Chapitre XX. Urticaire papuleuse et sensations cutanées32

Le nombre de publications consacrées à l’urticaire papuleuse33, et récemment celles de Bray34 et Kinnear35, m’incite à penser que tous les aspects de cette maladie de la peau n’ont pas encore été expliqués. Dans cet article, je me propose d’étudier l’urticaire papuleuse d’un point de vue jusqu’ici négligé, en l’occurrence celui de quelqu’un qui ne s’intéresse pas seulement à cette maladie de la peau

en tant que telle mais aussi, et tout autant, aux sentiments de l’enfant qui en souffre.

Ma thèse pourrait s’exprimer en deux phrases :

1. L’urticaire papuleuse est un phénomène cutané normal, une excitation de la peau similaire à l’érection de tissus érectiles excités (gland, pénis, clitoris, mamelon, muqueuses nasales, etc.).

La première partie de ma thèse a l’avantage d’être simple et, à ma connaissance, aucune autre théorie n’explique pourquoi la plupart des bébés présentent occasionnellement des papules typiques qui apparaissent et disparaissent avec une rapidité surprenante, surtout à l’occasion d’un changement d’état émotionnel.

Une question s’impose d’emblée : que dire des aspects débilitants de la forme extrême de cette maladie, qui empêche le bébé ou le petit enfant de se reposer ou de dormir et qui inquiète tellement les parents et les médecins ? S’agit-il d’un état « normal » ? Cette question nous amène à la deuxième partie de ma thèse.

2. Lorsque l’urticaire papuleuse a atteint le stade de maladie débilitante, elle est presque toujours liée à des troubles psychologiques complexes, et notamment à l’onanisme compulsif. La peau de l’enfant est devenue le champ de bataille où se déroule une lutte essentiellement inconsciente entre un besoin qui cherche à se satisfaire et un sentiment de culpabilité qui menace de priver l’enfant (le moi) de sa capacité à accéder au plaisir. Sa compulsion à se gratter signifie qu’il a peur de perdre cette capacité et la grande fréquence de l’auto-mutilation correspond précisément à l’élément cruel de l’onanisme compulsif dirigé contre le self même si, dans les fantasmes inconscients qui l’accompagnent, il est dirigé contre un objet extérieur.

Urticaire papuleuse et sensations cutanées / 235

Je sais d’expérience que cette thèse provoque de si vives réactions chez les médecins qu’ils sont incapables d’envisager ses mérites. Néanmoins, je reste convaincu que cette théorie est aussi valable que d’autres, dont on n’hésite pas à débattre (par exemple la théorie selon laquelle les bananes sont la cause de cette maladie). Je suis prêt à renoncer à ma thèse si elle se révèle fallacieuse mais pour l’instant je tiens à la défendre. De plus, je reçois parfois les encouragements des dermatologues. Je citerai John T. Ingram, qui a déclaré, au cours d’une conférence fort intéressante (York Medical Society) : « la peau […] chez l’homme une extension de l’esprit, une partie essentielle de son tempérament et de sa personnalité *. »

Tout le monde sait que, lorsqu’un enfant souffre d’urticaire papuleuse sévère, il faut d’abord rompre un cercle vicieux : les papules sont accompagnées d’une inflammation et, en se grattant, l’enfant crée de nouvelles papules. Le fait de se gratter peut également produire des lésions de la peau, des saignements, souvent des infections secondaires et des cicatrices. La présence de papules chez un enfant nous gênerait sans doute beaucoup moins s’il n’y avait toute la détresse qu’engendre le conflit : « Je veux me gratter – je dois me gratter », suivi de : « Je vais me gratter afin de prouver que j’arrive encore à en « jouir » malgré mon sentiment de culpabilité ou malgré les efforts de ma mère pour m’en empêcher. » (Cet énoncé simplifié à l’extrême va nous être utile.)

Nous prescrivons une lotion à base de calamine en espérant que, pendant qu’on l’applique et qu’on la laisse sécher, l’enfant pensera moins à se gratter et davantage à la sensation de fraîcheur sur sa peau et 36

au plaisir de voir la lotion se transformer en poudre rose. Malheureusement, nous sommes souvent déçus par l’échec de ce remède ou de tout autre « charme ». Avec le temps, l’épuisement de l’enfant met fin à ces excès, aussi pénibles pour les parents que pour lui.

Peut-être les parents sont-ils plus enclins que les médecins à accepter ce point de vue sur l’urticaire papuleuse à cause du rôle qu’ils doivent jouer dans ces excès ? En fait, les médecins ne voient la peau que le lendemain, quand il n’y a ni excitation ni sensation de chaleur, il ne reste plus que des papules en voie de guérison, des croûtes et des cicatrices. À ce stade, cette maladie ressemble parfois à la varicelle ou même à la variole.

Au cours d’une épidémie de variole, un médecin de la santé publique qui avait déjà diagnostiqué un grand nombre de cas, a fait hospitaliser dans un service de maladies contagieuses un enfant qui n’avait pas de fièvre et dont je m’étais occupé pendant plusieurs semaines pour une urticaire papuleuse grave. Si le médecin s’était fié au témoignage de la mère (que je savais exact), la durée de l’éruption aurait sans doute infirmé son diagnostic.

L’urticaire papuleuse est si courante qu’on hésite à présenter des cas cliniques. La publication d’une seule observation risque de donner l’impression qu’il s’agit effectivement d’une maladie. On aura beau rapporter d’innombrables cas, on ne réussira jamais à faire comprendre l’extrême fréquence, voire le caractère universel de cette affection aux médecins qui n’exercent pas eux-mêmes la pédiatrie. Dans ma pratique hospitalière et privée, je rencontre sans cesse des cas qui confirment mon point de vue. J’ai déjà parlé de ces troubles cutanés et présenté un certain nombre d’observations.

Cas n°1

Je m’occupe d’une petite fille âgée de trois ans et demi depuis qu’une poliomyélite aiguë, survenue avant l’âge de treize mois, lui a laissé une atrophie d’un membre inférieur. À part cette atrophie, elle est en bonne santé et se débrouille très bien grâce à une attelle en celluloïd.

La mère m’a récemment fait remarquer que la petite fille se grattait beaucoup. Comme il se doit, elle avait, un peu partout, des papules typiques de l’urticaire. La mère attribuait l’état de sa fille à une banane. Les mères déclarent souvent cela sans avoir jamais entendu dire ou lu que certains médecins partagent cette superstition. Chez cette petite fille, comme dans d’autres cas que j’ai étudiés, il n’y avait aucune corrélation évidente entre le fait d’avoir mangé une banane et l’apparition des papules. L’enfant souffrait de cette urticaire papuleuse depuis un certain temps et les papules ne se sont aggravées qu’une seule fois après qu’elle eut mangé une banane.

Les mères rendent les bananes responsables de toutes sortes de symptômes et les médecins doivent, là encore, aider les parents à comprendre que certaines croyances ne sont pas fondées sur les faits. Cette superstition peut s’expliquer, mais tel n’est pas mon propos ici. Il est difficile cependant de parler de la phobie des bananes sans attirer l’attention sur la phobie du poisson, étant donné l’importance accordée par les dermatologues à la corrélation sans fondement entre le poisson et l’urticaire.

Bien que le cas suivant n’ait pas trait à l’urticaire papuleuse, il illustre les difficultés rencontrées par les pédiatres à cet égard.

Cas n°2

Un petit garçon, enfant unique, était habitué à ce que sa mère le fasse manger. Un jour, lorsqu’il avait quatorze mois, son père lui a donné du poisson. Quand elle s’en est aperçu, la mère s’est disputée avec son mari devant l’enfant. Elle était manifestement jalouse du père parce qu’il avait donné à manger au petit garçon, qui avait toujours été sa propriété exclusive. Pour se justifier, elle a expliqué que le poisson était contre indiqué et qu’il ne manquerait pas de le rendre malade. Inconsciemment, elle cherchait à éveiller chez son fils un sentiment de culpabilité pour avoir accepté de manger la nourriture donnée par son père. Le poisson est ainsi devenu la source d’une grande tension affective. Le soir même, l’enfant a vomi et le lendemain, il était abattu et incapable de rien faire. Après cet incident, il a eu la phobie du poisson et il a ressenti un dégoût prononcé à la seule vue des œufs et des bananes. Cette phobie a duré quelques mois avant de disparaître spontanément.

Ces parents peu cultivés, de milieu ouvrier, m’ont rapporté les faits en toute simplicité. Ils ne connaissaient rien à la psychologie et n’avaient sans doute jamais entendu le mot « phobie ». On aurait pu facilement attribuer les vomissements à une réaction physique (allergique) au poisson, mais on ne pourrait pas sans déformer les faits expliquer de la même manière la phobie des œufs et des bananes apparue au même moment, cette phobie étant probablement liée à la signification symbolique de ces aliments pour l’enfant.

Cas n°3

Une mère m’a dit : « Mon enfant [une petite fille âgée de six ans] avait une peau parfaite quand je l’ai déshabillée au moment de son admission à l’hôpital. On l’a allongée sur une civière pour la transporter dans le service. Lorsque le médecin a enlevé la couverture, elle était couverte de taches [papules] de la tête aux pieds. Elle était très angoissée à l’idée d’être hospitalisée, et j’ai souvent remarqué cette même éruption quand elle se trouve dans un état de grande tension émotionnelle. »

Ainsi les mères me démontrent constamment la relation entre l’urticaire papuleuse et les émotions. Il est notoire qu’une mère qui découvre des papules en donnant le bain du matin à son bébé ne trouve parfois plus aucune lésion à montrer au médecin quand elle arrive à l’hôpital. À l’inverse, une mère peut s’inquiéter de voir des papules quand elle déshabille son bébé chez le médecin alors qu’elle est certaine que sa peau était intacte une heure auparavant, quand elle lui avait donné son bain. Par ailleurs, il est bien connu que l’urticaire papuleuse disparaît à l’arrivée du patient à l’hôpital. Tout comme l’asthme et d’autres maladies en rapport avec des émotions profondes, elle n’apparaît chez les patients hospitalisés qu’à partir du moment où ils se sont accoutumés au changement d’environnement.

Cas n°4

Un petit enfant âgé de seize mois m’a été adressé par les services sociaux pour une hématurie. Ses urines étaient normales. Le sang provenait d’une blessure au méat urinaire. Quand l’enfant avait envie d’uriner, il hurlait pendant une heure et courait partout, le pénis en érection, et il finissait par uriner. Le matin, il y avait un caillot de sang sur le méat « comme s’il avait passé la nuit à se gratter ». Une lésion était également apparue sur la ligne médiane du scrotum à force de la gratter. L’irritation du méat créait sans doute une excitation génitale, entraînant un sentiment de culpabilité et la menace d’un refoulement des fantasmes et des sensations génitales.

De plus, le petit garçon souffrait d’une grave urticaire papuleuse et « il s’arrachait la peau ».

Cas n°5

Ce petit garçon âgé de quatre ans est l’enfant unique de parents qui l’adorent. Il mange bien et il est heureux, mais depuis quinze jours il se gratte impitoyablement, c’est pourquoi on me l’amène. Il a des papules caractéristiques un peu partout, elles apparaissent et disparaissent rapidement, sauf aux endroits où il s’est blessé en se grattant. Les parents et l’enfant n’ont aucun répit et, pendant ces deux dernières semaines, l’enfant a été de très mauvaise humeur, il a eu les mains très chaudes.

Ce tableau clinique est celui d’un enfant qui commence à lutter contre la masturbation génitale, situation très courante chez les enfants de cet âge. Dans ce cas précis, sa peau lui sert de champ de bataille.

Les plaisirs oraux plus archaïques posent d’autres problèmes à ce petit garçon. Sa mère me dit qu’il n’est jamais passé par le stade normal où les enfants portent tout à la bouche et, pendant la consultation, l’attitude de cette femme envers son fils me fait penser qu’elle lui a transmis son propre sentiment de culpabilité par rapport à la curiosité orale. Ce n’est pas une mauvaise mère, c’est une mère aimante, mais elle pense qu’il faut stimuler chez son enfant les sentiments de culpabilité en relation avec le plaisir oral et le plaisir génital. Même si j’ignore quelle est son attitude envers le plaisir anal, je crois que ses efforts réussis pour accroître la culpabilité naturelle de son fils relative au plaisir oral et au plaisir génital ont joué un rôle dans la pathogenèse de l’onanisme cutané compulsif de ce dernier. Les papules sont la conséquence de ce mécanisme compliqué.

Je suis donc convaincu qu’une excitation cutanée (et même l’apparition de papules) est un phénomène normal chez le nourrisson et peut s’observer de manière occasionnelle chez le jeune enfant. La lutte contre la masturbation risque d’accentuer cette excitation. Néanmoins, lorsque cet état est compulsif, il est symptomatique d’une maladie. Il s’agit en l’occurrence d’un trouble psychologique résultant d’un refoulement normalement associé aux moyens de satisfaction auto-érotiques des stades ultérieurs (le stade génital par exemple).

Aujourd’hui, je considère que Y onanisme cutané compulsif associé à l’urticaire papuleuse est davantage lié à l’onanisme anal qu’à l’onanisme génital. Tout se passe comme si la peau du corps entier se trouvait investie de la sensibilité propre à la peau et aux muqueuses de la région anale. Ce phénomène s’explique principalement par le refoulement des sensations anales et des fantasmes passifs qui les accompagnent, mais d’autres facteurs favorisent parfois cette excitation cutanée généralisée : sous-vêtements mal adaptés, parasites, gale, vaccination ou autre atteinte de la peau telle que varicelle, impétigo, etc.

Lorsque cet état est lié à la masturbation génitale, il s’agit d’une masturbation compulsive plutôt que d’une excitabilité génitale normale accompagnée de fantasmes. L’élément compulsif est le signe d’une insatisfaction qui apporte une satisfaction, et il renvoie à l’angoisse. La manière de traiter les organes génitaux et la nature des fantasmes concomitants confirment l’importance de la cruauté dans la masturbation génitale compulsive (névrotique), le caractère compulsif étant lié à l’angoisse sous-jacente.

Le lien entre l’excitation cutanée normale chez le nourrisson (avec parfois des papules) et la « maladie » appelée urticaire papuleuse qu’on observe dans sa forme la plus grave chez les très jeunes enfants et les enfants d’âge préscolaire est comparable au lien unissant l’excitation génitale normale à la masturbation compulsive. L’excitation génitale est une phase du développement affectif normal alors que la masturbation compulsive est une tentative peu satisfaisante pour revenir à une phase antérieure, afin d’échapper aux dangers inhérents à l’émergence des relations d’objet (jalousie, rage, vengeance, etc.).

Il est évident que l’urticaire papuleuse a beaucoup de traits communs avec d’autres affections cutanées. D’abord, on ne peut pas toujours différencier l’urticaire papuleuse d’autres formes plus courantes d’urticaire et de l’œdème de Quincke. Ensuite, on retrouve l’onanisme aussi bien dans l’urticaire papuleuse que dans d’autres maladies de la peau, qui soit incitent à se gratter, soit sont provoquées et entretenues par le fait de se gratter. 37

Cas n°6

Ce petit garçon a commencé à souffrir d’urticaire irritative à l’âge de huit ans. Depuis sa petite enfance, il a toujours été très nerveux, pleurant facilement. Sa mère disait que c’était « un vrai garçon à sa maman » (à son grand regret). L’aîné des cinq autres enfants était également nerveux, les autres étant relativement normaux (celui dont je parle était au milieu de la fratrie). Les difficultés émotionnelles de ce petit garçon s’étaient aggravées à l’occasion d’une maladie, à l’âge de deux ans et demi, où pendant une semaine il avait souffert de ce qui semblait être un « rhume ». Cet épisode l’avait rendu très calme et il n’avait recouvré sa vivacité que très lentement. Il n’avait jamais retrouvé sa joie de vivre et sa nervosité s’était accentuée. Ce petit garçon avait une intelligence normale et travaillait bien à l’école.

Son urticaire l’avait, semble-t-il, beaucoup démangé au début et, pour l’empêcher de se gratter, sa mère lui avait fait peur en lui disant qu’il allait se faire du mal. Comme il était très préoccupé de sa santé, il avait renoncé à se gratter mais il avait développé un œdème des paupières, des mains et des pieds qui survenait par crises. Il avait parfois de l’œdème derrière les oreilles, si bien qu’elles « se décollaient ». Ces œdèmes apparaissaient et disparaissaient rapidement. Ainsi, quand il partait pour l’école le matin, son pouce était enflé, et à quatre heures il ne l’était plus.

Il avait aussi des sensations de constriction dans la poitrine et il pleurait anormalement pour un garçon de son âge. Je fais allusion à ce symptôme car cette forme d’urticaire, avec sa tendance à l’œdème et à ce qu’on appelle des « poches » sous les yeux, est, chez un enfant qui pleure facilement, lié à des fantasmes de miction refoulés et à des hurlements réprimés dont il ne reste que les larmes. Conscient des difficultés que lui créaient ses impulsions hostiles, il m’a dit tout à fait spontanément : « Si je suis assis à l’école et si j’y pense, ça s’aggrave et je peux à peine respirer mais si je pense à autre chose, ça disparaît. » Je lui ai demandé : « À quoi ne faut-il pas penser ? » Il m’a répondu : « Eh bien, à des choses désagréables, à tuer… ça m’empêche de respirer. »

Il a été admis dans le service à cause d’un œdème des paupières et des mains qui, comme on pouvait s’y attendre, a aussitôt disparu. Aucun signe de maladie physique n’a permis d’expliquer ce symptôme.

II. Les mères qui lavent et sèchent leurs nourrissons tous les jours savent que la peau est une zone érogène. Les bébés normaux aiment qu’on les plonge dans un bain chaud et qu’ensuite on les frictionne. Il n’est pas rare qu’un tout petit bébé développe une grave phobie du bain ou qu’il déteste qu’on essuie certaines parties de son corps (ses oreilles, ses fesses, sa tête, etc.).

L’érotisme cutané reste latent chez chacun d’entre nous, comme lorsque nous avons envie de nous gratter en voyant quelqu’un d’autre se gratter. À cet égard, certains états émotionnels nous rendent plus sensibles que d’autres. L’interdiction sociale de se gratter illustre bien la culpabilité universelle de l’érotisme cutané et présuppose que la peau nous procure du plaisir. Toute lésion cutanée irritative risque de réactiver notre érotisme cutané comme le prouvent les situations suivantes :

1. Quelle que soit la cause des engelures, il est particulièrement difficile de maîtriser l’envie de se procurer du plaisir en frottant les parties du corps affectées. Le patient sait très bien que cela ne fait qu’aggraver sa gêne. Cependant, l’envie est si forte que toutes ses tentatives échouent. En revanche, s’il parvient à maîtriser d’emblée ce désir de satisfaction, les engelures disparaissent d’elles-mêmes. Il arrive aussi qu’il se gratte sans en avoir conscience, pendant son sommeil par exemple. Un enfant est parfois si malheureux que ses engelures lui apportent un grand réconfort et qu’il refuse qu’on le guérisse.

2. Chez les adultes et les enfants, il est courant qu’une partie de la peau fonctionne comme zone érogène et procure un véritable plaisir quand on la gratte. Afin de permettre la guérison de la zone irritée, on conseille souvent de gratter la peau à un autre endroit. Dans la plupart des cas, un diagnostic de prurit est posé.

Le prurit anal est une forme particulière de ce symptôme, mais on continue de le traiter sans réfléchir, comme si sa cause était d’ordre physique, alors que de nombreux travaux en ont clairement démontré les origines psychologiques, du moins dans certains cas. Chez les enfants, les démangeaisons anales sont courantes et passagères. Elles correspondent à une phase au cours de laquelle la zone anale a plus d’importance que la zone génitale. Quand leurs enfants se mettent le doigt dans le nez, les parents établissent une relation avec l’érotisme anal et attribuent le syndrome à la présence de vers. Il est certain que les vers peuvent être à l’origine de symptômes graves chez certains enfants ; en créant une irritation anale, ils provoquent en effet le type de fantasmes qui accompagnent toute stimulation anale. Il en résulte un sentiment inconscient de culpabilité et un puissant refoulement, qui à son tour accroît les symptômes névrotiques et la dépense inutile d’énergie psychique. Par ailleurs, Vidée de produire des vers vivants à l’intérieur de leur corps est insupportable à certains enfants.

3. Certains enfants, par ailleurs en parfaite santé, ont un cal au-dessus de la malléole. Ces cals sont

provoqués et entretenus par des coups de pieds incessants. De cette manière, les enfants se procurent du plaisir et soulagent une tension créée par le retournement sur soi d’une agressivité qui, dans l’inconscient, est dirigée contre une personne de leur entourage.

Cas n°7

4. Ce petit garçon de cinq ans a la peau dure et brillante sur le dessus d’un de ses doigts. Il provoque et entretient cette marque en frottant son doigt contre une de ses dents. Lorsqu’il cesse de mordre son doigt, la marque disparaît. C’est un petit garçon intelligent mais qui ne tient pas en place.

Ce symptôme est apparu quand il avait cinq ou six mois, en même temps qu’un balancement masturbatoire compulsif. Ces symptômes ont duré jusqu’à l’âge de quatre ans. Le balancement était parfois violent et, lorsqu’il a fallu l’hospitaliser pour le mettre en observation, à l’âge de vingt-trois mois, « son berceau se baladait ». L’allaitement a dû être interrompu à trois semaines, mais il a bien accepté le biberon. Il a eu très tôt peur du bruit et des voyages. Il sursautait de manière si violente et soudaine qu’un jour il a eu une convulsion. Il avait souvent un besoin urgent d’uriner, son sommeil était par moments agité et perturbé, car il lui arrivait de s’asseoir et de se balancer.

À l’âge de quatre ans, on a pu observer au cours d’une consultation un de ses principaux symptômes : il a pincé le bras de sa mère jusqu’à lui faire mal. Ce symptôme était apparu quand on l’avait obligé à cesser de mordre le bras de son frère aîné. Sa mère m’a dit : « Il se mord le doigt au lieu de vous mordre », et elle m’a montré la partie durcie de son index droit. À cinq ans, il se plaignait de « la nourriture qui se coinçait dans sa gorge » et des « bosses qui brûlaient ». Il détestait qu’on le touche et disait : « Ça me fait mal. »

Aujourd’hui, à cinq ans et demi, il continue de se mordre, comme en témoigne l’état de son doigt. Il est par ailleurs en bonne santé.

5. En ce qui concerne l’eczéma infantile, la difficulté clinique est de trouver comment soigner l’envie qu’a le bébé de se gratter. Étant donné son jeune âge, il ne ressent pas de culpabilité et se montre plus fort qu’Houdini pour déjouer toutes les tentatives visant à l’empêcher de porter ses mains à son visage. D’ailleurs, si ses mains ne sont pas libres, il se frotte le visage contre l’oreiller jusqu’à le faire suinter ou même saigner. Le traitement classique de l’eczéma infantile n’est pas sans rappeler la méthode ancienne et – espérons-le – démodée utilisée pour empêcher la masturbation.

Je ne parlerai que brièvement du lien entre la peau et les émotions, car il a fait l’objet de nombreux écrits. Rougir est nettement en relation avec les émotions. L’importance de la texture de la peau et du toucher, que l’on retrouve dans les perversions et le fétichisme, joue aussi un rôle dans notre vie quotidienne et l’enrichit. Pour un enfant, les significations de la peau sont très variées et complexes.

On pourrait prolonger cette discussion indéfiniment et envisager les affections cutanées du point de vue de la psychologie clinique, qui attache énormément d’importance à la dynamique des sentiments du nourrisson et de l’enfant. Nous pourrions essayer de comprendre la relation entre les furoncles récurrents des adolescents et certains fantasmes, ou expliquer la tendance à la chronicité des infections cutanées chez certains enfants, même s’ils n’entretiennent pas l’irritation en se grattant ou en se donnant sans cesse des coups (ils ne désirent pas guérir). Je pense vous avoir suffisamment démontré qu’il faut tenir compte des sensations cutanées et des réactions qui les accompagnent et qu’il est vain de considérer les troubles cutanés de l’enfant d’un point de vue statique.

Résumé

1. La peau est normalement un organe excitable.

2. L’urticaire papuleuse est une expression de cette excitation, une « érection ».

3. L’excitation telle qu’on l’observe quand apparaissent des papules peut être due à :

— des causes externes (vêtements inappropriés, parasites, etc.) ;

— des causes internes analogues à l’érection des tissus érectiles, les mains jouant le même rôle que dans la masturbation génitale. Dans les cas difficiles, ces causes internes sont elles-mêmes diversement compliquées et témoignent parfois de difficultés relatives à l’excitation anale ou génitale et aux fantasmes inconscients qui l’accompagnent.

4. Lorsque l’urticaire papuleuse prend la forme d’une maladie débilitante, la peau est devenue le lieu d’une bataille analogue à celle qui se joue dans la masturbation anale ou génitale.

5. La question de la pathogénèse mise à part, il convient de tenir compte de la dynamique des sentiments chez les enfants qui présentent un trouble cutané.

6. Certaines affections cutanées courantes sont étudiées dans leur rapport avec le développement affectif de l’enfant et les domaines qui mériteraient une observation plus poussée sont signalés.

La psychanalyse a permis de faire, à propos de la peau, un travail intéressant dont la littérature psychanalytique nous donne un aperçu. J’ai néanmoins choisi d’éviter toute référence psychanalytique dans cet article et je me suis servi uniquement du matériel dont je disposais, celui que rencontre n’importe quel clinicien, à moins qu’il ne sélectionne ses patients.

J’espère ainsi susciter une discussion à propos d’une théorie qui, en tout cas, a le mérite d’être simple.