2.5. Les recherches sexuelles de l’enfant

2.5.1.1. La pulsion de savoir

À cette même époque, où la vie sexuelle de l’enfant atteint son premier degré d’épanouissement — de la troisième à la cinquième année — on voit apparaître les débuts d’une activité provoquée par la pulsion de rechercher et de savoir. La pulsion de savoir ne peut pas être comptée parmi les composantes pulsionnelles élémentaires de la vie affective et il n’est pas possible de la faire dépendre exclusivement de la sexualité. Son activité correspond d’une part à une sublimation de l’action d’emprise, et, d’autre part, elle utilise comme énergie le désir de voir. Toutefois, les rapports qu’elle présente avec la vie sexuelle sont très importants ; la psychanalyse nous montre ce besoin de savoir bien plus tôt qu’on ne le pense généralement. L’enfant s’attache aux problèmes sexuels avec une intensité imprévue et l’on peut même dire que ce sont là les problèmes éveillant son intelligence.

2.5.1.2. L’énigme du Sphinx

Ce n’est pas un intérêt théorique mais un besoin pratique qui pousse l’enfant à ces recherches. Lorsqu’il se sent menacé par l’arrivée réelle ou supposée d’un nouvel enfant dans la famille, et qu’il a lieu de craindre que cet événement n’entraîne pour lui une diminution de soins ou d’amour, il se met à réfléchir et son esprit commence à travailler. Le premier problème qui le préoccupe, en conformité avec son développement, n’est pas de savoir en quoi consiste la différence des sexes, mais la grande énigme : d’où viennent les enfants ? Sous un déguisement qu’on peut facilement percer, cette énigme est la même que celle du Sphinx de Thèbes. Qu’il y ait deux sexes, l’enfant l’accepte sans objection et sans y attacher beaucoup d’importance. Les petits garçons ne mettent pas en doute que toutes les personnes qu’ils rencontrent ont un appareil génital semblable au leur ; il ne leur est pas possible de concilier l’absence de cet organe avec l’idée qu’ils se forment d’autrui.

2.5.1.3. Complexe de castration et envie du pénis

Les petits garçons maintiennent même avec ténacité cette conviction, la défendent contre les faits contradictoires que l’observation ne tarde pas à leur révéler, et ils ne l’abandonnent souvent qu’après avoir passé par de graves luttes intérieures (complexe de castration). Leurs efforts en vue de trouver un équivalent au pénis perdu de la femme jouent un grand rôle dans la genèse de perversions multiples59.

L’hypothèse d’un seul et même appareil génital (de l’organe mâle chez tous les hommes) est la première des théories sexuelles infantiles, curieuses à étudier et fécondes en conséquences. Peu importe pour l’enfant que la biologie confirme son préjugé en reconnaissant dans le clitoris de la femme un réel substitut du pénis. La petite fille, par contre, ne se refuse pas à accepter et reconnaître l’existence d’un sexe différent du sien, une fois qu’elle a aperçu l’organe génital du garçon ; elle est sujette à l’envie du pénis qui la porte au désir, si important plus tard, d’être à son tour un garçon.

2.5.1.4. Théories sur la naissance

Nombre de personnes se rappelleront avec quel intérêt elles se sont demandées, pendant la période prépubertaire, d’où venaient les enfants. Les solutions anatomiques auxquelles elles s’étaient arrêtées étaient diverses. Elles supposaient que les enfants naissaient du sein, ou qu’ils sortaient du ventre par une incision, ou que le nombril s’ouvrait pour les laisser passer60. Sans le secours de la psychanalyse, on ne se souvient que très rarement des recherches faites à ce sujet pendant l’enfance ; un refoulement est intervenu, mais toutes ces recherches aboutissaient à un même résultat : on met l’enfant au monde quand on a mangé quelque chose de spécial (ainsi que dans les contes de fées) et les enfants naissent par l’intestin, comme lorsqu’on va à la selle. Ces théories infantiles rappellent certains faits de la zoologie, ainsi l’existence des cloaques dans les espèces inférieures.

2.5.1.5. Conception sadique des rapports sexuels

Lorsque de jeunes enfants sont témoins des rapports de leurs parents (qui, fréquemment, leur en fournissent l’occasion, croyant l’enfant trop jeune pour comprendre la vie sexuelle), ils ne manqueront pas d’interpréter l’acte sexuel comme une espèce de mauvais traitement, ou d’abus de force ; c’est-à-dire qu’ils donneront à cet acte une signification sadique. La psychanalyse nous fait connaître qu’une telle impression reçue dans la première enfance contribue beaucoup à favoriser ultérieurement un déplacement sadique du but sexuel. Les enfants se préoccupent aussi beaucoup de savoir en quoi peut consister le rapport des sexes, ou, comme ils disent, le fait d’être mariés ; la solution à laquelle ils s’arrêtent d’habitude est une union qui s’accomplirait au moment de la miction ou de la défécation.

2.5.1.6. Échec typique des investigations sexuelles de l’enfant

On peut dire, en général, que les théories sexuelles infantiles ne sont que le reflet de la constitution sexuelle et que, malgré des erreurs bizarres, elles témoignent d’une plus grande intelligence des actes sexuels qu’on ne pourrait d’abord le supposer. Les enfants s’aperçoivent des modifications qu’apporte la grossesse chez la mère, et l’interprétation qu’ils en font est juste. La légende des cigognes rencontre chez eux une grande méfiance, qu’ils n’expriment pas. Toutefois l’enfant, ignorant le rôle du sperme dans la vie sexuelle et l’existence de l’orifice vaginal, deux éléments peu présents à cet âge, ne peut aboutir dans ses recherches ; lorsqu’il y renonce, ce n’est pas sans faire un tort durable à sa pulsion de savoir. L’enfant dans ces recherches sexuelles est toujours solitaire ; c’est pour lui un premier pas en vue de s’orienter dans le monde, et il se sentira étranger aux personnes de son entourage, qui jusque-là avaient eu sa pleine confiance] (chapitre ajouté en 1915).