Chapitre VIII. La rétraction du moi

En étudiant les mécanismes de la négation et du refoulement, l’élaboration des fantasmes et la formation réactionnelle, nous observons un parallélisme entre les divers procédés employés par le moi pour éviter toute souffrance venue soit du dedans soit du dehors. Nous retrouvons, en étudiant un autre mécanisme plus simple, ce même parallélisme. C’est dans les situations où il s’avère impossible d’échapper à certaines impressions pénibles émanées de l’extérieur que l’enfant utilise le procédé de négation, sur lequel se greffe un fantasme de retournements en leurs contraires des faits réels. En ce qui concerne l’enfant un peu plus âgé, la plus grande liberté de mouvements dont il jouit, ses facultés psychiques mieux développées, permettent à son moi d’échapper à ces excitations. Il n’a plus besoin de recourir à l’opération psychique si compliquée de la négation. Au lieu de percevoir l’impression pénible et ensuite de l’effacer par retrait d’investissement, le moi reste libre d’éviter la situation dangereuse. Il peut fuir « évitant véritablement ainsi toute occasion de souffrir. Ce mécanisme de l’évitement est si primitif, si naturel et, plus encore, si étroitement associé à un développement normal du moi qu’il n’est guère facile, quand on veut le soumettre à une discussion théorique, de le détacher de ses associations habituelles pour l’étudier séparément.

Le jeune porteur de casquette du précédent chapitre me donne, au cours de son analyse, l’occasion d’étudier aussi ces manifestations de fuite devant le déplaisir. Ayant un jour la satisfaction de découvrir chez moi un petit bloc de papier magique, il s’empresse d’en crayonner les feuilles à l’aide d’un crayon de couleur et se montre très content de voir que j’en fais tout autant. Soudain, il jette un coup d’œil sur mon travail, s’arrête et paraît troublé. L’instant d’après, il pose son crayon, me tend tout le bloc qu’il avait jusque-là jalousement gardé, se lève et me dit : « Fais-le toi, j’aime mieux regarder. » Il est évident qu’en voyant ma feuille, le garçonnet a découvert que mon dessin était plus joli, mieux fait, mieux réussi que le sien et cette comparaison lui a donné un choc. Prenant alors une décision rapide, il met fin à la concurrence et à ses conséquences désagréables en renonçant à une activité qui, l’instant d’avant, lui avait semblé si plaisante. Il se cantonne alors dans le rôle du spectateur dont l’activité nulle ne peut, de ce fait même, donner naissance à aucune impression pénible.

Cet incident ne reste d’ailleurs pas isolé. Un jeu où le jeune garçon ne gagne pas, une décalcomanie moins réussie que la mienne, n’importe quel acte où il ne parvient pas à m’égaler, suffisent à provoquer chez lui une saute d’humeur analogue. Il devient maussade, inactif et, comme automatiquement, cesse de s’intéresser à ce qu’il était en train de faire. Au contraire, il se livre compulsionnellement, interminablement, à d’autres occupations où il sent qu’il excelle. Naturellement, il se comporte en classe de la même manière qu’avec moi. En conséquence, il refuse de participer aux jeux ou aux travaux de ses camarades lorsqu’il n’y est pas passé maître. Il va d’un enfant à l’autre et « regarde ». Ainsi il ne pratique plus, pour fuir le déplaisir, le procédé du retournement en contraire. Au grand détriment de son développement, il a rétréci les fonctions de son moi et fuit désormais toutes les situations extérieures susceptibles de lui apporter la sorte de désagrément qu’il redoute le plus. Ce n’est qu’en compagnie d’enfants plus jeunes que lui qu’il se sent tout à fait à son aise et qu’il prend une part active aux jeux.

Des comportements semblables à celui de mon porteur de casquette se rencontrent fréquemment dans les jardins d’enfants et dans les établissements scolaires modernes où l’enseignement en commun a cédé le pas au travail librement choisi. Les instituteurs rapportent qu’une nouvelle catégorie d’enfants s’est formée, intermédiaire entre celle des élèves intelligents, intéressés et travailleurs et celle des apathiques dont l’intérêt s’éveille difficilement et qui se montrent paresseux. Les sujets appartenant à ce nouveau groupe ne s’apparentent à aucun des deux précédents. Tout en étant intelligents, très bien développés, très aimés de leurs camarades, ils ne peuvent prendre part à aucun travail ni à aucun jeu organisés. Bien qu’il soit de règle, à l’école, d’éviter la critique ou le blâme, ils se comportent comme s’ils étaient effarouchés. La seule comparaison de leurs travaux avec ceux des autres suffit à leur faire déprécier leur propre travail. S’il leur arrive de mal réaliser leur tâche, de ne pas réussir dans quelque jeu constructif, ils répugnent désormais à renouveler la tentative. C’est pourquoi ils restent inactifs, détestent s’occuper longtemps de quelque chose ou demeurer à la même place et se contentent de regarder agir les autres. Cette flânerie entraîne des conséquences asociales car ces enfants qui s’ennuient finissent par se disputer avec ceux qui se livrent à des travaux ou à des jeux.

Le contraste entre les dons de ces enfants et leur mauvais rendement nous incite à les considérer comme des névrosés inhibés et à penser que leurs troubles sont dus à des processus et à des contenus semblables à ceux que l’analyse nous a permis de déceler dans les inhibitions vraies. Quoi qu’il en soit les deux tableaux cliniques ont une même relation avec le passé. Dans aucun des deux cas le symptôme ne se rattache à l’événement traumatisant lui-même situé dans le passé, mais à un substitut actuel de celui-ci. Supposons, par exemple, qu’un écolier ait du mal à calculer ou à réfléchir, qu’un adulte soit affecté de troubles du langage, qu’un musicien ne puisse plus jouer, ce ne sont alors ni le calcul, ni les réflexions, ni la prononciation des mots, ni le glissement de l’archet sur les cordes, ni le toucher du piano qui gênent le sujet, non, ces activités du moi, innocentes en elles-mêmes, n’ont fait qu’entrer en relation avec d’anciennes activités sexuelles réprouvées qu’elles représentent maintenant. Ainsi sexualisées, elles provoquent dans le moi un comportement défensif. De la même façon, quand les enfants se défendent contre le déplaisir que suscite en eux la vue de réalisations plus achevées que les leurs, le sentiment désagréable n’a qu’un caractère purement substitutif. La supériorité des résultats obtenus par autrui équivaut (tout au moins pour mon petit patient) à la vue d’organes génitaux plus grands que les siens et qui suscitent sa jalousie. Quand ces sujets s’engagent dans quelque compétition, celle-ci évoque pour eux une concurrence désespérée avec le rival de la phase œdipienne ou leur rappelle malencontreusement la différence des sexes.

Cependant à un autre point de vue encore, les deux sortes de troubles morbides diffèrent. Le jeune sujet peut récupérer sa capacité de travail si les conditions de ce travail se modifient. Les inhibitions vraies, elles, sont permanentes et nul changement extérieur ne saurait les influencer. Une petite fille appartenant à la catégorie d’enfants que je viens de décrire, est obligée, par suite de diverses circonstances, de demeurer un certain temps éloignée de l’école élémentaire qu’elle fréquente et où elle se cantonne dans le rôle d’« observatrice ». Elle prend des leçons particulières et, comme en se jouant, acquiert tout à coup les connaissances qu’elle n’avait jamais pu acquérir en classe. Chez une autre fillette, âgée de 7 ans, nous avons observé le même changement subit. Pour rattraper son retard à l’école, elle prend des leçons particulières pendant lesquelles elle se comporte normalement et librement, sans présenter d’inhibitions, toutefois cet heureux résultat ne se répercute pas sur son travail en classe. Ces deux écolières ne font de progrès que lorsque leur travail n’est pas mis en parallèle avec celui d’autres élèves ; c’est de la même façon que mon petit malade ne peut jouer avec des camarades que lorsque ceux-ci sont plus jeunes que lui, jamais avec de plus âgés. On dirait que les activités de ces enfants se trouvent soumises à des interdictions à la fois extérieures et intérieures, tandis qu’en réalité elles s’interdisent elles-mêmes lorsqu’elles peuvent engendrer quelque impression désagréable. L’étude de la féminité26 nous a montré que la situation psychique de ces enfants est en général celle des petites filles à un moment décisif de leur évolution. Sans que la crainte d’une punition ou certaines angoisses morales y jouent le moindre rôle, la fillette, à un moment donné, renonce à la masturbation clitoridienne, mettant ainsi un terme à ses efforts pour accéder à la virilité. En se comparant aux garçons, mieux constitués pour la masturbation, son amour-propre est blessé et elle ne veut plus que la répétition d’actes masturbatoires lui rappelle sans cesse cette infériorité.

Nous aurions toutefois tort de croire que seul le déplaisir résultant du fait de se juger, par comparaison, inférieur, c’est-à-dire la déception et le découragement, puisse être évité à l’aide de semblables limitations. Au cours de l’analyse d’un garçon de 10 ans, j’ai pu voir se manifester sous la forme d’un symptôme passager et pour un motif tout à fait contraire, le même procédé d’évitement d’une véritable angoisse réelle. À une certaine période de son analyse, l’enfant devient un brillant joueur de football. Les grands de son école apprécient son jeu et, malgré son jeune âge, l’admettent dans leur équipe, ce qui le comble de joie. Peu après il me raconte un rêve : « Il joue au football, un grand lance le ballon avec une telle force que lui n’a pas le temps de sauter par-dessus pour n’être pas atteint. » L’enfant se réveille tout angoissé. L’interprétation du rêve montre que l’orgueil qu’il avait d’abord éprouvé à fréquenté les grands s’est promptement mué en angoisse. Il redoute que ses aînés, jaloux de son jeu, ne deviennent agressifs. Le plaisir d’abord suscité pas ses succès s’est transformé en angoisse. Le même thème se répète peu après dans l’un de ses fantasmes. Au moment de s’assoupir, il voit les garçons s’apprêter à lui lancer le ballon dans les jambes. Le gros ballon vole vers lui. Il sursaute dans son lit, lève les pieds en l’air pour parer le coup. Or l’analyse révèle que, par le détour de sensations olfactives, de raideurs, d’infirmités, etc., les pieds se voient attribuer, chez lui, un rôle particulier en tant que représentants de ses organes génitaux. Ce rêve et ce fantasme mettent obstacle à sa nouvelle passion des jeux. Les performances deviennent moins bonnes, la considération qu’il s’est acquise à l’école baisse rapidement. Comment expliquer cette déchéance ? De la façon suivante : « Inutile de me lancer le ballon dans les jambes puisque j’ai déjà cessé d’être un bon joueur. »

Mais le processus ne prend pas fin avec ce rétrécissement, dans un certain sens, de son moi. Tandis que les talents sportifs du jeune garçon décroissent, une autre face de sa personnalité se développe soudain : son goût inné pour la littérature. Il se plaît à écrire, aime à me lire des poèmes dont quelques-uns sont de lui, m’apporte de petites histoires qu’il a composées dès l’âge de 7 ans et forge de vastes plans d’avenir où il se voit écrivain. Le joueur de football s’est mué en auteur. Durant une séance d’analyse, il me donne une représentation graphique de la façon dont il envisage les divers passe-temps et métiers masculins. La littérature occupe un grand espace au milieu du dessin. Tout autour, formant un cercle, se trouvent les diverses sciences ; les professions non libérales sont indiquées par des points éloignés. Dans un des coins supérieurs de la feuille de papier tout contre le rebord, le sport enfin, récemment encore si prisé, obtient un point minuscule, témoignage de l’immense mépris du petit patient pour de pareils plaisirs. Il est instructif d’observer comment, en si peu de temps, du fait d’un processus qui rappelle la rationalisation, son estimation consciente de diverses activités a pu être influencée par l’angoisse. De plus, il obtient, à cette même époque, d’étonnants succès littéraires. Le vide qu’avait creusé dans les fonctions de son moi l’interruption de son activité sportive se trouve, en quelque sorte, comblé d’une autre manière. Comme il était à prévoir, l’analyse montre que sa crainte aiguë d’une vengeance possible de ses grands camarades émane d’une réactivation de la rivalité avec son père.

Une fillette de 10 ans se promet beaucoup de joie du premier bal où elle est invitée. Elle trouve que ses nouveaux atours et ses nouveaux souliers, qu’elle a choisis avec grand soin, lui vont à ravir. À ce bal, elle s’éprend instantanément du plus joli et du plus distingué des jeunes garçons présents. Le hasard veut que celui-ci, qu’elle ne connaissait pas jusqu’à ce jour, porte le même nom de famille qu’elle, d’où le fantasme d’un lien secret. Elle lui fait des avances auxquelles il reste insensible. Et même, après une danse, il va jusqu’à la taquiner à propos de sa gaucherie. La déception agit sur elle à la façon d’un choc, d’une humiliation. À dater de ce jour, elle évite ces sortes de réunions, ne s’intéresse plus aux robes et ne veut plus se donner la peine d’apprendre à danser. Pendant un certain temps encore, elle trouve un certain plaisir à regarder, gravement et sans y prendre part, les autres enfants danser et refuse toutes les invitations. Peu à peu elle en arrive à vouer à ce côté de sa vie un superbe dédain. Mais en même temps, tout comme le joueur de football, elle compense cette rétraction de son moi : abandonnant ses goûts féminins, elle veut exceller dans le domaine intellectuel, améliore son travail et, par ce détour, obtient l’estime de beaucoup de garçons de son âge. Une analyse ultérieure révèle que l’échec subi auprès de son jeune homonyme avait été considéré par elle comme la répétition d’un événement traumatisant de sa petite enfance. Ici encore l’élément qui provoque la fuite du moi n’est ni une angoisse ni un sentiment de culpabilité, mais l’intense déplaisir causé par un échec.

Revenons-en maintenant, une fois de plus, à la différence qui existe entre l’inhibition s et la rétraction du moi. Tout névrosé qui souffre d’inhibition se défend contre la réalisation d’une pulsion interdite, c’est-à-dire contre le déplaisir provoqué par un danger intérieur. Même dans les cas où l’angoisse et la défense sont, à ce qu’il semble, en connexion avec le monde extérieur, comme dans les phobies, c’est cependant de lui-même que le névrosé a peur ; il évite d’aller dans la rue pour ne pas s’y trouver exposé à ses propres tentations d’autrefois. Il fuit devant son animal d’angoisse, non pour échapper à cet animal, mais bien pour esquiver ses propres émois agressifs et leurs conséquences, émois qu’une rencontre ferait renaître. D’autre part, la rétraction du moi prévient l’apparition de pénibles impressions actuelles capables de faire resurgir du passé d’autres impressions analogues. En nous reportant à notre parallèle entre le refoulement et la négation, nous dirons que toute la différence entre l’inhibition et la rétraction du moi consiste en ce que, dans le premier cas, le moi se défend contre ses propres processus internes tandis que, dans le second, il se dresse contre les excitations extérieures.

D’autres différences encore découlent de cette différence fondamentale. Derrière l’activité névrotiquement entravée se dissimule un désir instinctuel. La ténacité avec laquelle tout émoi du ça tend vers le but propre à le satisfaire transforme le simple processus d’inhibition en un symptôme névrotique fixé dans lequel se livre un conflit perpétuel entre le désir du ça et la révolte du moi. L’individu y, puise sa réserve d’énergie. Les pulsions de son ça admettent sans y changer grand-chose, son désir de calculer, de faire des conférences, de jouer du violon, etc., tandis qu’avec une ténacité égale le moi s’efforce d’enrayer ces activités ou tout au moins d’en diminuer la valeur.

Quand il y a rétraction du moi par angoisse ou déplaisir réels, l’activité ne se trouve pas bridée de la même façon. Ici ce n’est plus l’acte lui-même mais le plaisir ou le déplaisir qu’il provoque qui se trouve porté au premier plan. Tout en recherchant le plaisir et en évitant le déplaisir, le moi exerce à sa guise toutes ses activités disponibles ; renonçant à toutes celles qui pourraient lui procurer du déplaisir ou de l’angoisse, il ne persiste pas dans son désir de les exercer. Il détourne son intérêt de quantités de sujets et, après avoir subi des échecs, le reporte vers des domaines aussi opposés que possible aux premiers. C’est ainsi que le footballeur devient poète et la danseuse déçue, élève modèle. Naturellement, ce faisant, le moi ne se crée pas de nouvelles capacités, mais se contente d’utiliser celles qu’il possédait déjà.

Pas plus que les diverses formes de la négation, la rétraction du moi en tant que méthode d’évitement de déplaisir, n’appartient à la psychologie des névroses ; elle constitue seulement, dans l’évolution du moi, un stade normal. Pour le jeune moi malléable, tout mécompte subi dans un domaine se trouve parfois compensé par des réussites parfaites dans d’autres, mais quand le moi est devenu rigide ou qu’il ne tolère plus le déplaisir et s’en tient compulsionnellement à la réaction de fuite, la formation du moi en subit les fâcheuses conséquences. Le moi, ayant abandonné un nombre trop considérable de ses positions devient unilatéral, perd trop de ses intérêts et voit ses activités perdre de leur valeur.

Les échecs subis, en ces dernières années, par plusieurs expériences pédagogiques sont en partie attribuables à une sous-estimation théorique de l’importance qu’a pour le moi infantile l’évitement du déplaisir. La pédagogie moderne tend à accorder au moi en croissance de l’enfant une plus grande liberté d’action et surtout le libre choix de ses activités et de ses intérêts. On espère favoriser de cette manière le développement du moi et l’instauration des diverses sublimations. Mais l’enfant, dans sa période de latence peut attacher plus de prix à l’évitement de l’angoisse et du déplaisir qu’aux satisfactions instinctuelles directes ou indirectes. Dans bien des cas, s’il n’est pas guidé, il ne choisit pas de lui-même ses occupations suivant ses dons et sa faculté de sublimation et c’est plutôt l’envie d’éviter, autant que faire se peut, l’angoisse et le déplaisir qui détermine son choix. À la grande surprise de l’éducateur, cette liberté de choix aboutit, en pareil cas, non point à un développement de la personnalité mais à un appauvrissement du moi.

Les mesures défensives contre le déplaisir et le danger réels, dont je viens de donner ici trois exemples différents, sont utilisées par le moi infantile à ses risques et périls et représentent pour lui une sorte de prophylaxie des névroses. Pour éviter la souffrance, il enraye la production d’angoisse et se déforme lui-même. Mais ces mesures de protection, par exemple le refuge dans un domaine intellectuel après avoir fui une activité physique ou les efforts tentés par une femme pour égaler l’homme ou encore le fait de n’entrer en compétition qu’avec de plus faibles que soi, sont exposées, plus tard, à toutes les attaques venues de l’extérieur. Il arrive qu’un individu soit contraint de changer son mode de vie par suite de certaines catastrophes : perte d’un être aimé, maladie, misère ou guerre. C’est alors que son moi se trouve à nouveau placé en face des situations angoissantes primitives. La perte d’une protection contre l’angoisse peut directement aboutir, tout comme la privation de quelque satisfaction instinctuelle habituelle, à la formation d’une névrose.

Étant donné le peu d’indépendance dont jouit l’enfant, les adultes peuvent, à leur gré, favoriser ou étouffer chez lui l’éclosion d’une névrose. Un enfant qui, fréquentant une école moderne où aucune contrainte ne lui est imposée, n’apprend rien et passe son temps à regarder les autres et à griffonner, deviendra un « inhibé » si on le soumet à un régime scolaire plus strict. Quand on force un enfant à se livrer à une occupation qui ne lui plaît pas, il peut, il est vrai, s’y résigner, mais le fait de n’être pas en mesure d’échapper au déplaisir, le contraint à chercher d’autres échappatoires. D’autre part, toute inhibition ou tout symptôme déclarés peuvent se modifier sous l’influence de quelque protection du dehors. Une mère que l’état de son enfant inquiète et dont l’orgueil est blessé cherche à le protéger en lui évitant d’affronter des situations pénibles dans le monde extérieur. Par là son attitude se rapproche de celle du phobique à l’égard de ses accès d’angoisse. En restreignant ingénieusement la liberté d’action de l’enfant, elle lui permet de fuir la souffrance, d’y échapper. C’est sans doute à cet effort commun de la mère et de l’enfant qu’est due la si fréquente absence de symptômes dans les névroses infantiles. En pareil cas, nul ne saurait juger objectivement de l’importance des symptômes, avant que l’enfant ne se voit privé de la protection dont il jouissait.