et suiv.

143 9, 31, 6.

144 Un pendant comique à cette légende est celle qui, au Kamtchatka, est racontée du dieu simplet, Kutka. Une souris joue un tour à ce dieu, en maquillant la figure du dieu endormi, comme celle d’une femme. Quand Kutka voit sa figure dans l’eau, il devient amoureux de lui-même (Tylor, l. c., p. 104) ; cf. aussi une idée analogue chez Hebbel, voir plus haut.

145 Comme par exemple l’amour d’Écho pour Narcisse. Écho, repoussée par l’orgueilleux Narcisse, se consume dans le chagrin jusqu’à ce que seulement « Vox tantum atque ossa supersunt ». Comme punition pour cet amour dédaigné, l’adolescent, d’après Ovide, tombe amoureux de lui-même, pour son propre martyre.

146 Wieseler, Narkissos, 1856, considère Narcisse comme un démon de la mort, p. 76 et suiv., dit que ce mythe se rapporte à l’égoïsme, p. 3, 73.

147 Das Motiv der Kästchenwahl, Imago, t. II, 1913 (Motif du choix des coffrets).

148 Même là où la signification mortelle s’est évaporée, comme nous l’avons vu, en une signification vague de l’avenir, on voit qu’il existe aussi une transition vers la signification de bonheur (amour, richesse). Ainsi, à la place d’un avenir sombre, inéluctable, se met la représentation d’une attente pleine de promesses.

149 Le peintre Hallward, ami de Dorian Gray, a fait antérieurement un autre portrait de Dorian : « Dans un bois de la Grèce, tu t’es penché sur un petit lac solitaire et tu as vu dans le miroir argenté la merveille de ta propre beauté. »

150 Notons qu’une des premières créations littéraires d’André Gide, qui plus tard est devenu l’apôtre d’un individualisme illimité, traite du motif de Narcisse.

151 En ce qui concerne le rapport du narcissisme avec l’homosexualité, et le choix de l’objet aimé, cf. Rank, Beitrage zum Narcissismus (Jahrb. f. psychoanal. Forschung, 1911), et les travaux de Freud, Sadger et d’autres. Dans l’auto-observation très intéressante d’un homme qui s’entretient volontiers avec son double Moi, se retrouve ce trait de narcissisme pathologiquement exagéré : « Le soir surtout, je m’assieds sur une chaise, je prends un miroir et je regarde ma figure pendant près d’une heure… Ensuite, je me mets au lit, je prends de nouveau le miroir, je souris à mon reflet et je pense : quel dommage que personne ne te voie maintenant, car tu es tout à fait jeune fille. Alors, je me donne des baisers dans le miroir, c’est-à-dire, tout en m’y mirant, j’attire lentement le miroir vers mes lèvres. Ainsi j’embrasse mon deuxième Moi et j’admire ses jolis traits. » Quelquefois, il traite son deuxième Moi de méchant garçon (Zentralblatt f. Psychoanalyse, 1914, t. IV, p. 415).

152 Remarquons la finesse du sentiment poétique quand Lenau, dans le conte suédois, donne au motif de la perte de l’ombre signifiant la stérilité, une explication narcissique, en nous montrant que la jeune fille est ravie par la vue de sa propre beauté dans l’eau.

153 Un procès jugé à Londres en 1913, dont nous trouvons quelques détails dans un article d’un journal du 9 décembre 1913, nous montre quelle forme peut revêtir cette défense contre son propre reflet : un jeune Lord avait enfermé sa jeune maîtresse infidèle, comme punition, pendant huit jours, dans une chambre dont les murs étaient complètement couverts de glaces. Il voulait ainsi mettre la jeune femme en face d’elle-même pour qu’elle puisse se voir constamment et se promettre de s’amender. La jeune femme ressentit une telle horreur de son image, qu’elle en perdit la raison. Dans une variante du conte Schneewittchen racontée en Transylvanie, la belle-mère, en punition de sa vanité, est finalement enfermée dans une chambre dont les murs sont composés de miroirs.

154 Voir la traduction française de : Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoïdes) dans la Revue française de Psychanalyse, 1932 (tome V, I).

155 Aux héros qui pour se défendre contre le narcissisme tombent malades de paranoïa, s’oppose Loufoque qui, dans la pièce de Raimund, guérit de sa folie paranoïaque par la présentation acceptée de son Double.

156 Nous mentionnons encore les deux drames Die Brüder, l’un de Poritzky, 1907, qui a écrit encore d’autres histoires de Double, et l’autre de Paul Lindau, écrit d’après le roman du même auteur, qui a également montré beaucoup d’intérêt pour le problème du Double. Les comédies de confusion, basées sur le motif des jumeaux (mentionnées déjà plus haut), ont permis de donner à cette rivalité tragique entre frères une forme humoristique.

157 L.-B. Schneider, Das Geschwisterproblem. Geschlecht und Gesellschaft, t. VIII, 1913, p. 381.

158 De même façon, seulement par une transposition dans le contraire, s’explique la sympathie qui du rival fait une sorte d’ange gardien (William Wilson), ou même une personne qui se sacrifie directement au salut du Double, comme par exemple chez Dickens, Tale of two cities, où les deux Doubles aiment la même jeune fille et où l’un se fait tuer pour l’autre, ce qui est une manifestation du désir véritable, quoique exprimé sous une forme déguisée, de voir mourir le concurrent.

159 Emil Lucka, Dostoïewsky und der Teufel (Lit. Echo., t. XVI, 6-15 déc. 1913).