Chapitre X. Développement ultérieur à l’établissement du deuxième organisateur

La signification capitale du deuxième organisateur pour le développement ultérieur de l’enfant est reflétée par l’épanouissement et la structuration rapides de sa personnalité. Dans les semaines suivant immédiatement les manifestations initiales de l’angoisse du huitième mois, de nombreux schémas de nouveaux comportements, performances, relations, apparaissent pour la première fois. On observe au début l’émergence de nouvelles formes de relations sociales à un niveau de complexité beaucoup plus élevé que précédemment. La compréhension des gestes sociaux et leur usage en qualité de véhicule pour la communication réciproque font leur apparition. Ceci est particulièrement remarquable en ce qui concerne la compréhension par l’enfant et sa réponse aux interdictions et aux ordres.

Le progrès dans la compréhension des relations sociales est aussi évident du fait de la participation croissante de l’enfant à des jeux dits sociaux, c’est-à-dire des jeux qu’il partage avec d’autres. Si on lui lance une balle, il la renvoie ; si on lui tend la main en disant « bonjour », il y placera la sienne. Si on interrompt ses activités en disant énergiquement « Non ! non ! », tout en secouant la tête et faisant non du doigt, il arrêtera net ce qu’il était en train de faire. Son visage peut même exprimer la consternation (voir PL VI a et b).

Progrès dans les secteurs perceptif, moteur et affectif

À la même époque, des changements significatifs se produisent aussi dans les relations de l’enfant avec l’environnement inanimé. Pour commencer, son « territoire », sa relation avec l’espace qui l’entoure sont modifiés.

Jusqu’à l’établissement du deuxième organisateur, l’orientation du bébé dans l’espace semble limitée par les barreaux de son lit, « l’espace berceau ». À l’intérieur de son lit il s’empare des jouets avec facilité. Si on lui offre le même jouet en dehors des barreaux, il tend les bras pour s’en saisir mais son mouvement ne va pas au-delà des barreaux et ses mains s’y arrêtent. Pourtant il pourrait facilement le faire, les barreaux étant suffisamment espacés. C’est comme si l’espace n’allait pas au-delà de son berceau (voir PI. VII a). Deux ou trois semaines après le huitième mois, il comprend soudain et réussit à continuer son mouvement au-delà des barres et à s’emparer du jouet (voir PL VII b). Il est intéressant de noter que ceci se produit avant que l’enfant ne puisse se déplacer debout.

Dans un autre secteur, sa capacité de discriminer entre les choses inanimées est en progrès. Nous avons noté que cette capacité a été acquise grâce aux échanges avec un partenaire, l’objet libidinal. Les relations affectives ouvrent la voie au développement perceptif, ce qui est particulièrement évident en ce qui concerne les objets inanimés ; l’enfant fait une différence entre la mère et des inconnus (c’est-à-dire entre une personne et d’autres) deux mois avant d’être capable de distinguer un jouet de l’autre. Si après l’apparition de l’angoisse du huitième mois on place plusieurs jouets devant le bébé, il se saisira de son jouet préféré et non comme auparavant du jouet ou de la chose situés le plus près de sa main préférée selon sa latéralité.

Le progrès idéationnel que constitue chez l’enfant l’apparition d’une compréhension des rapports entre les choses est évident dans l’exemple suivant : si à cet âge on attache une clochette à une ficelle et que l’on place celle-ci à l’intérieur du berceau de l’enfant en faisant sonner la clochette, ce dernier réalise rapidement qu’il peut amener la clochette à lui en tirant sur la ficelle. Cet exploit révèle que l’enfant a compris pour la première fois l’usage d’un outil.

Sur le plan affectif, des nuances subtiles dans les attitudes émotionnelles commencent à apparaître. La jalousie, la colère, la rage, l’envie, l’attitude possessive d’un côté, l’amour, l’affection, l’attachement, la joie, le plaisir, etc., de l’autre, peuvent être observés vers la fin de la première année.

La différenciation entre ces nuances émotionnelles résulte du déploiement de relations objectales toujours plus complexes qui accélèrent aussi vers la fin de la première année la formation de certains mécanismes de défense.

IMITATION ET IDENTIFICATION

À cet âge, le fonctionnement du mécanisme d’identification est facilement visible et observable. Nous allons par conséquent l’examiner de plus près. Ses premières manifestations ont déjà pu être observées vers l’âge de trois ou quatre mois chez io % de notre groupe d’enfants, ce qui constitue donc l’exception. Lorsque ces petits ont été mis en présence d’un visage d’adulte, ils ont essayé d’en imiter l’expression. Bien sûr, il ne s’agit là que d’une forme très rudimentaire d’imitation : l’imitation est globale tout comme la perception à ce stade (c’est-à-dire une perception de la Gestalt). Si par exemple on présente à l’enfant une bouche élargie, celui-ci essaye d’en faire autant avec sa propre bouche et tente des mouvements de lèvres qui sont à l’opposé d’un rétrécissement. Inversement, si on serre les lèvres comme pour siffler, l’enfant imitateur rétrécit sa bouche de la même façon, ou sort la langue de façon à obtenir une forme pointue (Kaila, 1932).

La véritable imitation apparait beaucoup plus tard, entre le huitième et le dixième mois, c’est-à-dire après l’établissement du deuxième organisateur. J’ai enregistré l’apparition de l’imitation dans plusieurs de mes films, par exemple dans celui consacré aux jeux sociaux où l’enfant renvoie la balle. Berta Bornstein54 a appelé ce schéma du comportement « l’identification par le geste ». Si je la comprends bien, son expression signifie que l’enfant imite le geste sans en comprendre le contenu idéationnel. Toutefois, l’identification par le geste n’est qu’un précurseur du mécanisme d’identification proprement dit, dont je parlerai dans le chapitre XI.

L’attitude de la mère, le climat émotionnel dont elle entoure l’enfant sont d’une importance décisive pour le développement de l’imitation. Son attitude est encore plus importante en ce qui concerne le processus dynamique à travers lequel s’établit le mécanisme d’identification. Le climat émotionnel qui règne dans la dyade facilite ou contrarie les efforts de l’enfant qui cherche à devenir et à agir comme sa mère. J’ai déjà mentionné cette influence à propos des schémas d’action et de leur développement.

L’acquisition de schémas d’action, la maîtrise de l’imitation et le fonctionnement de l’identification constituent les moyens qui permettent à l’enfant de réaliser une autonomie croissante par rapport à sa mère. L’imitation des actions de la mère permet à l’enfant d’obtenir par lui-même tout ce que sa mère lui fournissait auparavant.

Nous avons maintenant suivi l’enfant pratiquement jusqu’à la fin du stade préverbal. Au cours des dernières étapes conduisant à la formation du deuxième organisateur, une communication réciproque, dirigée, active et intentionnelle s’est développée entre l’enfant et sa mère. Bien que l’enfant prenne une part active à ce processus de communication, il n’emploie pas encore de signaux sémantiques et encore moins de mots. Dans la phase qui va suivre, ces communications dirigées et réciproques vont graduellement s’organiser en une sorte de système à base de gestes sémantiques qui seront à leur tour transformés plus tard en gestes verbaux. C’est intentionnellement que je parle de gestes verbaux. Les mots qu’utilise l’enfant vers la fin de la première année, les mots appelés « globaux », relèvent encore beaucoup des gestes. Ils englobent beaucoup plus qu’une chose spécifique et indiquent tout à la fois une direction, un besoin, un désir, un état d’âme ainsi que la chose ou l’objet en question. Il s’agit là d’un tournant décisif aussi bien dans l’évolution de l’individu que de l’espèce. Une fois ce progrès réalisé, le caractère des relations objectales subit un changement fondamental. À partir de là, ces relations s’effectueront de plus en plus par l’intermédiaire de mots. Et bientôt, le langage deviendra le moyen principal d’échange dans la dyade.


54 Communication personnelle.