CHAPITRE PREMIER
« QUI JE SUIS »

[Préface]

Ce chapitre contient le résumé de deux exposés très personnels. Il y a cinq ans, j’avais été invité à présenter aux étudiants de la classe supérieure de Brandeis, non, comme on aurait pu s’y attendre, mes idées sur la psychothérapie, mais ma propre personne. Il s’agissait d’expliquer comment j’en étais arrivé à penser ce que je pense aujourd’hui ; comment j’étais devenu la personne que je suis. L’invitation m’avait paru stimulante et je cherchai à y répondre.

Au cours de l’année qui vient de s’achever, le « Forum » des étudiants de l’université de Wisconsin m’adressa une invitation analogue, me demandant de faire dans le cadre de leurs « Dernières conférences » un exposé personnel en partant du principe que pour une raison quelconque le professeur, à l’occasion de ce cours parlera de lui-même (quel commentaire sur notre système d’éducation que d’imaginer qu’un professeur ne puisse rien révéler de lui-même que devant une nécessité aussi implacable !).

Dans l’exposé de Wisconsin, je décrivais, plus à fond que dans le premier, les expériences personnelles et les thèmes philosophiques qui me paraissent aujourd’hui les plus signifiants. Dans le chapitre qui suit, j’ai fusionné ces deux exposés, en essayant de leur conserver le tour spontané que je leur avais donné au cours de leur présentation première.

L’accueil fait à chacun de ces exposés m’a amené à comprendre à quel point les gens sont avides de connaître mieux la personne qui leur parle ou les enseigne. C’est pour cette raison que je place ce chapitre au début de cet ouvrage, dans l’espoir qu’il communiquera quelque chose de moi et fournira ainsi un contexte et une signification plus clairs aux chapitres qui vont suivre.

L’ÉVOLUTION DE MA PENSÉE PERSONNELLE ET DE MA PHILOSOPHIE PROFESSIONNELLE

On m’a dit que ce que l’on attend de moi aujourd’hui est d’imaginer que le sujet de mon exposé est « Qui je suis ». Cette demande provoque en moi un certain nombre de réactions dont voici la principale et celle que je veux vous communiquer dès l’abord : je me sens honoré et flatté qu’un groupe demande à savoir qui je suis au sens purement personnel. C’est, je vous l’assure, une invitation sans précédent. Il est à la fois difficile et tentant d’y répondre. Je vais donc m’efforcer de donner à cette question honnête une réponse aussi honnête qu’il est en mon pouvoir de le faire.

Qui suis-je ? Un psychologue qui, depuis plusieurs années, s’intéresse principalement à la psychothérapie. Qu’est-ce que cela signifie ? Je n’ai pas l’intention de vous imposer un long historique de mon travail ; je vais simplement extraire quelques paragraphes de la préface de mon livre Client-centered Therapy14, afin de vous indiquer de façon subjective ce que cela représente pour moi.

Afin d’essayer d’éclairer le lecteur, j’écrivais ce qui suit : « De quoi s’agit-il dans cet ouvrage ? Je vais tenter de vous donner une réponse qui puisse évoquer, dans une certaine mesure, l’expérience vécue qu’il représente.

Ce livre décrit la souffrance et l’espoir, l’anxiété et la satisfaction dont est rempli le cabinet de consultation de tout psychothérapeute. C’est l’histoire unique de la relation qui se forme entre chaque thérapeute et son client, ainsi que la description des éléments communs à toutes ces relations. Ce livre décrira l’expérience extrêmement personnelle de chacun de nous. Il s’agit d’un client qui, assis à côté de mon bureau, dans mon cabinet, s’efforce d’être lui-même, tout en ayant une peur mortelle de se laisser aller à l’être, qui essaie de voir son expérience telle qu’elle est, qui veut être cette expérience alors même que cette perspective l’épouvante.

Dans ce livre il s’agira aussi de moi-même, en compagnie de mon client, assis en face de lui, prenant part aussi intensément que possible, avec toute ma sensibilité, à la lutte qu’il mène ; de moi-même alors que je m’efforce de percevoir son expérience ainsi que la signification, le sentiment, la sensation et la « saveur » qu’elle a pour lui. Il s’agira de moi-même déplorant ma faiblesse humaine qui m’empêche de le comprendre et parfois l’impossibilité où je me trouve de percevoir la vie telle qu’elle lui apparaît ; ces obstacles qui tombent comme de lourdes pierres sur la trame délicate et compliquée du processus de croissance qui s’accomplit. Il s’agira de moi quand je me réjouis d’avoir le privilège de faire naître une personnalité nouvelle, assistant avec un sentiment de terreur mystérieuse à l’émergence d’un être, d’une « personne », ce processus de naissance dans lequel j’ai joué un rôle important et facilitant. Il s’agira à la fois du client et de moi-même contemplant tous deux l’émergence miraculeuse des forces puissantes et organisées qui apparaissent dans toute cette expérience et qui semblent être profondément enracinées dans l’univers tout entier.

Ce livre décrira, à ce que je crois, la vie même, telle qu’elle se révèle de façon éclatante au cours du processus thérapeutique – avec sa force aveugle et son immense potentiel de destruction, mais aussi avec sa tendance inéluctable vers la maturation si les conditions d’une telle maturation se trouvent réunies ».

Ceci vous donnera peut-être une idée de ce que je fais et de la façon dont je conçois ma tâche. J’imagine que vous vous demandez comment j’en suis venu à m’y engager et quelles décisions ou quels choix conscients ou inconscients m’y ont graduellement amené.

Essayons maintenant d’indiquer les événements psychologiques les plus importants de mon autobiographie dans leur rapport avec ma vie professionnelle.

Mes premières années

J’ai été élevé dans une famille très unie où régnait une atmosphère religieuse et morale très stricte, très intransigeante, et ce qu’on pourrait décrire comme un culte de la valeur du labeur. J’étais le quatrième de six enfants. Nous étions très aimés de nos parents dont notre bien-être était le souci constant. D’autre part ils contrôlaient étroitement notre comportement par bien des moyens à la fois subtils et affectueux. Ils considéraient – et j’acceptais cette idée – que notre famille était différente des autres : pas d’alcool, pas de réunions dansantes, pas de jeux de cartes ni de spectacles, peu d’activités mondaines et beaucoup de travail. J’ai énormément de peine à persuader mes enfants que pour moi, même les boissons non alcoolisées dégageaient une vague odeur de péché. Je me souviens du sentiment de culpabilité qui m’envahit lorsque je bus ma première bouteille de limonade ! Nous nous amusions en famille, tous ensemble, mais nous ne fréquentions personne du dehors. Je devins ainsi un enfant solitaire, un lecteur assidu, et tout au long de mes années de collège, je n’eus pas plus de deux rendez-vous avec des filles.

J’avais douze ans quand mon père acheta une ferme où nous nous installâmes. Il avait pour cela deux raisons : la première est que, ayant fait fortune dans les affaires, il cherchait un violon d’Ingres. La seconde, et d’après moi la plus importante, est que mes parents crurent nécessaire d’arracher leurs enfants aux tentations de la vie citadine.

A la ferme, je commençai à m’intéresser à deux choses qui eurent, me semble-t-il, une grande influence sur mon travail à venir. J’observais avec fascinations les grands papillons de nuits (les livres de Gene Stratton Porter étaient alors à la mode) et bientôt la belle Luna, le Polyphemus, la Cecropia et autres lépidoptères qui hantaient nos bois n’eurent plus de secrets pour moi. Laborieusement, j’élevais ces papillons en captivité, je soignais les chenilles, je conservais les cocons pendant les longs mois d’hiver, et j’éprouvais ainsi les joies et les frustrations du naturaliste lorsqu’il se livre à l’observation de la nature.

Mon père était résolu à gérer sa ferme selon des principes scientifiques, et pour cela il acheta un grand nombre d’ouvrages d’agriculture. Il encourageait ses fils à l’indépendance en les incitant à se lancer seuls dans des entreprises rentables. C’est ainsi que mes frères et moi possédions tout un poulailler et que, parfois nous élevions, dès leur naissance, des agneaux, des cochons et des veaux. C’est grâce à cela que je devins savant en agriculture et ce n’est que récemment que j’ai pu me rendre compte de la profonde compréhension des méthodes scientifiques que j’ai pu acquérir ainsi.

Il n’y avait personne pour me dire que le livre de Morison : Alimentation et Nutrition n’était pas à la portée d’un garçon de 14 ans. Ainsi étudiai-je laborieusement des centaines de pages de ce livre, apprenant à faire des expériences, à comparer des groupes de contrôle avec des groupes expérimentaux, à stabiliser les conditions d’expérience en variant la procédure afin de découvrir l’influence d’une certaine alimentation sur la production de la viande ou du lait. J’appris combien il est difficile de vérifier une hypothèse. J’acquis ainsi la connaissance et le respect des études scientifiques à travers des travaux pratiques.

Années de collège et d’université

Au Collège de Wisconsin, je suivais des cours d’agriculture. Je n’ai jamais oublié la véhémence avec laquelle un professeur d’agronomie nous parlait de l’étude et de l’application des faits. Il insistait sur la futilité des connaissances encyclopédiques en elles-mêmes, et concluait toujours par cette péroraison : « N’importe quel idiot peut être un wagon de munitions ; ce qu’il faut être, c’est un fusil. »

Au cours de mes années de collège, je fus amené, à la suite de discussions passionnelles sur la religion, qui eurent lieu au cours d’un congrès d’étudiants, à reconsidérer ma carrière : j’abandonnai la science agricole pour le pastorat. Une vétille ! Je passai de l’agriculture à l’histoire qui me semblait être une meilleure préparation.

En première année, je fus désigné parmi une douzaine d’autres étudiants américains pour aller en Chine participer à un Congrès mondial de la Fédération des Étudiants chrétiens. Ce fut une expérience d’une importance capitale. C’était en 1922, quatre ans après la fin de la première guerre mondiale. Je constatai l’amertume avec laquelle des Français et des Allemands, individuellement sympathiques, continuaient à se haïr. Je fus obligé d’admettre que des hommes – sincères et honnêtes – pouvaient accepter des doctrines très divergentes en matière de religion. Pour la première fois, je me libérai totalement des opinions religieuses de mes parents, et je m’aperçus que je ne pouvais plus les suivre. Cette indépendance de pensée fut la cause de grands chagrins et de grosses tensions dans nos relations, mais, à la réflexion, je me rends compte que c’est à ce-moment-là, plus qu’à aucun autre, que je devins une personne indépendante. Bien entendu, durant cette période, j’avais une attitude de révolte et de rébellion, mais la scission essentielle se produisit pendant les six mois de mon voyage en Orient, et depuis lors cette attitude s’est affirmée hors de l’influence familiale.

Bien que tout ce qui précède se rapporte à des événements qui ont influencé ma vie professionnelle plutôt que mon développement personnel, il me faut faire ici une brève allusion à un facteur important de ma vie privée. Ce fut au moment de mon voyage en Chine que je tombai amoureux d’une charmante jeune fille que je connaissais depuis mon enfance et, en dépit de la réticence de mes parents à nous accorder leur consentement, je l’épousai dès ma sortie du collège afin de pouvoir poursuivre avec elle mes études universitaires. Sans doute mon opinion à ce sujet ne peut-elle être objective, mais je reste convaincu que le soutien et l’affection solide de ma compagne au cours de toutes les années qui ont suivi constituent un des éléments les plus importants et les plus enrichissants de mon existence.

Je décidai d’entrer au « Union Theological Seminary », le collège le plus libéral du pays à l’époque (1924) pour m’y préparer à ma vocation religieuse. Je n’ai jamais regretté les deux années que j’y passai. J’y fus en rapport avec de grands savants et de grands professeurs, principalement le Dr A. C. McGiffert qui croyait profondément à la liberté de la recherche et à la poursuite de la vérité où qu’elle pût mener. Avec la connaissance que j’ai aujourd’hui des universités et des collèges et de la rigidité de leurs règlements – je suis fortement impressionné par une expérience significative que je fis dans ce séminaire.

Certains d’entre nous ressentions qu’on nous nourrissait d’idées toutes faites alors que ce que nous voulions par-dessus tout était explorer les problèmes que nous nous posions, et examiner les doutes que nous éprouvions pour découvrir ce à quoi ils aboutissaient. Nous adressâmes à l’administration une pétition dans laquelle nous demandions l’autorisation d’organiser un séminaire officiel, un séminaire sans professeur, dont nos propres questions formeraient le programme. L’administration se trouva naturellement perplexe devant une telle requête, mais elle y accéda. La seule restriction qu’elle imposa fut que, dans l’intérêt de l’institution, un jeune professeur assisterait aux séances sans toutefois y participer à moins que nous ne l’y invitions.

Je pense qu’il n’est pas besoin d’ajouter que ce séminaire nous procura une grande satisfaction et nous aida à clarifier nos idées. Je suis certain qu’il me conduisit vers une philosophie très personnelle de la vie. La plupart des membres du groupe, en s’efforçant de résoudre les questions qu’ils avaient soulevées, arrivèrent à des conclusions qui leur firent abandonner définitivement l’idée d’une vocation religieuse. Ce fut mon cas. Je sentis que je continuerais toujours à m’intéresser à tout ce qui concerne le sens de la vie et à la possibilité d’une amélioration constructive de la vie de l’individu, mais que je ne pourrais pas agir dans le cadre d’une doctrine religieuse spécifique qui me serait prescrite. Mes croyances avaient énormément évolué et continueraient peut-être à le faire. Il me parut épouvantable d’être obligé d’accepter un certain nombre de croyances, pour pouvoir demeurer dans la profession. J’eus le désir de travailler dans un domaine où je serais sûr que ma liberté de penser ne serait pas restreinte.

Je deviens psychologue

Quel allait être ce domaine ? Au Séminaire, je m’étais intéressé aux cours et aux conférences de psychologie et de psychiatrie qui commençaient à prendre une certaine importance. Des professeurs comme Goodwin, Watson, Harrison, Elliott et Marian Kenworthy contribuaient à rendre ces sujets intéressants. Je me mis à suivre des cours supplémentaires à l’École Normale de l’Université de Columbia qui se trouvait juste en face de notre séminaire. J’étudiai les principes philosophiques de la pédagogie avec William H. Kilpatrick, professeur remarquable. Je fis des travaux cliniques avec des enfants, sous la direction de Leta Hollingworth qui y apportait une grande sensibilité et beaucoup de sens pratique. Je me sentis attiré par ce travail d’orientation psychopédagogique et je songeai sérieusement à me faire psychopédagogue clinique. Je m’y engageai sans grand effort et presque sans avoir conscience de faire un choix, en m’adonnant tout naturellement à des activités qui m’intéressaient. Lorsque j’étais à l’École Normale je fis des démarches en vue d’obtenir une bourse et un poste d’interne au nouvel institut d’orientation psychopédagogique alors patronné par le « Commonwealth Fund ». Je reçus une réponse et je me suis souvent félicité d’être entré à l’Institut dès la première année de sa fondation. L’organisation en était encore assez chaotique mais cela même nous permettait d’y travailler chacun selon nos désirs.

Au contact de professeurs tels que David Levy et Lawson Lowrey, j’absorbai le point de vue dynamique de Freud, qui m’apparut comme étant en opposition profonde avec l’attitude rigoureuse, scientifique, absolument objective, et fondée sur la statistique pure. Pourtant, à la réflexion, je considère aujourd’hui que la nécessité où je me trouvai de résoudre ce conflit en moi-même fut une expérience précieuse. A l’époque, j’avais l’impression de vivre dans deux mondes complètement différents qui « jamais ne se rejoindraient »15.

Vers la fin de mon internat, il commençait à devenir indispensable pour moi, bien que je n’eusse pas complété mon doctorat, de trouver un poste qui me permît de faire vivre mes enfants qui devenaient grands. Les postes étaient assez rares, et je me souviens encore du soulagement et de la joie que j’éprouvai lorsque je finis par en trouver un : psychologue au « Child Study Department »16 de l’Association pour la protection de l’enfance à Rochester, New York. Nous étions trois psychologues et mon traitement s’élevait à 2 900 dollars par an. Quand je songe à ce poste, c’est à la fois avec amusement et avec étonnement. Ce qui me réjouissait, c’était d’avoir obtenu le travail que je cherchais. Selon tout raisonnable critère c’était sans avenir, je me trouvais isolé de tout contact professionnel, le traitement était insuffisant même pour l’époque, mais tout cela, autant qu’il m’en souvienne, ne m’inquiétait nullement. J’ai toujours pensé que du moment que l’on me donnait l’occasion de m’employer à faire quelque chose d’intéressant, le reste s’arrangerait bien un jour ou l’autre.

Les années de Rochester

Les douze années que je passai ensuite à Rochester me furent extrêmement précieuses. Durant les huit premières au moins, je me consacrai uniquement à mon service de psychologie pratique : diagnostic et planning pour les enfants délinquants et déshérités qui nous étaient envoyés par des tribunaux ou des services sociaux, et bien souvent je fis des séances de traitement. Ce fut du point de vue professionnel une période d’isolement relatif pendant laquelle mon seul souci était d’augmenter mon efficacité à l’égard de nos clients. Nous étions obligés d’accepter nos échecs comme nos succès, ce qui nous forçait à apprendre. Le seul critère que nous employions en tant que méthodes de traitement dans nos rapports avec les enfants et avec leurs parents était : « Est-ce que cela réussit ? Est-ce efficace ? » Je commençai alors peu à peu à formuler mon point de vue à travers mon travail quotidien. Trois exemples significatifs me viennent à l’esprit, qui, bien que banals, eurent pour moi à l’époque une grande importance. Je m’aperçois que ce sont trois cas de déception, déception causée soit par une autorité, soit par le matériel, soit par moi-même.

Pendant mes années de formation, j’avais été très frappé par les ouvrages du Dr William Healy, dans lesquels il constatait que la délinquance était souvent fondée sur des conflits sexuels, et que si le conflit était découvert, la délinquance disparaissait. Au cours de la première ou de la deuxième année que je passai à Rochester, je me donnai beaucoup de mal pour soigner un jeune pyromane qui manifestait un désir incontrôlable de provoquer des incendies. Les interviews quotidiennes que j’eus avec lui dans la maison de détention me firent retrouver la source de ce désir dans une pulsion sexuelle concernant la masturbation. Eurêka ! Le problème était résolu. Cependant, quand l’enfant fut placé en liberté surveillée, il récidiva.

Je me souviens du choc que je ressentis. Healy se serait-il trompé ? Peut-être étais-je en train de découvrir quelque chose que Healy ne savait pas. Quoi qu’il en soit, cet incident me fit prendre conscience des possibilités d’erreurs de la part de maîtres dont le savoir faisait autorité, et je perçus qu’il manquait encore certaines connaissances.

La découverte que je fis dans ma naïveté fut tout autre. Peu après mon arrivée à Rochester, je dirigeai un groupe de discussion sur les méthodes d’interview. J’avais trouvé un compte rendu imprimé d’une interview à peu près Verbatim avec un parent, dans laquelle le travailleur social individuel me parut perspicace, pénétrant et habile, et capable d’arriver très vite au cœur du problème. Je fus heureux de pouvoir m’en servir comme illustration d’une bonne technique d’interview.

Plusieurs années après, je me trouvai devant un cas similaire et, me souvenant de cet excellent matériel, je le recherchai pour le relire. Je fus consterné. En effet, voici qu’il m’apparaissait comme un habile interrogatoire du genre judiciaire au cours duquel le psychologue parvenait à convaincre la mère de ses motifs inconscients pour lui arracher un aveu de culpabilité. Je savais alors par expérience que ce genre d’interview ne pouvait aider ni la mère ni l’enfant de façon durable. Cela me permit de constater que je commençais à m’éloigner de toute méthode de coercition, ou de pression dans les rapports cliniques, et ceci, non pas pour des raisons philosophiques, mais parce que ces méthodes ne pouvaient être efficaces que superficiellement.

Le troisième incident se place quelques années plus tard. J’avais acquis plus de finesse et de patience lorsque je donnais à un client une interprétation de son comportement, essayant de trouver doucement le moment propice où il pourrait l’accepter. Je parlais à une mère extrêmement intelligente dont le fils était un vrai petit diable. Il était clair qu’elle l’avait rejeté autrefois, mais, en dépit de nombreux entretiens, je ne pouvais parvenir à le lui faire percevoir. Je la fis parler, je m’appliquai avec douceur à réunir les preuves qu’elle m’avait données, pour l’aider à voir comment les choses se présentaient. Aucun résultat. Je finis par renoncer. Je lui dis que nous avions tous deux fait de notre mieux, mais en vain, et qu’il ne nous restait plus qu’à nous séparer. Elle fut d’accord. Nous mettions fin à l’entretien en nous serrant la main, et elle se dirigeait vers la porte de mon cabinet lorsqu’elle revint pour poser cette question : « Est-ce que vous faites des consultations d’adultes ? » Sur ma réponse affirmative, elle dit : « Dans ce cas, j’aimerais que vous m’aidiez. » Elle reprit le siège qu’elle avait quitté, et se mit à donner libre cours à son désespoir au sujet de son mariage, des difficultés de ses relations avec son mari, de ses sentiments d’échec et de confusion, tout cela dans une veine toute autre que celle de « l’histoire d’un cas » qu’elle m’avait racontée jusque là. C’est alors que commença la thérapie, qui aboutit à une guérison très satisfaisante.

Cet incident fut l’un de ceux qui me permirent de ressentir – ce que je ne perçus complètement que plus tard – que c’est le client lui-même qui sait ce dont il souffre, dans quelle direction il faut chercher, ce que sont les problèmes cruciaux et les expériences qui ont été profondément refoulées. Je commençai à comprendre que si je voulais faire plus que démontrer mon habileté et mon savoir, j’aurais à m’en remettre au client pour la direction et le mouvement du processus thérapeutique.

Psychologue ou ?

Durant cette période, j’éprouvai des doutes quant à mes qualités de psychologue. L’Université de Rochester me signifia que ce que je faisais n’était pas de la psychologie, et qu’elle ne tenait pas à ce que j’y poursuive mon enseignement. J’assistai à des réunions de l’Association américaine de psychologie, où j’entendis des quantités d’exposés sur le processus d’apprentissage des rats et sur des expériences de laboratoire, qui me paraissaient n’avoir aucun rapport avec ce que je faisais. Cependant, les assistantes sociales en psychiatrie semblaient parler la même langue que moi, ce qui me décida à diriger mes activités vers, le travail social dans des organisations locales, et même nationales. Ce n’est que lorsque l’Association américaine pour la psychologie appliquée fut fondée, que je repris sérieusement mes activités de psychologue. C’est alors que je commençai à faire des cours à l’Institut de Sociologie de l’Université, sur la façon de comprendre et de traiter les enfants difficiles. A peu de temps de là, l’Institut de Pédagogie voulut aussi inclure un cours dans son programme. (Finalement, avant mon départ de Rochester, l’Institut de Psychologie demanda l’autorisation d’en faire autant, ce qui représentait mon intégration en tant que psychologue.)

Le fait seul de décrire ces expériences me prouve l’obstination avec laquelle j’ai toujours persévéré dans la voie que je m’étais tracée, sans me soucier outre mesure de savoir si oui ou non je suivais la même ligne que le reste du groupe.

Le temps ne me permet pas de relater en détail la manière dont je finis par établir un centre indépendant de psycho-pédagogie à Rochester, ni le conflit que ceci entraîna avec certains psychiatres. Il ne s’agit que de batailles administratives qui n’ont que peu de rapport avec le développement de mes idées.

Mes enfants

C’est au cours des années vécues à Rochester que mon fils et ma fille traversèrent les stades de nourrissons et d’enfants, et c’est grâce à eux que j’ai appris beaucoup plus au sujet de l’individu, de son développement et de ses relations, que je n’aurais pu le faire professionnellement. Je n’ai pas l’impression d’avoir été un très bon père pendant les premières années de leur existence, mais, heureusement, ma femme était une très bonne mère, de sorte que je crois avoir appris graduellement le rôle d’un parent meilleur et plus compréhensif. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir été en contact, et d’une manière continue, avec ces deux êtres jeunes et sensibles à travers les joies et les peines de l’enfance, l’affirmation et les difficultés de leur adolescence a été pour moi un privilège inestimable. Ma femme et moi considérons comme un des plus grands succès de notre existence le fait que nous puissions communiquer avec nos enfants adultes et leurs conjoints à un niveau profond, et qu’eux puissent le faire avec nous.

Mon séjour dans l’état d’ohio

En 1940, j’acceptai un poste à l’Université d’Ohio. Je suis convaincu que la seule raison pour laquelle ma candidature fut retenue, a été la publication de mon livre Clinical Treatment of the Problem Child17 que j’étais parvenu non sans peine à faire sortir grâce à mes vacances et à de brefs congés. A mon grand étonnement, et contrairement à ce que j’espérais, on m’offrit un poste de professeur titulaire. Je ne saurais trop recommander de débuter dans le monde universitaire à ce niveau. Je me suis souvent félicité de n’avoir pas eu à subir le processus de concurrence parfois humiliante de la promotion graduelle dans les facultés où l’on ne tire d’autre enseignement que de « ne pas se mouiller ».

C’est en essayant d’enseigner ce que j’avais appris sur le traitement et le « counseling » aux étudiants de l’Université d’Ohio que je commençai à m’apercevoir que j’avais peut-être élaboré une théorie très personnelle au cours de mon expérience. J’essayai alors de préciser quelques-unes de ces idées pour en faire, en décembre 1940, un exposé à l’Université de Minnesota où elles provoquèrent de fortes réactions. Pour la première fois, je compris qu’une idée nouvelle et personnelle qui m’apparaît à moi-même comme brillante et grosse de possibilités peut représenter une menace pour autrui. De plus, le fait de me trouver aux prises avec les critiques au centre d’une controverse me fit douter de moi-même et me poser des questions. Néanmoins, je sentais que j’avais quelque chose à dire et je rédigeai le manuscrit de Counseling and Psychotherapy18, dans lequel je décrivais ce qui m’apparaissait en quelque sorte comme une orientation plus efficace de la thérapie.

Encore une fois, je trouve amusant de constater combien peu je me souciais de « réalisme ». L’éditeur à qui je proposai le manuscrit le trouva intéressant et nouveau, mais il se demandait quelles seraient les classes auxquelles il pourrait servir. Je répondais que je n’en voyais que deux : le cours que je faisais, et un dans une autre faculté. L’éditeur pensait que j’avais fait une erreur en n’écrivant pas un texte qui pût servir pour des cours déjà entrepris. Il doutait fort de pouvoir en vendre plus de 2.000 exemplaires, ce qui serait nécessaire pour « cesser la partie à jeu égal ». Ce n’est que lorsque j’exprimai mon intention de le confier à un autre éditeur qu’il se décida à prendre le risque. Je ne sais lequel de nous a été le plus surpris en apprenant le chiffre de vente : 70.000 exemplaires, et cela continue.

Les années récentes

Je pense qu’à partir de ce moment ma vie professionnelle – 5 ans à Ohio, 12 à l’Université de Chicago, et 4 à l’Université de Wisconsin – est suffisamment explicitée par mes écrits. Je me contenterai donc de citer brièvement deux ou trois points qui me semblent essentiels.

J’ai appris à vivre dans une relation thérapeutique de plus en plus profonde avec un nombre de clients sans cesse croissant. Ceci peut procurer et m’a, en fait, bien souvent procuré de très grandes satisfactions. C’est une expérience qui peut être – et l’a souvent été – très alarmante, par exemple lorsqu’une personne très perturbée semble exiger de moi d’être plus que je ne suis pour pouvoir répondre à ses besoins. Il est certain que la pratique de la thérapie demande un développement constant de la personnalité du thérapeute ; c’est une exigence parfois pénible même si elle procure de grandes satisfactions à long terme.

Je voudrais aussi faire mention de l’importance sans cesse croissante que j’attache à la recherche. La thérapie est l’expérience qui me permet d’une certaine manière de me laisser aller subjectivement. Au moyen de la recherche, je puis prendre du recul et examiner objectivement toute cette riche expérience subjective en me servant d’élégantes méthodes scientifiques pour m’assurer que je n’ai pas tenté de me tromper moi-même. Je suis de plus en plus convaincu que nous finirons par découvrir, en ce qui concerne la personnalité et le comportement, des lois aussi significatives pour la compréhension humaine ou le progrès humain que celles de la gravité et de la thermodynamique.

Au cours des vingt dernières années, je me suis habitué à être sans cesse attaqué, mais je continue à être étonné par les réactions que suscitent mes idées. Je suis conscient de les avoir toujours énoncées comme sujettes à révision et comme pouvant être acceptées ou rejetées par le lecteur ou par l’étudiant, et pourtant mon point de vue a soulevé de la part des psychologues, conseillers psychologiques et enseignants, des critiques virulentes et méprisantes. Leur fureur s’est un peu calmée au cours des dernières années, mais elle a été remplacée par celle des psychiatres dont quelques-uns voient, dans mes méthodes, une forte menace contre leurs principes les plus chers et les mieux établis. D’ailleurs, ces critiques orageuses trouvent leur parallèle dans le tort que m’ont fait certains « disciples » en acceptant mes opinions sans discernement et sans se poser de questions : je pense à des individus qui sont arrivés à certaines conclusions nouvelles et sont partis en guerre contre tout le monde, armés d’idées parfois exactes, parfois erronées, sur mon travail et sur ma personne. Je me suis parfois demandé si ce sont mes ennemis ou mes soi-disant amis qui m’ont fait le plus de tort. C’est peut-être à cause de cette situation désagréable qui me fait voir les gens se battre à cause de moi, que j’ai appris à considérer comme un précieux privilège de m’échapper pour être seul.

J’ai l’impression que mes périodes de travail les plus fécondes sont celles où j’ai pu oublier complètement, d’une part ce que pensent les autres, d’autre part les attentes et les exigences de ma profession, afin de voir mon travail en perspective. Ma femme et moi avons trouvé des lieux de retraite isolés au Mexique et aux Îles Caraïbes, où personne ne sait que je suis psychologue et où mes principales occupations sont la peinture, la natation, la pêche sous-marine et la photographie en couleur. C’est pourtant en de tels lieux, où je ne passe pas plus de deux à quatre heures par jour à travailler que j’ai progressé le plus au cours des dernières années. J’apprécie le privilège d’être seul.

UN APPRENTISSAGE FONDAMENTAL

[Introduction : mon expérience]

Voici donc, brièvement tracés, les traits extérieurs de ma vie professionnelle. Cependant, je voudrais vous faire pénétrer avec moi dans la description de certaines choses que j’ai apprises au cours des milliers d’heures que j’ai passées à travailler dans l’intimité d’individus en détresse.

Je voudrais insister sur ce point : ce sont des enseignements qui ont une signification pour moi. J’ignore s’ils seraient valables pour vous. Je n’ai nullement l’intention de présenter des recettes mais je sais, pour ma part, que, chaque fois qu’une autre personne a bien voulu me parler de ses options personnelles, j’y ai gagné quelque chose, ne serait-ce que le fait de constater la différence qu’elles présentent avec ma propre orientation. Ainsi est-ce dans cet esprit que je vous soumets les expériences d’apprentissage que voici. J’ai la certitude que, chaque fois, elles se sont manifestées dans mes actes comme dans mes convictions profondes bien avant que je n’en aie pris conscience. Sans doute est-ce un apprentissage dispersé et incomplet. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il a été très important pour moi et qu’il continue de l’être. J’en tire sans cesse des enseignements nouveaux. Il m’arrive souvent d’agir sans en tenir compte, mais je finis toujours par le regretter. Il m’arrive aussi fréquemment devant une situation nouvelle, de ne pas m’apercevoir de l’usage que je pourrais faire de mes expériences.

Ces expériences ne sont pas figées. Elles changent constamment. Quelques-unes semblent s’imposer avec plus de force, d’autres paraissent moins importantes, mais toutes sont signifiantes.

Je préfacerai le récit de chacune de ces expériences par une phrase qui suggère sa signification personnelle. Ensuite je la développerai un peu. Les pages qui suivent ne comportent guère de plan précis, sinon que les premières expériences concernent surtout les relations avec autrui. En voici quelques-unes qui s’insèrent dans la catégorie de mes valeurs et de mes convictions personnelles.

[Ne pas être quelqu’un d’autre]

Je citerai pour commencer plusieurs exemples d’apprentissage signifiants qu’on pourrait qualifier de négatifs. Dans mes relations avec autrui, j’ai appris qu’il ne sert à rien à long terme, d’agir comme si je n’étais pas ce que je suis. Il ne sert à rien d’agir avec calme et gentillesse alors qu’en fait je suis agacé et enclin à la critique. Il ne sert à rien de prétendre connaître des réponses qu’en réalité je ne connais pas. Il ne sert à rien d’agir comme si j’éprouvais de l’affection alors qu’en réalité je me sens hostile. Il ne sert à rien d’agir comme si j’étais plein d’assurance si, en réalité, je me sens craintif et incertain. Même au niveau le plus simple, ces constatations restent valables, ainsi il ne sert à rien d’agir comme si j’étais en bonne santé quand je me sens malade.

Tout ceci revient à dire, en d’autres termes, que je n’ai jamais trouvé utile ni efficace, dans mes rapports avec autrui, d’essayer de maintenir une façade, d’agir d’une certaine façon à la surface, alors que j’éprouve au fond quelque chose de tout à fait différent. Ce genre de comportement, à ce que je crois, ne me rend pas efficace dans mes efforts pour établir des rapports constructifs avec d’autres individus. Je dois cependant ajouter que, si je pense avoir appris qu’il en est ainsi, je n’ai pas toujours complètement profité de cette conviction. En effet, il m’apparaît que la plupart des erreurs que j’ai pu commettre dans mes relations interpersonnelles, tous les échecs que j’ai subis dans mes efforts pour aider d’autres personnes, s’expliquent par le fait que, par une réaction de défense, mon comportement se plaçait dans un certain sens à un niveau superficiel, alors qu’en réalité, j’éprouvais des sentiments contraires.

[S’écouter et s’accepter soi-même]

Une seconde expérience pourrait s’exprimer ainsi : mon intervention est plus efficace quand j’arrive à m’écouter et à m’accepter et que je puis être moi-même ; j’ai l’impression que, avec les années, j’ai appris à devenir plus capable de m’écouter moi-même, de sorte que je sais mieux qu’autrefois ce que je ressens à un moment précis – j’ai appris à reconnaître que j’éprouve bien envers un certain individu un sentiment de colère ou de rejet, ou au contraire que je me sens, vis-à-vis de lui, plein de chaleur et d’affection, ou bien encore que je m’ennuie et que ce qui se passe a cessé de m’intéresser, ou que je désire comprendre un individu, ou enfin que j’éprouve un sentiment d’anxiété ou de crainte dans mes rapports avec lui. Ces différentes attitudes sont des émotions que je crois pouvoir écouter en moi. On pourrait dire, en quelque sorte, que j’ai appris à bien vouloir être ce que je suis. Il m’est devenu plus facile de m’accepter comme quelqu’un de très imparfait et qui certainement ne fonctionne pas toujours comme j’aimerais qu’il le fît.

Sans doute tout ceci peut sembler une étrange voie à suivre. Elle me parait cependant valable à cause de ce curieux paradoxe qui fait que c’est au moment où je m’accepte tel que je suis que je deviens capable de changer. Je crois que c’est là une leçon que j’ai apprise autant au contact de mes clients qu’à travers mon expérience personnelle : à savoir que nous ne saurions changer ni nous écarter de ce que nous sommes tant que nous n’acceptons pas profondément ce que nous sommes. C’est alors que le changement se produit, presque à notre insu.

Une autre conséquence de cette acceptation de moi-même est que les relations deviennent réelles. Et ce qu’il y a de plus passionnant, c’est qu’elles ont quelque chose de vital et de signifiant. Si je puis accepter le fait que je suis agacé ou ennuyé par un client ou par un étudiant, je suis aussitôt mieux disposé, selon toutes probabilités, à accepter les réactions que provoque mon attitude. Ainsi je parviens à accepter le changement dans l’expérience et dans les sentiments qui se manifestent en moi comme en lui. Les relations réelles ont tendance à changer plutôt qu’à demeurer statiques.

Ainsi, mon efficacité s’accroît si je me laisse être moi-même dans mes attitudes, si je connais et accepte comme un fait les limites de mon endurance et de ma tolérance, ou si je m’aperçois que j’ai le désir de former ou de manipuler l’autre, et que je reconnais ceci comme un fait en moi. Je voudrais être capable d’accepter ces sentiments aussi aisément que les sentiments de chaleur, d’intérêt, de tolérance, de bonté, de compréhension, qui eux aussi sont une partie intégrante de ma personnalité. Ce n’est que lorsque j’accepte toutes ces attitudes réelles comme faisant partie de moi-même, que mes relations avec l’autre deviennent ce qu’elles sont et peuvent dès lors croître et évoluer avec le plus de facilité.

[Se permettre de comprendre les autres]

J’en arrive maintenant à une expérience fondamentale qui a pour moi une très importante signification. Je pourrais l’exprimer comme suit : J’attache une valeur énorme au fait de pouvoir me permettre de comprendre une autre personne. La façon dont je formule cette constatation peut vous paraître étrange. Faut-il donc se permettre de comprendre une autre personne ? Je le crois. Notre première réaction lorsque nous entendons parler quelqu’un est une évaluation immédiate, un jugement plutôt qu’un effort de compréhension. Si une personne exprime un sentiment, une attitude ou une opinion, nous avons tendance à penser aussitôt : « C’est juste », ou « c’est stupide » ; ou encore « c’est anormal », « ce n’est pas raisonnable », « c’est faux », « ce n’est pas bien ». Il est rare que nous nous permettions de comprendre exactement le sens qu’ont ses propres paroles pour celui qui les exprime. Il me semble que cela provient de ce que la compréhension comporte un risque. Si je me permets de comprendre vraiment une autre personne, il se pourrait que cette compréhension me fasse changer. Or, nous avons peur du changement. C’est pourquoi je dis qu’il n’est pas facile de se permettre de comprendre un individu, d’entrer entièrement, complètement et avec sympathie dans son cadre de référence. C’est aussi quelque chose de très rare.

La compréhension d’autrui est doublement enrichissante. Lorsque je travaille avec des clients angoissés, je me rends compte que le fait de comprendre le monde étrange où vit l’individu psychotique, de comprendre et de sentir les attitudes d’une personne incapable de supporter la situation tragique où elle se trouve, ou encore de comprendre un homme qui se sent indigne et inférieur, tout cela m’enrichit d’une façon ou d’une autre. Ces expériences produisent en moi des changements qui font de moi quelqu’un de différent et, me semble-t-il, de plus sensible. Plus important encore : ma compréhension de ces individus leur permet de changer eux aussi, d’accepter leurs propres craintes, leurs idées bizarres, leur sentiment du tragique de la vie et leur découragement ainsi que leurs moments de courage, de bonté, d’amour et de sensibilité. C’est leur expérience aussi bien que la mienne que lorsque quelqu’un comprend ces sentiments à fond, il lui devient possible de les accepter en lui-même. Ils constatent alors un changement dans leurs sentiments et dans leur propre personne. Qu’il s’agisse de comprendre une femme qui croit littéralement à la présence dans sa tête d’un crochet au moyen duquel les autres la conduisent où ils veulent, ou d’un homme qui croit que personne autant que lui n’est isolé et séparé de tous, cette compréhension a pour moi une valeur certaine. Par-dessus tout, et c’est là l’essentiel, le fait d’être compris a, pour les individus, une valeur positive.

Voici une autre expérience que je considère comme très importante : c’est pour moi un enrichissement que d’ouvrir des voies de communication qui permettent aux autres de me faire part de leurs sentiments et de leur univers tel qu’ils le perçoivent. C’est parce que je sens tout ce que m’apporte la compréhension que je cherche à faire disparaître les barrières qui existent entre les autres et moi-même, afin que, s’ils le désirent, ils puissent se révéler plus complètement à moi.

Dans la situation thérapeutique, il y a plusieurs manières d’aider le client à communiquer ce qu’il éprouve. Par mes propres attitudes, je puis créer dans nos rapports une sensation de sécurité grâce à laquelle la communication devient plus aisée. Une attitude de compréhension assez sensible pour le voir tel qu’il se voit lui-même et l’accepter comme ayant ces perceptions et ces sentiments, peut aussi être une aide.

En tant qu’enseignant, j’ai trouvé le même enrichissement chaque fois que j’ai ouvert une voie par laquelle les autres peuvent partager leur personne avec moi. C’est pourquoi j’essaie, sans toujours y parvenir, de créer dans la classe un climat tel que les sentiments puissent s’exprimer et que les personnes puissent ne pas être d’accord soit entre elles, soit avec le professeur. J’ai souvent demandé aux étudiants des « feuilles de réactions » sur lesquelles ils peuvent s’exprimer individuellement et personnellement au sujet des cours. Ils peuvent y indiquer ce en quoi les cours répondent ou ne répondent pas à leurs besoins, ils peuvent dire ce qu’ils éprouvent à l’égard du maître, ou encore y exprimer les problèmes personnels que leur pose le cours. Ces feuilles de réactions n’ont aucun rapport avec leur classement. Il arrive que les mêmes sessions provoquent des réactions diamétralement opposées. Par exemple, un étudiant dira : « J’éprouve un sentiment indéfinissable de répugnance vis-à-vis du climat de la classe. » Un autre, un étranger, parlant du même cours et dans la même semaine déclarera : « La méthode employée dans nos cours me paraît être la meilleure, à la fois féconde et scientifique. Pourtant, pour des gens comme nous, qui suivons depuis très, très longtemps un enseignement fondé sur la méthode autoritaire des cours ex cathedra, cette nouvelle procédure est incompréhensible. Nous sommes conditionnés à écouter le professeur, à prendre des notes d’une manière positive, et à apprendre par cœur ce qu’il nous donne à lire en vue des examens. Inutile de dire combien il faut de temps pour nous débarrasser de nos habitudes, même si elles sont infécondes et stériles. » Cela a été pour moi une expérience profondément enrichissante que d’être prêt à accepter des réactions aussi nettement opposées.

J’ai constaté que cela était également vrai dans des groupes où mon rôle est celui d’un administrateur, ou encore dans ceux où je suis perçu comme leader. Je m’efforce à réduire les motifs de crainte et les besoins de défense, afin que les membres du groupe puissent exprimer librement ce qu’ils éprouvent. C’est une expérience passionnante, et qui m’a permis de réviser complètement mes notions de ce que peut être l’administration, mais ce n’est pas le moment de m’étendre sur ce point.

J’ai encore découvert quelque chose de capital dans mon rôle de conseiller. Ceci peut s’exprimer de la façon suivante : il est toujours extrêmement enrichissant pour moi de pouvoir accepter une autre personne.

J’ai constaté qu’il n’est en aucune manière plus facile d’accepter vraiment une autre personne que de la comprendre. Suis-je réellement capable de permettre à un autre d’éprouver des sentiments hostiles envers moi ? Puis-je accepter sa colère comme une partie intégrante et légitime de sa personnalité ? Puis-je l’accepter alors qu’il a de la vie et de ses problèmes une perception toute différente de la mienne ? Puis-je l’accepter tandis qu’il a envers moi une attitude positive, qu’il m’admire et cherche à me prendre pour modèle ? Tout cela fait partie de l’acceptation, et ce n’est pas chose facile. Il me semble que, pour chacun de nous, c’est une attitude de plus en plus fréquente dans notre culture que de penser : « Tout le monde devrait avoir les mêmes sentiments, les mêmes pensées et les mêmes croyances que moi. » Nous avons beaucoup de peine à permettre à nos enfants, à nos parents, ou à nos conjoints d’avoir des réactions différentes des nôtres devant certains problèmes et certaines questions. Nous ne saurions permettre à nos clients ou à nos étudiants d’avoir des opinions opposées aux nôtres ou d’utiliser leur expérience d’une façon individuelle et qui leur soit propre. Au niveau national, nous ne pouvons permettre à une autre nation d’avoir des idées et des sentiments différents des nôtres. Pourtant, j’ai fini par reconnaître que ces différences qui séparent les individus, le droit pour chacun d’utiliser son expérience comme il l’entend et de lui donner la signification qui lui paraît juste, tout cela représente le plus riche potentiel de la vie. Tout être est une île, au sens le plus réel du mot, et il ne peut construire un pont pour communiquer avec d’autres îles que s’il est prêt à être lui-même et s’il lui est permis de l’être. Ainsi ce n’est que lorsque je puis accepter un autre, ce qui signifie spécifiquement que j’accepte les sentiments, les attitudes et les croyances qui constituent ce qu’il y a de réel et de vital en lui, que je puis l’aider à devenir une personne, ce qui me semble très précieux.

La découverte suivante est difficile à communiquer. Elle consiste en ceci : Plus je suis prêt à reconnaître ce qu’il y a de réel en moi et chez l’autre, moins j’ai le désir d’essayer à tout prix d’arranger les choses. Plus j’essaie de m’écouter et d’être attentif à mon expérience interne et plus j’essaie d’étendre cette attitude d’écoute à un autre, plus j’éprouve de respect pour les complexités du processus vital. C’est pourquoi je me sens de moins en moins pressé d’arranger les choses, d’imposer des buts, de façonner des individus, de les manipuler et de les pousser dans les voies que je voudrais leur voir suivre. Je suis beaucoup plus satisfait d’être simplement moi-même et de laisser l’autre être lui-même. J’ai pleinement conscience que ceci doit sembler un point de vue étrange et quasi oriental. A quoi sert la vie si nous ne cherchons pas à agir sur les autres ? A quoi sert-elle si nous ne cherchons pas à les façonner selon nos objectifs, si nous ne leur enseignons pas ce qu’il nous paraît nécessaire qu’ils sachent, si nous ne les faisons pas penser et sentir comme nous ? Comment peut-on concevoir un point de vue aussi inactif que celui que je décris ? Je ne doute pas que les réactions de beaucoup d’entre vous soient des attitudes de ce genre.

Pourtant, voici l’aspect paradoxal de mon expérience : Plus je suis disposé à être simplement moi-même dans toutes les complexités de la vie, plus je cherche à comprendre et à accepter ce qu’il y a de réel en ma personne et en celle de l’autre, plus il se produit de changements. Il est en effet paradoxal de constater que dans la mesure où chacun de nous accepte d’être lui-même, il découvre non seulement qu’il change, mais que d’autres personnes avec qui il est en rapport, changent aussi. C’est du moins ce qu’il y a de plus frappant dans mon expérience et c’est aussi l’une des conclusions les plus profondes que j’ai tirées tant au cours de ma vie personnelle que dans l’exercice de ma profession.

J’en viens maintenant à d’autres découvertes qui concernent moins mes relations interpersonnelles, que mes actions et mes jugements de valeurs. La première de ces découvertes peut s’exprimer brièvement ainsi : Je peux faire confiance à mon expérience.

Un des principes fondamentaux que j’ai mis longtemps à reconnaître et que je continue à découvrir est que lorsque je sens qu’une de mes activités est bonne et qu’il vaut la peine de la poursuivre, c’est la preuve qu’il faut la poursuivre. Autrement dit, j’ai appris que mon appréciation organismique19 d’une situation est plus digne de confiance que mon intellect.

Tout au long de ma vie professionnelle, je me suis engagé dans des voies qui paraissaient ridicules aux autres, et qui soulevaient des doutes en moi-même ; mais je n’ai jamais regretté de m’être orienté vers ce que je « sentais être juste », bien que j’aie parfois éprouvé un sentiment d’isolement ou de ridicule.

Chaque fois que j’ai fait confiance à un sentiment interne et non intellectuel, j’ai découvert la sagesse de mon action. Bien plus, lorsque j’ai suivi un de ces chemins inacceptés parce qu’il me paraissait être le meilleur et le plus vrai, je me suis aperçu qu’au bout de cinq ou dix ans, beaucoup de mes collègues m’y rejoignaient, de sorte que le sentiment d’isolement disparaissait.

À mesure que je fais de plus en plus profondément confiance à mes réactions totales, je m’aperçois que je puis les prendre pour guides de ma pensée. J’ai appris à respecter davantage ces idées vagues qui m’apparaissent parfois, et que je sens être signifiantes. Je suis enclin à penser que ces idées un peu obscures, ces intuitions, vont me faire pénétrer dans des domaines importants. C’est dire que je fais confiance à la totalité de mon expérience à laquelle j’ai fini par attribuer plus de sagesse qu’à mon intellect. Sans doute n’est-elle pas infaillible, mais je la soupçonne de l’être plus que mon esprit conscient. C’est une attitude admirablement exprimée par l’artiste Max Weber lorsqu’il dit : « Dans mes humbles efforts de création, je dépends beaucoup plus de ce que je ne sais pas encore, et de ce que je n’ai pas encore fait. »

Très étroitement lié à cette découverte est le corollaire suivant ; à savoir qu’une évaluation faite par autrui ne saurait me servir de guide. Les jugements des autres, bien que j’aie le devoir de les écouter et d’en tenir compte pour ce qu’ils sont, ne pourront jamais me servir de guides. C’est là une leçon que j’ai eu du mal à apprendre. Je me souviens du choc que je reçus, dans mes jeunes années, en entendant un homme très réfléchi et érudit qui m’apparaissait comme un psychologue beaucoup plus compétent et plus savant que moi, me dire que j’avais grand tort de m’intéresser à la psychothérapie. Celle-ci, pensait-il, ne me mènerait à rien, et en tant que psychologue, je n’aurais même pas la possibilité de l’exercer. Plus tard j’ai été un peu secoué en apprenant qu’aux yeux des autres, je suis un imposteur, quelqu’un qui exerce la médecine sans être qualifié, l’inventeur d’un genre de thérapie très superficielle et dangereuse, animé par une volonté de puissance, un mystique, etc. Je me suis senti également perturbé par des éloges tout aussi exagérés. Cependant je ne me suis pas laissé trop impressionner, parce que j’en suis venu à la conclusion qu’une seule personne (du moins de mon vivant et peut-être pour toujours) peut savoir si j’agis avec honnêteté, avec application, avec franchise et justesse, ou si ce que je fais est faux, défensif et futile, et que cette personne, c’est moi-même. Je suis heureux d’entendre exprimer des témoignages sur ce que je fais : critiques amicales ou hostiles, éloges sincères ou adulateurs, font partie de ces témoignages. Toutefois je ne puis déléguer à personne le soin de les évaluer ou d’en mesurer la signification et l’utilité.

Après ce que je viens de vous dire, vous ne serez pas surpris d’apprendre une autre de mes découvertes, à savoir qu’à mes yeux, l’expérience est l’autorité suprême. Ma propre expérience est la pierre de touche de toute validité. Aucune idée, qu’il s’agisse de celles d’un autre ou des miennes propres, n’a le même caractère d’autorité que mon expérience. C’est à elle que je dois revenir sans cesse, pour m’approcher de plus en plus de la vérité qui se développe graduellement en moi.

Ni la Bible, ni les prophètes – ni Freud, ni la recherche – ni les révélations émanant de Dieu ou des hommes – ne sauraient prendre le pas sur mon expérience directe et personnelle.

Cette expérience est d’autant plus digne de confiance qu’elle devient plus primaire, pour employer un terme emprunté à la sémantique. C’est donc à son niveau le plus bas que la hiérarchie de l’expérience présente le plus grand caractère d’autorité. Si je lis un exposé théorique de psychothérapie, si d’autre part je formule une théorie psychothérapique fondée sur le travail que je fais avec mes clients, si enfin j’ai une expérience directe de psychothérapie avec un client, le degré d’autorité de ces expériences s’accroît dans l’ordre où je viens de les énumérer.

Ce n’est pas parce qu’elle est infaillible que mon expérience fait autorité. Elle est la base de toute autorité parce qu’elle peut toujours être vérifiée par des moyens primaires. C’est pourquoi ses fréquentes erreurs – sa faillibilité – peuvent toujours être corrigées.

Autre découverte personnelle : j’ai du plaisir à discerner un ordre dans mon expérience. Il me paraît inévitable de rechercher une signification, un ordre et une légitimité dans toute accumulation d’expérience. C’est ce genre de curiosité dans la poursuite de laquelle je trouve une grande satisfaction qui m’a conduit vers les principales formulations que j’ai faites. Cette curiosité m’a incité à chercher un certain ordre dans l’histoire énorme de ce que les cliniciens ont fait pour les enfants, et c’est de là qu’est sorti mon livre The Clinical Treatment of the Problem Child20. Elle m’a amené à formuler les principes généraux qui me paraissent opérer en psychothérapie, ce dont font foi plusieurs livres et un grand nombre d’articles. Elle m’a amené à chercher, à vérifier les divers types de légitimité que je crois avoir rencontrés au cours de mon expérience. Elle m’a amené à élaborer des théories pour établir un ordre dans ce qui a déjà été vécu et pour projeter cet ordre dans des domaines inexplorés où on pourra le vérifier à nouveau.

C’est ainsi que j’en suis venu à considérer à la fois la recherche scientifique et le processus de l’élaboration des théories comme ayant pour but de trouver un ordre interne dans l’expérience signifiante. La recherche est un effort constant et discipliné pour donner un sens et un ordre aux phénomènes de l’expérience subjective. Elle se justifie parce qu’il est satisfaisant de percevoir le monde comme étant soumis à un ordre et parce que la compréhension des relations ordonnées qui régissent la nature donne des résultats enrichissants.

Je me suis donc aperçu que la raison pour laquelle je me consacre à la recherche et à l’élaboration de théories, est un besoin de percevoir un ordre et une signification : c’est un besoin subjectif qui existe en moi. J’ai parfois fait des recherches pour d’autres raisons : pour satisfaire autrui, pour convaincre des adversaires ou des sceptiques, pour avancer dans ma profession, par besoin de prestige, et pour d’autres motifs aussi peu nobles. Ces erreurs dans mes jugements et dans mes actes n’ont servi qu’à me convaincre qu’il n’existe qu’une seule raison valable de poursuivre une activité scientifique : satisfaire mon besoin de trouver une signification.

[Reconnaître et aimer les faits]

Une autre découverte que j’ai faite peut se résumer en cinq mots : les faits sont des amis. Je trouve très intéressant de constater que la plupart des psychothérapeutes, et en particulier les psychanalystes, se sont toujours refusés à faire une étude scientifique de leur thérapie ou de permettre à d’autres de la faire. C’est une réaction que je comprends parce que je l’ai éprouvée. Dans nos premières investigations en particulier, je me souviens de l’anxiété que je ressentais d’avoir à attendre qu’apparaissent les premiers résultats. Et si nos hypothèses s’avéraient incorrectes ! Et si nous nous étions trompés ! Et si nos opinions étaient injustifiées ! Quand je me reporte en arrière, je m’aperçois qu’à ce moment-là, les faits m’apparaissaient comme des ennemis potentiels, comme des messagers de malheur. J’ai sans doute mis longtemps à comprendre que les faits sont toujours des amis. Le moindre éclaircissement qu’on puisse acquérir dans n’importe quel domaine nous conduit beaucoup plus près de la vérité. Or, s’approcher de la vérité n’est jamais nuisible, ni dangereux, ni inconfortable. C’est pourquoi, bien que je déteste encore avoir à réviser mes opinions, à abandonner ma façon de percevoir ou de conceptualiser, j’ai fini pourtant par reconnaître, dans une grande mesure et à un niveau plus profond, que cette pénible réorganisation est ce qui s’appelle apprendre et que, aussi désagréable qu’elle soit, elle mène toujours vers une perception beaucoup plus satisfaisante, parce que plus exacte, de la vie. Ainsi, actuellement, un des objets de réflexion et de spéculation qui me tentent le plus est un domaine dans lequel mes idées favorites ne me paraissent pas prouvées par les faits. Je sens que si j’arrive à me frayer un chemin à travers ce problème, j’en viendrai à une approximation de la vérité plus satisfaisante. J’ai la conviction que les faits me seront des amis.

[Ce qui est personnel est aussi universel]

Il me faut maintenant citer une de mes découvertes les plus enrichissantes ; enrichissantes, parce que, grâce à elle, je me sens plus proche d’autrui. Cela pourrait s’exprimer comme suit : ce qui est le plus personnel est aussi ce qu’il y a de plus général. Il m’est arrivé, soit en parlant avec des collègues ou des étudiants, soit en écrivant, de m’exprimer d’une manière si personnelle que j’ai pensé décrire une attitude que sans doute personne ne comprendrait, parce qu’elle était uniquement à moi. On en trouvera deux exemples dans mes écrits : le premier dans la préface de Client-Centered Therapy21 (considérée par mes éditeurs comme très déplacée), l’autre dans un article intitulé Persons or Science22. En pareil cas, j’ai presque toujours découvert que le sentiment qui me paraissait le plus intime, le plus personnel et par conséquent le plus incompréhensible pour autrui s’avérait être une expression qui évoquait une résonance chez beaucoup d’autres personnes. J’ai fini par en conclure que ce qu’il y a d’unique et de plus personnel en chacun de nous est probablement le sentiment même qui, s’il était partagé ou exprimé, parlerait le plus profondément aux autres. Cela m’a permis de percevoir les artistes et les poètes comme des êtres qui osent exprimer ce qu’il y a d’unique en eux.

[L’orientation fondamentalement positive des hommes]

Voici enfin une leçon profonde qui est peut-être à la base de tout ce que j’ai dit jusqu’ici : elle s’est imposée à moi tout au long des vingt-cinq années au cours desquelles j’ai essayé de venir en aide à des individus en détresse. La voici dans toute sa simplicité : mon expérience m’a montré que, fondamentalement, tous les hommes ont une orientation positive. Dans mes rapports les plus profonds en psychothérapie avec des individus, même chez les plus perturbés, chez ceux dont le comportement est le plus anti-social, dont les émotions sont les plus anormales, ceci reste vrai. Lorsque je parviens à comprendre affectivement les sentiments qu’ils expriment, lorsque je puis accepter ces clients comme ayant une personnalité individuelle qui leur appartient en propre, c’est alors que je m’aperçois qu’ils ont tendance à s’orienter dans certaines directions. Pour les décrire le plus exactement possible, je dirai qu’elles sont positives, constructives, qu’elles tendent vers l’actualisation de la personne, qu’elles progressent vers la maturité et vers la socialisation. J’ai acquis la conviction que mieux un individu est compris et accepté, plus il a tendance à abandonner les fausses défenses dont il a usé pour affronter la vie, et à s’engager dans une voie progressive.

Je ne voudrais pas être mal compris. Je ne crois pas avoir une vue naïvement optimiste de la nature humaine. Je suis tout à fait conscient du fait que, par besoin de se défendre contre des peurs internes, l’individu peut en arriver à se comporter de façon incroyablement cruelle, horriblement destructive, immature, régressive, anti-sociale et nuisible. Il n’en reste pas moins que le travail que je fais avec de tels individus, la recherche et la découverte des tendances très positivement orientées qui existent chez eux comme chez nous tous, au niveau le plus profond, constituent un des aspects les plus réconfortants et les plus vivifiants de mon expérience.

Avant de terminer cette longue liste, il me faut mentionner une autre découverte que j’exprimerai brièvement ainsi : La vie, dans ce qu’elle a de meilleur, est un processus d’écoulement, de changement où rien n’est fixe. Chez mes clients, comme chez moi-même, c’est lorsque l’a vie m’apparaît comme un flux mouvant qu’elle est la plus riche et la plus satisfaisante. Cette découverte exerce sur moi une certaine fascination légèrement mêlée de frayeur. Lorsque je puis me laisser emporter par le flux de mon expérience dans ce qui m’apparaît comme un mouvement en avant, vers un but dont je ne suis que vaguement conscient, c’est alors que ma forme est la meilleure. Flottant ainsi au gré du courant complexe de mes expériences, tout en tâchant d’en démêler la toujours changeante complexité, il est évident que je ne rencontre pas de points fixes. Quand je me livre tout entier à ce processus, il est clair qu’il ne peut y avoir pour moi aucun système clos de croyances et de principes immuables. La vie évolue au gré d’une compréhension et d’une interprétation de mon expérience, qui changent constamment. Elle est un continuel processus de devenir.

Je pense qu’on comprendra clairement maintenant pourquoi il n’existe ni philosophie, ni croyance, ni principe que je pourrais chercher à persuader autrui d’adopter et de maintenir. Je ne puis qu’essayer de vivre suivant ma propre interprétation de la signification présente de ma propre expérience ; je ne puis qu’essayer de permettre aux autres, et de les laisser libres de développer leur propre liberté interne afin d’atteindre une interprétation signifiante pour eux de leur propre expérience.

S’il existe une vérité, ce libre processus individuel de recherche devra, il me semble, y conduire de façon convergente. De façon très limitée, c’est ce que je crois avoir appris.


14 La thérapie centrée sur le client, 1951, (voir bibliographie, 58)

15 Kipling.

16 Centre d’étude sur l’enfance (N.D.T.)

17 Traitement clinique des enfants difficiles (N.D.T.).

18 Consultation et psychothérapie (N.D.T).

19 Le terme « organismique » est fréquemment employé par Rogers. Il doit être compris en référence avec la notion d’organisme. Or, cette notion ne renvoie pas seulement chez lui à la structure physique et biologique de l’individu, mais à l’individu en tant que totalité psycho-physique, interagissant comme un tout avec son environnement. Une réaction « organismique » est une réaction de l’organisme ainsi défini, dans la globalité de ses aspects physiologiques, instinctifs, intuitifs et conscients. En particulier, le processus d’évaluation ou d’appréciation « organismique » est celui par lequel les expériences sont valorisées positivement ou négativement selon leur capacité de développer les potentialités de l’ « organisme », de favoriser son enrichissement ou « rehaussement », – de répondre à son besoin d’ « actualisation ». (N-D.T.)

20 Traitement clinique des enfants difficiles (N.D.T.).

21 La Thérapie centrée sur le client (N.D.T.).

22 Cf. Appendice, n° 80. Cet article fait partie du présent ouvrage, chap. VIII (N.D.T.).