De certains thérapeutes familiaux marginaux*

P. Watzlawick, R. Fisch, J. Weakland ET A. Bodin

Pour terminer ce chapitre, nous avons inclus un article écrit par le personnel du Centre de thérapie de courte durée. Cet article a deux objets : il se propose à la fois de résumer l’approche mise au point au MRI et de s’offrir en exemple de cette approche. Au fur et à mesure que les méthodes de thérapie de courte durée étaient connues d’un plus grand nombre de nos collègues, nous nous sommes heurtés à une grande résistance professionnelle du type de celle que nous avons mentionnée aux pages 1 à 1. Ces réactions allaient d’un : « C’est intéressant » ambigu, à des termes considérablement moins neutres tels que : « C’est de la manipulation pure et simple. »

Puisque l’un des meilleurs moyens de faire face à la résistance est de la revendiquer avant tout autre, en l’exigeant (une technique aussi nommée « prescription du symptôme »), il a été décidé qu’on écrirait un avertissement ironique à ceux de nos collègues qui envisageraient de se servir des méthodes de courte durée.

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De nos jours, tout semble riche de son contraire. Karl Marx

La vie est un jeu dont la première règle dit : ceci n’est pas un jeu, c’est terriblement sérieux. Alan Watts

Comme tout autre professionnel, le thérapeute familial est menacé de déformation professionnelle, qui n’est jamais aussi insidieuse que dans le cas où le thérapeute se voit dévier graduellement, presque imperceptiblement, de la doctrine établie. On a jusqu’à présent très peu parlé (et encore moins écrit) sur ces dangers. Nous pensons, cependant, que nous ne pouvons plus différer nos avertissements. Notre tâche ne sera pas aisée, car nous avons affaire à des phénomènes subtils, que nous avons identifiés après de longues années de recherches, et qui ne sont pas facilement discernés par l’observateur critique. Leur nature est multiple, et il est peut-être bon de les grouper sous l’appellation de « Danger d’Oublier la Théorie Établie », dont l’abréviation est DOUTE et le mot « établie » se réfère à la théorie et à la technique correcte de la thérapie familiale.

Généralement parlant, ces dangers proviennent de deux sources différentes, dont l’une est située chez le thérapeute et l’autre chez ses patients. Au cours de la thérapie, où il est nécessaire de faire des concessions mutuelles, ces deux influences sont inévitablement présentes en même temps, et débordent l’une sur l’autre ; elles s’infiltrent l’une dans l’autre, et se combinent au point de causer la frustration la plus totale. Nous allons d’abord présenter ces deux catégories de phénomènes de DOUTE, et montrerons ensuite certaines des nombreuses façons dont leur combinaison peut corrompre le processus et l’issue de tout traitement.

Le thérapeute

Si nous commençons par le thérapeute lui-même, nous découvrons qu’il est menacé par le danger constant de ne pas seulement servir en paroles l’idée qu’il ne traite pas des individus, mais des relations humaines et les systèmes formés par ces relations. On ne peut pas soulever d’objection raisonnable contre le fait qu’un collègue défende la thérapie familiale des écoles orthodoxes et la dynamique intrapsychique en faisant fréquemment allusion à l’interaction, au comportement et à la pathologie systémiques, mais ce thérapeute devrait néanmoins se rendre compte qu’il y a une limite qu’il ne devrait pas dépasser s’il entend mettre sa philosophie en pratique.

Les thérapeutes familiaux forment un groupe indiscipliné. Le saut quantique qui sépare leur apprentissage initial de la thérapie familiale est, tel un vin capiteux, monté à la tête de certains d’entre eux, qui, dans le secret de leurs cabinets privés, envisagent la possibilité d’un autre saut, qui les conduirait, cette fois, de l’orthodoxie de la thérapie familiale à des méthodes de traitement qui n’ont même pas encore reçu de nom. Toute révolution, si on la prend comme but en soi, devient un danger. Il nous semble que tous nos collègues ne possèdent pas la force morale de résister à la tentation de pousser jusqu’à l’extrême l’idée de l’interaction, jusqu’à, par exemple, la prendre vraiment au sérieux.

Ils sont ensuite saisis, tôt ou tard, d’un grave doute, ou plutôt du grave DOUTE. La partie principale de ce chapitre est donc consacrée à indiquer comment ces collègues perdent contact avec la théorie établie et acceptée de la thérapie familiale, par quels arguments ils essaient de justifier leurs déviations, et quels sont les meilleurs moyens de faire face à ces arguments.

Le patient

Le danger que les patients introduisent sans le savoir dans le jeu de la thérapie est connu depuis soixante-dix ans environ. Malheureusement, depuis une quinzaine d’années, nous sommes tous béatement inconscients de ce danger. Une enquête récemment conduite par l’Institut de psychopathologie expérimentale de Nouvelle-Calédonie (New Caledonian Institute of Experimental Psychopathology)119 montre, en fait, que les allusions à ce phénomène dans les ouvrages publiés sont passées de 86,2 % en 1917 à 2,7 % à peine en 1968 (x² = 17,351 ; p = >0,000) ! Nous faisons, bien sûr, allusion ici à la tendance obstinée du patient à s’enfuir dans la santé, problème des plus exaspérants, qui a saboté le bon déroulement et compromis la réussite d’un grand nombre de thérapies bien conçues. L’importance de ce phénomène n’a en rien diminué au cours des décennies, et c’est à ce sujet que les thérapeutes en DOUTE sont le plus susceptibles de se laisser aller à l’un de leurs sophismes simplistes et pourtant si subtils : réduit à sa plus simple expression, il s’agit de l’opinion de ceux de nos collègues qui considèrent que, si un thérapeute accepte que les plaintes du patient sont raison suffisante pour commencer la thérapie avec lui, il devrait, selon la même logique, accepter que, lorsque le patient déclare s’être amélioré de façon satisfaisante, le traitement puisse se terminer. Ils soutiennent aussi que rien de ce qui a été publié ne prouve que des crises soient survenues dans la vie des patients qui n’avaient arrêté la thérapie que parce qu’ils se sentaient mieux, quelle que soit l’impression de leur thérapeute. Ce deuxième argument est particulièrement spécieux, parce qu’on ne peut pas exiger les mêmes preuves rigoureuses d’un fait bien connu de l’expérience quotidienne que d’un phénomène plus inhabituel. En réalité, l’absence même de preuves documentées, en ce qui concerne le danger de fuite d’un patient dans la santé, prouve que c’est un fait connu de tous les spécialistes et qui n’a guère besoin d’être démontré. C’est presque comme si quelqu’un doutait du fait universellement connu que les gens aux cheveux roux sont impulsifs, tout simplement parce que ce fait n’a pas encore fait l’objet d’une enquête scientifique.

Après ces remarques et ces avertissements offerts en guise d’introduction, nous nous trouvons mieux préparés pour apprécier les complications qui surviennent dès que les deux tendances naturelles que nous venons de décrire commencent à se combiner. Nous allons maintenant examiner une série de problèmes cruciaux, mais ne prétendons pas en faire une présentation exhaustive.

Durée du traitement

Il est probable qu’une importante question sera assez vite posée, habituellement dès la première visite : un membre de la famille au moins demandera sans doute jusqu’à quand ils (sic) devront venir. Nous croyons, bien sûr, en l’importance suprême de la communication claire, directe et sans ambiguïté. Nous ne sommes pourtant pas certains que vous, thérapeute, deviez carrément déclarer : « Le traitement peut durer de dix-huit à trente-six mois. » Il est très probable que certains membres de la famille feront une scène désagréable, qu’ils ouvriront de grands yeux et déclareront, le souffle coupé mais d’un ton significatif : « Vous plaisantez ? » Il y a des façons bien meilleures et moins grossières d’implanter fermement dans la tête de tous les intéressés votre propre certitude que la thérapie familiale est un processus à long terme, dont la durée n’est pas limitée, et qui vise à restructurer les personnalités et à transformer les modèles profondément enracinés de communication et d’homéostasie familiale. Il est généralement préférable de faire preuve de subtilité pour répondre à cette question. Déclarez d’un ton détaché : « Je suis libre le mardi à trois heures, en ce moment, ce sera notre heure de visite. » On peut alors s’inquiéter des « modèles parentaux », ou de la nature du mariage des parents, ou encore de la façon dont le patient a été élevé par ses parents, etc. Mais il est sans doute plus efficace de qualifier tous les problèmes matrimoniaux ou familiaux de « difficultés sur le plan de la communication ». Nous pouvons garantir, en nous fondant sur notre longue expérience, qu’il vous sera très facile de dissiper, de ce fait, toute notion naïve de changement rapide (en sorte que, même si un changement rapide devait se produire pour une raison quelconque, en cours de traitement, la famille se rendît compte elle-même que, si elle faisait ce qu’il fallait, ce n’était pas pour la bonne raison, car elle se contentait de s’enfuir dans la santé). Le thérapeute ne doit jamais encourager une discussion sur les buts concrets du traitement, parce que la famille saurait alors quand y mettre fin.

Nous n’excluons pas la possibilité que des circonstances sur lesquelles vous n’auriez aucun contrôle puissent parfois vous obliger à vous lancer dans un traitement dont la durée serait limitée. Dans ces cas-là, le poids de l’éthique professionnelle vous aidera à présenter vos services comme une simple mesure « bouche-trou », superficielle et temporaire, et à faire doucement passer la famille au stade de la thérapie à long terme dès que les circonstances le permettront.

Parti pris de l’enquêteur, etc.

La seule raison que nous ayons de mentionner ces faits bien connus est qu’il est très probable que les thérapeutes en DOUTE considèrent que la durée du traitement est au moins une fonction partielle de la conviction qu’a le thérapeute que ce traitement doit être long. Ils citent le travail de Robert Rosenthal (3) qui a montré que les rats dont on se sert pour faire des expériences en laboratoire (et les êtres humains qui sont dans la même situation que les rats) réagissent différemment selon le parti pris (c’est-à-dire les hypothèses et croyances fondamentales) du chercheur. À en croire ces conclusions regrettables, l’issue véritable de l’interaction entre le chercheur et son sujet reflète beaucoup plus les préjugés de l’un que la pathologie de l’autre. Tout à fait indépendamment de Rosenthal, Spiegel est récemment (5) parvenu à des conclusions très similaires.

Mais ce n’est pas tout. Certains de nos collègues expriment tranquillement leur croyance que toutes les théories de la psychothérapie ont des limitations logiquement inhérentes à leur propre nature (c’est-à-dire aux prémisses de la théorie). Ces collègues insinuent que de telles limitations sont, en général, attribuées à la nature humaine. Ils citent en exemple le fait que, selon les postulats de la théorie psychanalytique, sans la prise de conscience de la cause du trouble, la disparition du symptôme ne peut que conduire au déplacement du symptôme et à l’aggravation de la condition du patient (non que cela soit nécessairement inhérent à la constitution mentale des êtres humains, mais les prémisses de la théorie ne permettent, tout simplement, aucune autre conclusion). Ils citent par exemple les travaux de Spiegel (4), qui déclare être parvenu à faire disparaître ces symptômes sans causer de déplacement. (L’absence de données prouvant le contraire ne saurait certes pas nous empêcher de prédire que des conséquences malheureuses apparaîtront tôt ou tard, même si ce n’est que dans plusieurs décennies.)

Les thérapeutes en DOUTE sont particulièrement enclins à ce type d’erreur de raisonnement, ce qui ne saurait que nous inquiéter. Nous pourrions fermer les yeux sur leurs tendances à adopter des méthodes erronées dans l’exercice de leur profession (nul n’est parfait), mais leur manière même de penser est incorrecte. Cela est grave. La simplicité de leurs opinions sur les buts raisonnables du traitement (simplicité qui se révèle dans toute sa complexité dans les pages qui suivent), leur optimisme injustifié sur les possibilités de changement sont susceptibles de produire un effet Rosenthal typique et d’encourager ainsi la tendance malsaine des malades à s’enfuir dans la santé avant que leurs problèmes ne soient examinés en profondeur. Il n’est pas nécessaire de perdre du temps et du papier à démontrer l’erreur de ces opinions. Tout thérapeute ayant fait de bonnes études en est aisément convaincu. Et la plupart des thérapeutes, comme la plupart des patients, ont une opinion plutôt acceptable de la ténacité des problèmes qu’ils essaient de changer. Il y en a pourtant qui ont besoin d’être éclairés, même sur ce sujet. Un rapide exposé des problèmes s’impose donc.

Difficultés, problèmes et « problèmes »

Comme nous l’avons déjà mentionné, le désir qu’a un patient de changer est généralement accepté comme raison suffisante pour commencer le traitement. C’est là, cependant, le seul point sur lequel tous s’accordent. Le reste est très controversé. Se livrant à ce que l’on pourrait qualifier d’ergotage sémantique, certains de nos collègues insistent pour faire une claire distinction entre « difficultés » et « problèmes ». D’après eux il y a au moins trois façons de perdre de vue cette distinction : I) On peut appeler « problème » la présence d’une difficulté ordinaire ; II) On peut appeler « problème » l’absence d’une difficulté ordinaire ; III) On peut nier purement et simplement la présence d’une difficulté. Puisque ces opinions remettent sérieusement en question nos hypothèses traditionnelles dans le domaine de la pathologie, nous voulons présenter aussi objectivement que possible le raisonnement qui les justifie, afin que le lecteur puisse voir de lui-même à quel point elles sont absurdes.

  1. Il y a d’innombrables difficultés qui sont partie intégrante de la vie quotidienne, pour lesquelles il n’existe aucune solution idéale ou définitive, et qui deviennent des « problèmes » principalement à cause de la croyance qu’ils devraient pouvoir être résolus grâce à une solution idéale et définitive. Certains thérapeutes en DOUTE déclarent par exemple que le problème n’est pas qu’il existe un conflit des générations (apparemment il en existe un depuis cinq mille ans), mais que de plus en plus de gens se soient convaincus qu’il faudrait y mettre fin. Selon le même raisonnement, ils considèrent qu’aucun livre n’a probablement causé, à lui seul, autant de ravages dans les mariages, que le classique de Van de Velde intitulé le Mariage idéal et auprès duquel tous les vrais mariages paraissent de pitoyables échecs.
  2. D’après ces mêmes collègues, une situation tout à fait comparable apparaît lorsque l’absence de problème en vient à être considérée comme un problème. Comparé à I, ce point est l’opposé du mélange d’effort et de détente, de plaisir et de peine, qui est normal dans la vie. On est à tel point convaincu que : « La vie, c’est pour de vrai, la vie c’est du sérieux », que tout moment de tranquillité, de spontanéité et de plaisir est perçu comme un signe que quelque chose ne va pas. La femme qui maintient que la maternité est un glorieux sacrifice, le mari compulsif qui ne vit que pour son travail qualifieront probablement d’« irresponsable », et donc de « problème », l’insouciance des autres. Dans ces cas-là, « ne pas s’inquiéter » devient source d’une inquiétude plus grande encore.
  3. Ces collègues déclarent finalement que les « problèmes » peuvent être causés par le fait de nier des difficultés indéniables. Alors que, en I, on reconnaît l’existence d’une difficulté, mais insiste sur le fait qu’il doit exister une solution parfaite, en III on avance cette proposition de base : il n’y a aucune difficulté et pour en avoir une il faut être méchant ou fou. C’est ce que soutiennent, à ce qu’il paraît, les gens qui refusent de voir la complexité de notre monde moderne extrêmement complexe et interdépendant, et qui qualifient cet aveuglement d’attitude « réelle », « authentique » et « honnête » envers la vie – qualifiant de ce fait ceux qui se trouvent aux prises avec ces difficultés d’hypocrites coincés ou d’exploiteurs.

Les façons précises dont les thérapeutes en DOUTE s’imaginent que ces opinions ordinaires et communes mènent à des « problèmes » particuliers, aigus ou même chroniques seront décrites un peu plus loin, en même temps que les buts de leur traitement.

Il suffit d’un instant de réflexion pour montrer où ce type de raisonnement pourrait nous entraîner. Premièrement, que penserait le patient d’un thérapeute qui refuserait de voir qu’un problème en est un et l’appelle une difficulté à laquelle on ne connaît aucune solution ? Soit cela l’inciterait à s’enfuir dans la santé, soit il se mettrait à chercher un autre thérapeute. Il n’est pas nécessaire de parler du point II – nous ne connaissons en effet que trop bien les effets de ces types de redéfinition insidieuse des valeurs morales établies. Et quant au point III, il n’a guère de chance d’avoir des effets néfastes, à une époque où les groupes de rencontre, les hommes politiques et l’armée engendrent une telle profusion de penseurs à deux dimensions (ou, comme les Français se sont mis à les appeler depuis mai-juin 1968, de « terribles simplificateurs120 »).

« Quoi ? » au lieu de « pourquoi ? »

Il n’est pas difficile de voir que cette approche des problèmes est anti-historique et néglige tout simplement l’importance suprême de la causalité. Nous nous trouvons, de nouveau, face à un sophisme subtil : ces collègues ne mettent pas en question le fait que tout comportement présent est influencé et déterminé par des expériences passées, mais ils nient catégoriquement qu’en ce qui concerne la thérapie, il soit essentiel de découvrir le rapport entre événements du passé (pathogénie) et condition actuelle (pathologie) ; ils nient plus fermement encore que le patient lui-même doive comprendre ce rapport, c’est-à-dire parvenir à la connaissance de soi. Ils sont même susceptibles de nier qu’un éclaircissement quelconque du passé ait changé quoi que ce soit à la condition actuelle d’un patient. Ils parlent avec sarcasme de ce qu’ils appellent l’argument auto-scellé, selon lequel l’absence d’amélioration actuelle « prouve » que le passé n’a pas encore été suffisamment exploré et compris. Pour suivre leur raisonnement : ils s’intéressent aux comportements actuels des individus, et non aux raisons pour lesquelles ces individus se comportent comme ils le font. Fondant leur travail, comme ils le font à un degré excessif, sur la théorie des systèmes, ils déclarent avoir obtenu une confirmation clinique du concept de von Bertalanffy (6) de l’équifinalité, prétendant que le comportement d’un système peut être tout à fait indépendant de ses conditions initiales et déterminé seulement par ses paramètres actuels. Pour eux l’état actuel d’un système en est la meilleure explication, et ils font preuve d’une indifférence choquante en ce qui concerne la prise de conscience comme condition sine qua non du changement thérapeutique. L’une de leurs comparaisons préférées est celle d’un homme qui, ne connaissant pas le jeu d’échecs, visite un pays dont il ne comprend pas la langue et rencontre par hasard deux personnes qui se livrent à une activité d’un symbolisme évident : ils déplacent des pièces sur une tablette. Bien qu’il ne puisse pas leur demander les règles et l’objet du jeu, il pourra, après une période d’observation suffisante, déduire les lois fondamentales de leur interaction. Ils soulignent qu’il y parvient sans avoir aucune connaissance du passé ou des états d’âme des joueurs, ou encore de la « signification » de leur jeu. Bien sûr, il pourrait, s’il le souhaitait, imaginer ce que peut être cette signification, mais cela aurait autant d’importance pour sa compréhension de ce système entre deux individus que l’astrologie a d’importance pour l’astronomie.

Se passant ainsi cavalièrement de la prise de conscience comme condition sine qua non du changement, comment les thérapeutes en DOUTE essaient-ils d’opérer le changement ? La réponse, brusque, simple et choquante, est la suivante : par ce qu’ils appellent intervention directe, mais que nous devons qualifier franchement de « manipulation pure et simple ».

Tu seras sincère avec toi-même

On considère généralement comme fait établi que le thérapeute doit faire preuve d’une honnêteté totale, qu’il doit toujours dire ce qu’il croit (et même croire ce qu’il dit), qu’il doit toujours s’exprimer de façon claire, directe, intelligible et sincère, et qu’il devrait faire part à ses patients de ses propres sentiments, problèmes et inquiétudes. Cela est particulièrement vrai chez les thérapeutes familiaux, et il est encourageant de voir la tendance croissante des thérapeutes à mettre à profit les heures de visites pour explorer leurs propres complexes et expérimenter de nouvelles techniques d’honnêteté et de spontanéité telles que les séances de nudisme (excluant bien sûr, toute manifestation de sexualité). Cela doit avoir sur leurs patients un effet incommensurable.

En réel contraste avec tout cela, certains de nos collègues semblent presque fiers de jouer aux caméléons : ils emploient des techniques apparentées à celles du judo, utilisant la nature et l’orientation de la pathologie d’un système humain pour entraîner sa propre ruine. Au lieu donc de désarmer leurs malades par le contrecoup de leur sincérité, ils sont susceptibles de céder et, en cédant, de manipuler. Comme leur observateur hypothétique du jeu d’échecs, ils étudient les règles du jeu d’un système humain et se demandent : « Qu’est-ce que ces gens sont en train de se faire ? » et non : « Pourquoi le font-ils ? », ne reculant pas, ensuite, devant les interventions directes les plus hasardeuses pour altérer le comportement du système. Ces collègues ne sont donc pas sincères avec eux-mêmes, bien qu’on ne puisse peut-être pas nier qu’ils sont singulièrement sincères avec les patients (à la façon d’un bon hypnotiseur qui se sert de tout ce que le sujet lui-même introduit au cours des visites sous forme d’espoirs, superstitions, craintes et résistances, plutôt que d’appliquer invariablement la méthode qui lui plaît le plus, à lui).

Il existe, en fait, toute une série d’astuces dont peuvent se servir les thérapeutes manipulateurs. Ils peuvent satisfaire aux besoins des malades qui croient en la magie en leur offrant un raisonnement relevant de la magie pour les inciter à s’améliorer. Ils peuvent piéger ceux qui entrent en thérapie pour vaincre le spécialiste en maintenant qu’une vraie amélioration est impossible. Ils peuvent accabler de responsabilités celui qui ne sait que s’occuper des autres, jusqu’à ce qu’il exige qu’on s’occupe un peu de lui pour changer. Ils mettent subtilement en question ceux qui se livrent à la contestation ouverte. Ils surpassent le pessimiste confirmé en parlant tristement de l’optimisme peu réaliste de ses opinions. Ils peuvent même offrir à la femme qui s’oppose à sa famille et met en danger sa propre vie en menaçant depuis longtemps de se suicider, des suggestions utiles pour d’élégantes funérailles. Il convient de remarquer que malgré leur « souplesse » apparente dans toutes ces manipulations, dans leur fréquent usage de thérapeutes multiples et leur habitude de donner des « devoirs » à leurs malades, ces thérapeutes en DOUTE font des variations sur le même thème : il s’agit toujours d’influencer le comportement par l’usage du paradoxe, au lieu d’être rigoureusement honnête et direct, et ce à tout prix. Mais cette attitude rusée n’est jamais aussi manifeste que dans leur point de vue sur les buts de la thérapie.

Les buts

Les différentes écoles de thérapie se fixent des buts différents, mais il est possible de discerner plusieurs traits qui leur sont communs. La plupart d’entre nous s’accorderont sur le fait que l’issue du traitement, pour être positive, devrait reposer sur ce qui a été tour à tour nommé organisation génitale, individuation, sensibilité accrue, réalisation de soi, amélioration de la communication, ou tout simplement attitude positive envers la vie. Dans ce domaine-là nous n’avons pas à craindre le désaccord de nos patients, bien qu’ils puissent, dans leur langue profane, employer des termes plus primitifs. Quand on leur demande, par exemple, ce qu’ils espèrent de la thérapie, ils peuvent expliquer que leur vie ne les satisfait pas, qu’ils voudraient être plus heureux, ou en particulier qu’ils souffrent du manque de dialogue dans leur famille. Bien qu’exprimées de façon innocente, ces définitions nous sont utiles : elles sont assez vastes pour tout englober, elles permettent un traitement ouvert et donc un changement spontané, et elles tiennent compte de la complexité des êtres humains avec leurs raisons qui expliquent les raisons qui expliquent les raisons. Nous connaissons tous trop bien le patient qui ne veut que cesser de se ronger les ongles mais se refuse à examiner les élans agressifs oraux qui sont si profondément enracinés en lui. Ou encore les parents qui se plaignent de la mauvaise conduite d’un enfant mais ne sont pas conscients des échecs subtils de leur mode de communication et éprouvent des difficultés à apprendre à parler clairement et ouvertement de tous les sujets, y compris de leurs propres fantasmes érotiques. Nous connaissons très bien tout cela, mais ce n’est pas le cas des thérapeutes en DOUTE.

Ils soutiennent que, lorsque les thérapeutes considèrent que les problèmes sont complexes, profondément enracinés, qu’ils reflètent les ressources limitées du patient ou de sa famille et qu’ils exigent un changement considérable et intensif, le traitement est susceptible d’être complexe, profond, sévèrement restreint par les ressources limitées du patient, de longue durée et d’issue incertaine. Se servant de façon positive de l’effet Rosenthal, ils affirment que le changement peut être effectué plus facilement et plus rapidement si le but du traitement est raisonnablement restreint et se rapporte à un domaine du comportement d’un système humain clairement énoncé et bien délimité. Ils doivent admettre que cette approche semble indifférente aux grands et profonds problèmes fondamentaux dont certains patients souhaitent parler, mais qui sont si vastes et si vagues que ce simple fait leur permet de se perpétuer. En fait, dans l’esprit de nos collègues, un problème réside très souvent dans le simple fait que le patient déclare avoir un problème.

Fixer des buts raisonnables et que l’on peut atteindre (énoncés de façon aussi concrète et spécifique que possible) devient donc pour eux une mesure des plus importantes, à prendre dès le début du traitement. Nos collègues prétendent que, dans cette tâche, de nombreux postulats sur les buts et styles de vie posés par Alfred Adler (1, 2) se rapportent directement à leur approche. Ils croient aussi avoir démontré que ces buts peuvent être atteints en un maximum de dix visites avec des patients très différents les uns des autres et que, lorsqu’un patient est capable d’un petit changement dans la structure apparemment monolithique de son « véritable » problème, il peut connaître de nouveaux changements qui surviennent d’eux-mêmes et dans d’autres domaines de sa vie.

Il est évident que démontrer l’erreur de ces hypothèses et prétentions est chose aisée. Comme nous l’avons déjà signalé, elles sont anti-historiques et anticausales, et nous voyons maintenant qu’elles ne tiennent pas compte des manifestations de la dynamique intrapsychique et inconsciente du patient, ainsi que des plus profonds niveaux de la pathologie familiale.

Non contents d’ignorer ces éléments de base de la théorie psychothérapeutique, nos collègues se permettent de considérer la nature persistante des problèmes elle-même non pas comme chronicité, terme par lequel on entend généralement un défaut structural fondamental chez un individu ou une famille, mais plutôt comme la conséquence de difficultés quotidiennes auxquelles on ne sait pas faire face. Examinons ici encore leurs opinions simplistes :

Ils considèrent que les « difficultés quotidiennes » sont celles qui surviennent le plus fréquemment au cours des étapes de transition normales dans la carrière des individus et des familles, lorsque des changements dans le fonctionnement de la famille et des redéfinitions des relations deviennent nécessaires. Ces transitions se produisent le plus souvent à certains moments précis : il s’agit, par exemple, du passage des fiançailles au mariage, de l’engagement partiel que représente le mariage à un engagement plus complet à l’arrivée du premier enfant ; du contrôle que l’on a sur les enfants à l’abandon d’une partie de ce contrôle lorsque l’enfant entre à l’école, et à l’octroi à l’enfant d’une plus grande autonomie lorsqu’il fréquente des amis de son âge, à l’époque de l’adolescence ; d’une vie conjugale centrée sur l’enfant à un système de deux individus lorsque les enfants quittent le foyer ; de la vie conjugale réglementée par les nécessités de l’horaire de travail à la retraite ou au veuvage et à la vie de célibataire qui en découle (ou du mariage au divorce), etc. À n’importe lequel de ces carrefours, il est possible que les adaptations nécessaires se fassent mal et il est probable que cet état de choses se perpétuera et s’exacerbera.

Le jeu sans fin

Ils soutiennent que la façon dont les individus permettent à leurs problèmes de se perpétuer lorsqu’ils essaient de les résoudre par des moyens qui, s’ils sont consacrés par l’usage, n’en sont pas moins inappropriés est le cercle vicieux le plus considérable qu’ils aient pu observer dans leur travail. Ce modèle peut, sans doute, être correctement décrit comme la présence de systèmes de rétroaction circulaires positifs au lieu de négatifs. Par exemple, l’adolescent rebelle typique, confronté à la discipline parentale, se montrera plus rebelle encore, ce qui incitera probablement ses parents à user de mesures de répression plus sévères, ce qui rendra l’adolescent plus rebelle, et ainsi de suite. On trouve souvent un modèle semblable entre un individu déprimé et sa famille : plus elle essaie de le réconforter et de lui faire voir les aspects positifs de la vie, plus le patient tend à se laisser aller à la dépression. Dans tous ces cas, les mesures prises dans le but d’obtenir un progrès dans le comportement ne réussissent qu’à l’aggraver, mais ce fait reste généralement ignoré de tous les intéressés, et les « remèdes » qu’ils appliquent risquent donc d’être pires que la « maladie ». Leur comportement fait penser aux deux marins accrochés aux deux bords d’un voilier pour l’empêcher de se renverser. Plus l’un penche vers la mer, plus l’autre est forcé de se pencher dans l’autre sens, alors que le bateau serait tout à fait stable sans leurs efforts acrobatiques pour le « stabiliser ».

Dans cette perspective anti-historique et anticausale, on considère donc que les problèmes appartiennent toujours à l’instant présent, qu’ils possèdent leurs propres lois et qu’ils se perpétuent par leur propre élan, si l’on peut dire. Si l’on ne sait pas faire face à un problème quotidien, quel qu’il soit, la situation ne pourra que se perpétuer, ce qui produira inexorablement des restrictions de plus en plus sévères et un aveuglement de plus en plus total en ce qui concerne les autres solutions potentielles et possibles à tout moment. Les individus qui se trouvent dans cette situation sont pris dans un « jeu sans fin » (7), un système régi par des règles de plus en plus rigides, mais qui ne possède pas de règles lui permettant de changer de règles. En fait, l’impossibilité dans laquelle se trouvent les systèmes humains d’engendrer ces métarègles est, du moins aux yeux de nos collègues, le seul critère utile de la pathologie. Cela nous ramène au type de thérapie qu’ils pratiquent et préconisent.

Interventions thérapeutiques

Si l’on exige qu’ils expliquent comment, ayant dédaigné la plupart des principes de la psychothérapie, et notamment de la thérapie familiale, ils se proposent de provoquer le changement, les thérapeutes en DOUTE déclareront probablement qu’un jeu sans fin ne peut être interrompu que par l’introduction de nouvelles règles dans le système. Ils s’intéressent donc, tout particulièrement, à la façon dont les systèmes se réorganisent, parfois à la suite d’un événement indépendant presque fortuit.

Ainsi, le premier jour qu’elle allait à l’école maternelle, une petite fille de quatre ans fit une telle scène au moment où sa mère se préparait à partir que celle-ci fut obligée de passer toute la journée avec elle à l’école. Cela se reproduisit les jours qui suivirent, et la situation entraîna pour la mère et l’institutrice une perte de temps et une grande tension nerveuse.

Après deux mois environ, et avant que la psychologue de l’école n’ait eu le temps de s’occuper du cas, la mère se trouva, un matin, dans l’impossibilité d’accompagner l’enfant à l’école. Le père la mena en voiture, la quitta, et alla travailler. La petite fille pleura un peu, mais se calma rapidement et ne fit plus jamais de scène, bien que sa mère eût recommencé à l’accompagner à l’école dès le matin suivant. On pourrait bien sûr affirmer que ce n’était pas là un cas de « vraie » pathologie, mais, quoi qu’il en soit, il n’y a guère de doute que le cas aurait évolué de façon très différente si on l’avait qualifié de « phobie de l’école » et si on l’avait traité selon la routine, en examinant les rapports symbiotiques entre la mère et l’enfant, les problèmes matrimoniaux des parents, les modes de communication de la famille, etc. On aurait peut-être même eu l’occasion de découvrir un « léger problème cérébral ».

Voici un autre exemple de rémission spontanée, qui, selon nos collègues, prouve qu’un système s’explique de lui-même et que le changement peut avoir lieu tout à fait indépendamment de l’évolution historique et de la signification plus profonde d’un symbole : Un célibataire d’âge moyen, atteint d’agoraphobie, en était arrivé au point où son univers non menaçant était devenu si petit qu’il ne pouvait même plus faire face aux aspects les plus routiniers de sa vie quotidienne. Il décida finalement de se suicider en allant en voiture jusqu’au sommet d’une montagne située à environ quatre-vingts kilomètres de chez lui. Il était convaincu qu’après quelques centaines de mètres en voiture, il aurait une crise cardiaque qui mettrait fin à ses malheurs. Mais à sa grande surprise et totale allégresse, non seulement il atteint sa destination sain et sauf, mais encore, et pour la première fois depuis de longues années, il découvrit qu’il n’éprouvait absolument aucune anxiété ; et il n’en éprouve toujours plus après cinq années.

Ce que nos collègues considèrent le plus digne d’attention dans cet exemple, c’est le grand paradoxe de cette rémission spontanée qui est un écho de la doctrine zen selon laquelle celui qui poursuit la connaissance n’y parvient que lorsqu’il a abandonné tout espoir d’y parvenir.

Nous espérons ici que le lecteur sera suffisamment prévenu contre la nature véritable et insidieuse du DOUTE. Le meilleur moyen de lutter contre la contagion du DOUTE, c’est de détecter rapidement la présence de la maladie et de s’opposer immédiatement à sa propagation. Nous allons dans ce but décrire avec plus de détails le traitement de deux cas par des thérapeutes tragiquement infectés par le DOUTE. Poursuis, lecteur, et méfie-toi ! Ce témoignage sinistre et effroyable se passe de commentaires :

La mère d’un garçon de quinze ans téléphona un jour pour solliciter de l’aide. Elle mentionna au téléphone que son fils se montrait trop rebelle et hostile à son égard et pire encore à l’égard de son mari, et qu’il était de façon générale difficile à contrôler, qu’il ne participait pas aux travaux du ménage, etc. Elle laissa entendre que le caractère passif et obtus de son mari contribuait grandement à l’aliénation de son fils. Malgré le fait que le thérapeute ait pu facilement reconnaître que le problème était essentiellement matrimonial, il demanda naïvement à la mère de venir seule ! Au cours de la première visite elle décrivit plus précisément le problème de son fils, mais exprima aussi son mécontentement peu voilé envers son mari : son peu d’autorité à la maison, ses efforts limités pour faire augmenter les revenus de la famille et l’attitude distante qu’il avait à son égard. Elle pouvait comprendre la colère et l’aliénation de son fils, mais se sentait pourtant frustrée par l’attitude de ce dernier lorsqu’elle essayait d’obtenir sa coopération à la maison. Les thérapeutes érudits reconnaîtront immédiatement l’importance du conflit matrimonial. Il est évident que l’attitude du fils était l’incarnation de l’hostilité de la mère envers son mari et que la passivité du mari envers l’enfant était une manière de se venger de sa femme. On aurait dû demander au mari d’être présent au cours de la visite afin de pouvoir examiner cette pathologie centrale. Mais que fit notre thérapeute en DOUTE ? Il donna la priorité à la frustration de la mère envers son fils. Afin de juger si elle était prête à se montrer plus ferme à l’égard de son fils, il fit une plaisanterie. Il lui dit : « La maladie mentale est héréditaire : les enfants peuvent la transmettre aux parents. » Cela la fit rire d’assez bon cœur et elle se mit à parler de ses fantasmes punitifs envers son fils. Elle expliqua qu’elle s’était sentie très en colère, mais qu’elle faisait preuve d’une trop grande indulgence à son égard, par crainte de l’aliéner et de perdre ainsi tout contrôle parental.

Ce qui suit est difficile à croire. Le thérapeute lui suggéra d’abandonner la discipline honnête, franche et directe et d’user de subterfuge, de double jeu et de sabotage ! Il lui ordonna expressément de se plaindre à son fils de son mari (au cours de la deuxième visite, et en la présence de sa femme, il fut ordonné au mari de critiquer tout avis ou recommandation que la femme faisait à son fils). On lui demanda aussi de ne pas cajoler son fils et de ne pas le menacer non plus. Elle devait exprimer simplement et calmement son désir de voir l’adolescent se comporter de façon acceptable, et lui rappeler : « Je ne peux pas t’obliger à le faire, mais je souhaite que tu le fasses. » Si le fils n’obéissait pas, la mère devait alors se livrer à un discret sabotage – mettre beaucoup de sel dans son flan au chocolat, du sable dans son lit, ou « égarer » un objet qui lui était cher, etc. Si le fils se plaignait, elle devait paraître impuissante et abasourdie et se confondre en excuses pour qu’il lui pardonne d’être aussi « distraite ».

Au cours de la deuxième visite, à laquelle assistait aussi le mari, on expliqua à ce dernier les instructions qu’avait reçues sa femme, et on lui demanda d’aider celle-ci à inventer de nouvelles méthodes de sabotage puisque son expérience de jeune garçon et d’homme pouvait être utile à la mère et l’aider à mener à bien son programme.

On ordonna de nouveau à la femme, en présence de son mari, de rendre difficiles les rapports entre le père et le fils, en se plaignant de son mari : on expliqua au mari que c’était nécessaire parce qu’une quelconque amélioration finale des rapports entre le père et le fils n’aurait de signification que si elle n’était pas rendue facile, en particulier, par la mère, et que les efforts que ferait celle-ci pour éloigner le père de son fils auraient, à la longue, pour résultat de les aider à se rapprocher l’un de l’autre.

Nous pensons que le lecteur peut voir la duplicité, le manque de sensibilité du thérapeute chargé de ce cas, et le truc auquel il a eu recours. Il est sans conséquence que le fils soit devenu plus docile chez lui, que le mari ait fait preuve d’une plus grande assurance envers sa femme, et qu’elle ait tenté d’arrondir le budget familial en prenant un emploi à temps partiel. Les résultats ne sont pas ce qui compte, ils devraient toujours être considérés comme secondaires à la compréhension, aux expériences plus profondes, à la sensibilité accrue, et à la lucidité.

Maintenant, pour le cas où le lecteur supposerait que cette façon de DOUTEr est réservée aux problèmes matrimoniaux ou aux problèmes de comportement de l’enfant, qu’il examine le cas suivant :

Une femme d’une cinquantaine d’années vint solliciter notre aide parce que son fils, un schizophrène chronique âgé de vingt-cinq ans, semblait au bord d’une nouvelle crise psychotique. Depuis l’âge de quinze ans, où on l’avait déclaré psychotique, il avait passé la plus grande partie de son temps dans des hôpitaux psychiatriques et avait été traité de façon presque continue par une série de psychothérapeutes. On demanda au fils d’assister avec sa mère à la deuxième visite, lors de laquelle on remarqua chez lui les traits particuliers et la façon de s’exprimer du schizophrène. Le thérapeute fut assez naïf et insensible pour lui dire d’arrêter de parler comme un « fou » s’il voulait être compris, et le malheureux obéit. Il décrivit alors certains incidents de lutte pour le pouvoir dans lesquels il s’était opposé à ses parents, et en particulier à sa mère. Ces incidents étaient généralement causés par la question de l’argent de poche : combien d’argent devait-il recevoir et quand ? Il estimait principalement qu’il avait droit à une plus grosse somme et que cette somme devrait être beaucoup mieux déterminée d’avance. La mère considérait que son état mental discutable interdisait qu’on lui donne libéralement de l’argent qu’il pourrait gaspiller, et elle jugeait préférable de le lui accorder chaque semaine au compte-gouttes et de ne jamais lui dire d’avance combien il allait recevoir. Il apparut au thérapeute qu’elle se montrait ainsi parcimonieuse à cause du comportement psychotique de son fils ; mais cette répugnance à lui donner de l’argent encourageait le comportement psychotique de ce dernier. Le thérapeute ordonna alors au fils de se servir délibérément de son comportement psychotique – expliquant que si le fils se sentait incapable de faire face au fait que ses parents refusaient catégoriquement d’accéder à ses demandes d’argent, il était tout à fait en droit de se défendre, en menaçant de leur causer des dépenses plus grandes encore en retournant dans un hôpital psychiatrique. Le thérapeute suggéra que ses menaces seraient plus efficaces s’il faisait appel à son comportement psychotique. Il fit quelques remarques sur le type de comportement (visuel et auditif) que le patient devait adopter, remarques qui décrivaient d’ailleurs le comportement réel de ce dernier.

Ce type de cas et de traitement est extrêmement troublant : on ne s’inquiéta ni de ménager la sensibilité du fils schizophrène, ni de traduire la richesse de son discours métaphorique, ni encore d’explorer les tendances de la mère à la dépendance et à une trop grande protection. On ne fit guère d’efforts pour inclure le père. (On lui avait téléphoné et il avait refusé de venir voir le dernier des nombreux thérapeutes de son fils, disant qu’il en « avait assez ».) On n’examina aucun des si nombreux aspects possibles de la dynamique familiale. Tout ceci fut ignoré par le thérapeute en DOUTE, qui se limita aux interventions les plus grossières et les plus superficielles. Le fait que la mère ne se soit plus sentie intimidée par le comportement psychotique de son fils, qu’elle ait décidé de mettre fin à leur lutte constante pour l’argent, en veillant tout simplement à ce qu’une plus grosse somme soit régulièrement versée à son fils, ou le fait que le fils ait économisé cet argent pour s’acheter une voiture qui lui permit alors une plus grande indépendance par rapport à sa mère, qui lui avait servi de perpétuel chauffeur, rien de tout cela n’a d’importance si l’on se souvient que le thérapeute priva ainsi la famille de l’expérience enrichissante et si importante qu’auraient représentée l’examen, l’exploration, la discussion et la compréhension des profondeurs de la dynamique familiale et de sa pourriture probable, qui aurait dû, bien sûr, bénéficier de la plus grande priorité, quels que soient les sacrifices de temps et l’angoisse que cela aurait entraînés.

Avertissements finals

Nous avertissons tout thérapeute établi qui nous lirait que, s’il est abordé par un thérapeute qui parle de buts précis de la thérapie, de stratégies et tactiques, de manipulation directe, de raccourcissement de la durée de la thérapie, ou encore qui parle de traiter les problèmes familiaux en ne voyant qu’un seul membre de la famille et qui ne s’inquiète que des résultats concrets, il doit être sur ses gardes : il a très probablement affaire à un thérapeute en DOUTE. Certains de ces thérapeutes peuvent être très convaincants, influents, ou pire encore. Certains thérapeutes en DOUTE sont à tel point transportés par leurs fantasmes qu’ils se mettent à voir des problèmes de comportement dans la société dans son ensemble (dans les écoles, les organismes commerciaux, les agences sociales, et jusque dans la politique et le gouvernement) avec le même simplisme. On frissonne à se demander où tout cela pourrait conduire. Il est donc très important d’étouffer cette tendance avant que l’infection ne se propage. Nous proposons dans ce but quelques méthodes utiles pour discréditer et rejeter les arguments et les déclarations de ceux qui DOUTEnt, afin de se protéger soi-même et de protéger le public de la contamination totale :

  1. Rappelez-vous et rappelez-lui que ce qu’il dit n’est ni nouveau, ni différent, que c’est quelque chose d’assez traditionnel, simplement exprimé en termes nouveaux. Citez à l’appui des références qui font autorité.
  2. Dites-lui que vous avez déjà essayé ce dont il parle, que, bien que cela ait présenté un léger intérêt, cela n’était pas vraiment efficace et que vous l’avez abandonné depuis longtemps.
  3. Dites-lui que, bien que ce qu’il dit soit fascinant, seul un thérapeute doué d’un caractère charismatique (ou d’un autre caractère déviant, peut-être psychopathique) serait capable de diriger efficacement ce type de thérapie, ou même, tout simplement, de vouloir le faire, et que cela vous exclut, évidemment, puisque vous êtes normal.
  4. Lorsqu’il a terminé d’expliquer en détail les raisons de ses innovations, maintenez qu’il est en train d’omettre l’un des éléments fondamentaux de son hypothèse et insinuez que, s’il le présentait, il ne s’agirait que d’une hypothèse établie dont on se sert déjà.
  5. En dernier recours, hochez la tête en signe d’assentiment tout au long de son explication, et terminez en ignorant les cas chroniques et en lui disant allègrement que vous êtes en fait, depuis longtemps, convaincu du rôle important que joue « l’intervention en cas de crise » dans l’arsenal du traitement comme mesure intérimaire, en attendant que la vraie thérapie puisse s’attaquer aux vrais problèmes sous-jacents et fondamentaux.

Bonne chance !

Bibliographie

(1) Adler, A., Über den nervösen Charakter, 4e éd., Munich, Bergmann, 1928.

(2) Adler, A., The Individual Psychology of Alfred Adler, New York, Basic Books, 1956.

(3) Rosenthal, R., Experimenter Effects in Behavioral Research, New York, Appleton-Century-Crofts, 1966.

(4) Spiegel, H., « Is symptom removal dangerous ? », American Journal of Psychiatry, 1967, 123, p. 1279-1283.

(5) Spiegel, H., « The “ripple effect” following adjunct hypnosis in analytical psychotherapy », American Journal of Psychiatry, 1969, 126, p. 91-96.

(6) Von Bertalanffy, L., « General Systems theory : a critical review », General Systems Yearbook, 1962, 7, p. 1-20.

(7) Watzlawick, P., Beavin, J. et Jackson, D., Pragmatics of Human Communication, New York, Norton, 1967. Trad. fr. : Une logique de la communication, Éd. du Seuil, 1972. Repris dans la coll. « Points ».