Chapitre 6. La mère morte (1980)

À Catherine Parat

Si l’on ne devait choisir qu’un seul trait pour marquer la différence entre les analyses d’aujourd’hui et ce que nous imaginons de ce qu’elles pouvaient être autrefois, il est probable qu’on s’entendrait à le situer autour des problèmes du deuil. C’est ce que suggère le titre de cet essai : la mère morte. Toutefois, afin d’éviter tout malentendu, je préciserai que ce travail ne traite pas des conséquences psychiques de la mort réelle de la mère, mais plutôt d’une imago qui s’est constituée dans la psyché de l’enfant, à la suite d’une dépression maternelle, transformant brutalement l’objet vivant, source de la vitalité de l’enfant, en figure lointaine, atone, quasi inanimée, imprégnant très profondément les investissements de certains sujets que nous avons en analyse et pesant sur le destin de leur avenir libidinal objectal et narcissique. La mère morte est donc, contrairement à ce que l’on pourrait croire, une mère qui demeure en vie, mais qui est pour ainsi dire morte psychiquement aux yeux du jeune enfant dont elle prend soin.

Les conséquences de la mort réelle de la mère – surtout lorsque celle-ci est le fait d’un suicide – sont lourdement dommageables pour l’enfant qu’elle laisse derrière elle. La symptomatologie à laquelle elle donne lieu est immédiatement rattachable à cet événement, même si l’analyse devait montrer ultérieurement que la catastrophe n’a été irréparable qu’en raison de la relation mère-enfant qui a précédé la mort. Il se pourrait en effet que l’on soit à même de décrire en ce cas des modes relationnels qui s’apparentent à ce que je m’apprête à aborder. Mais la réalité de la perte, son caractère définitif et irréversible auront modifié de manière mutative la relation d’objet antérieure. Aussi n’aborderai-je pas les conflits relatifs à cette situation. Pas plus que je ne traiterai des analyses de patients qui ont cherché une aide auprès d’un analyste pour une symptomatologie dépressive avérée.

En effet, les raisons qui poussent les analysants dont je vais parler à entreprendre une analyse ne mettent guère en avant les traits caractéristiques de la dépression, au cours des entretiens préliminaires. En revanche est perçue d’emblée par l’analyste la nature narcissique des conflits invoqués ayant trait à la névrose de caractère et de ses conséquences sur la vie amoureuse et l’activité professionnelle.

Cette mise au point inaugurale délimite par exclusion le cadre clinique de ce que je me propose de traiter. Il me faut brièvement mentionner quelques références qui ont été la deuxième source – mes patients ayant été la première – de ma réflexion. Les développements qui vont suivre doivent certes beaucoup aux auteurs qui ont jeté les bases de tout savoir sur les problèmes du deuil : Freud, Karl Abraham et Mélanie Klein. Mais ce sont surtout les études plus récentes de Winnicott200, Kohut201, N. Abraham et Torok202, ainsi que Rosolato203 qui m’ont mis sur la voie.

Voici donc l’énoncé autour duquel ma réflexion va tourner :

La théorie psychanalytique la plus généralement partagée admet deux idées : la première est celle de la perte de l’objet comme moment fondamental de la structuration du psychisme humain au cours duquel s’instaure un rapport nouveau à la réalité. Le psychisme serait désormais gouverné par le principe de réalité, lequel prend le pas sur le principe de plaisir, qu’il sauvegarde par ailleurs. Cette première idée est un concept théorique, non un fait d’observation, car celle-ci nous montrerait moins un saut mutatif qu’une évolution graduelle. La deuxième idée communément partagée par la plupart des auteurs est celle d’une position dépressive différemment interprétée par les uns et les autres. Cette deuxième idée joint un fait d’observation et un concept théorique chez Mélanie Klein et Winnicott. Ces deux idées, il convient d’y insister, se rattachent à une situation générale se référant à un événement inéluctable du développement. Si des perturbations antérieures de la relation mère-enfant rendent sa traversée et son dépassement plus difficile, l’absence de telles perturbations et la bonne qualité des soins maternels ne peuvent éviter à l’enfant cette période qui joue un rôle structurant pour son organisation psychique.

Par ailleurs, il est des patients, quelle que soit la structure qu’ils présentent, qui paraissent souffrir de la persistance, plus ou moins intermittente et plus ou moins invalidante, de traits dépressifs qui paraissent dépasser la réaction dépressive normale, celle qui atteint périodiquement tout un chacun. Car nous savons qu’un sujet qui ignore la dépression est probablement plus perturbé que celui qui l’est occasionnellement.

La question que je me pose est donc celle-ci : « Quels sont les rapports qu’on peut établir entre la perte de l’objet et la position dépressive comme données générales et la singularité des traits de cette configuration dépressive, centrale, mais souvent noyée au milieu d’autres symptômes qui la camouflent plus ou moins ? Quels sont les processus qui se développent autour de ce centre ? De quoi ce centre est-il constitué dans la réalité psychique ?

Le père mort et la mère morte

La théorie psychanalytique qui se fonde sur l’interprétation de la pensée freudienne a accordé un rôle majeur au concept du père mort, dont Totem et tabou souligne la fonction fondamentale dans la genèse du Surmoi. Lorsqu’on considère le complexe d’Œdipe comme une structure et pas seulement comme un stade du développement de la libido, cette prise de position est cohérente. En dérivent tout un ensemble de concepts : le Surmoi dans la théorie classique, la Loi et le Symbolique dans la pensée lacanienne. Cet ensemble est relié par la référence à la castration et à la sublimation comme destin des pulsions.

En revanche, on n’entend jamais parler de la mère morte d’un point de vue structural. On peut y faire allusion en certains cas particuliers, comme dans le cas de l’analyse d’Edgar Poe par Marie Bonaparte, mais il s’agit d’un événement singulier : la perte de la mère en bas âge. Il y a là une limitation imposée par un point de vue étroitement réaliste. On ne saurait expliquer cette exclusion en invoquant l’Œdipe, puisqu’on pourrait en parler soit à propos de l’Œdipe de la fille, soit encore à propos de l’Œdipe inversé du garçon. En fait, la réponse est ailleurs. La matricide n’implique pas la mère morte, au contraire, et le concept qui sous-tend le père mort, c’est-à-dire la référence à l’ancêtre, à la filiation, à la généalogie, renvoie au crime primitif et à la culpabilité qui en est la conséquence.

Or il est étonnant que le modèle du deuil qui est sous-jacent à ce concept ne fasse aucune mention ni du deuil de la mère, ni de la perte du sein. Je n’y fais pas allusion parce que ceux-ci seraient antérieurs à celui-là, mais il faut bien constater qu’il n’existe pas d’articulation entre ces concepts.

Freud, dans Inhibition, symptôme et angoisse, a relativé l’angoisse de castration en l’incluant dans une série qui comporte également l’angoisse de la perte d’amour de l’objet, l’angoisse devant la menace de la perte d’objet, l’angoisse devant le Surmoi et l’angoisse devant la perte de la protection du Surmoi. Nous savons en outre qu’il a eu à cœur de faire la distinction entre angoisse, douleur et deuil.

Mon intention n’est pas de discuter en détail la pensée de Freud sur ce point, ce qui m’entraînerait dans un commentaire qui m’éloignerait de mon sujet, mais je souhaite faire une remarque. Il en est de l’angoisse de castration comme du refoulement. D’une part, Freud sait bien qu’à côté de l’une comme de l’autre existent aussi bien d’autres formes d’angoisse que d’autres variétés de refoulement, ou même d’autres mécanismes de défense. Dans les deux cas, il envisage l’existence de formes antérieures dans la chronologie, dont l’une et l’autre dérivent. Pourtant, il fixe un centre dans les deux cas, soit précisément l’angoisse de castration et le refoulement, par rapport auxquels il situe les autres types d’angoisse et les différentes variétés de refoulement, qu’elles surviennent avant ou après, ce qui est la preuve du caractère structural autant que génétique de la pensée freudienne. Ce qui s’exprimera manifestement lorsqu’il fera de l’Œdipe un fantasme originaire, relativement indépendant des vicissitudes de la conjoncture qui lui donne sa spécificité chez un patient donné. Ainsi, même dans les cas où il constate la présence d’un Œdipe inversé, comme chez l’Homme aux loups, il affirmera que le père, objet des désirs érotiques passifs du patient, n’en reste pas moins le castrateur.

Cette fonction structurale implique une conception constitutive de l’ordre psychique programmé par les fantasmes originaires. Cette voie n’a pas été toujours suivie par les successeurs de Freud. Mais il semble que, globalement, la pensée psychanalytique française, en dépit de ses divergences, a suivi Freud sur ce point. D’une part, la référence à la castration comme modèle a obligé les auteurs à « castratiser », si j’ose ainsi m’exprimer, toutes les autres formes d’angoisse ; on parlera alors de castration anale ou narcissique, par exemple. D’autre part, en donnant une interprétation anthropologique de la théorie freudienne, on rapportera toutes les variétés d’angoisse au concept de manque dans la théorie lacanienne. Or je pense que, dans les deux cas, on fait violence aussi bien à l’expérience qu’à la théorie pour sauver l’unité et la généralisation d’un concept.

Il serait surprenant que, sur ce point, je paraisse me désolidariser d’un point de vue structural que j’ai toujours défendu. Aussi, ce que je proposerai, au lieu de me ranger à l’avis de ceux qui fractionnent l’angoisse en différents genres selon son âge d’apparition dans la vie du sujet, sera plutôt une conception structurale qui s’organiserait, non pas autour d’un centre ou d’un paradigme, mais au moins de deux, selon un caractère distinctif différent de ceux que l’on a proposés jusque-là.

L’angoisse de castration peut être légitimement fondée comme subsumant l’ensemble des angoisses liées à la « petite chose détachée du corps », qu’il s’agisse du pénis, des fèces, de l’enfant. Ce qui donne à cette classe son unité, c’est que toujours la castration y est évoquée dans le contexte d’une blessure corporelle associée à un acte sanglant. J’accorde plus d’importance à cette notion d’angoisse « rouge » qu’à sa relation avec un objet partiel.

Par contre, qu’il s’agisse du concept de la perte du sein, ou de la perte de l’objet, et même des menaces relatives à la perte ou à la protection du Surmoi et, d’une manière générale, de toutes les menaces d’abandon, le contexte n’est jamais sanguinaire. Certes, toutes les formes d’angoisse s’accompagnent de destructivité, la castration aussi, puisque la blessure est bien le produit d’une destruction. Mais cette destructivité n’a rien à voir avec une mutilation sanglante. Elle a les couleurs du deuil : noir ou blanc. Noir comme dans la dépression grave, blanc comme dans les états de vide auxquels on prête maintenant une attention justifiée.

Je soutiendrai l’hypothèse que le noir sinistre de la dépression que nous pouvons légitimement rapporter à la haine qui se constate dans la psychanalyse des déprimés n’est qu’un produit secondaire, une conséquence plutôt qu’une cause, d’une angoisse « blanche » traduisant la perte subie au niveau du narcissisme.

Ayant déjà décrit l’hallucination négative et la psychose blanche, je ne reviendrai pas sur ce que je suppose connu, et je rattacherai l’angoisse blanche ou le deuil blanc à cette série.

La série « blanche » : hallucination négative, psychose blanche et deuil blanc, tous relatifs à ce qu’on pourrait appeler la clinique du vide, ou la clinique du négatif, sont le résultat d’une des composantes du refoulement primaire : un désinvestissement massif, radical et temporaire, qui laisse des traces dans l’inconscient sous la forme de « trous psychiques » qui seront comblés par des réinvestissements, expressions de la destructivité ainsi libérée par cet affaiblissement de l’investissement libidinal érotique. Les manifestations de la haine et les processus de réparation qui lui font suite, sont des manifestations secondaires à ce désinvestissement central de l’objet primaire, maternel. On comprend que cette vue modifie jusqu’à la technique analytique, puisque se borner à interpréter la haine dans les structures qui prennent des traits dépressifs reviendrait à ne jamais aborder le noyau primaire de cette constellation.

L’Œdipe doit être maintenu comme matrice symbolique essentielle à laquelle il est important de toujours se référer, même dans les cas où la régression est dite pré-génitale ou pré-œdipienne, ce qui implique la référence à une triangulation axiomatique. Si poussée que soit l’analyse du désinvestissement de l’objet primaire, le destin de la psyché humaine est toujours d’avoir deux objets et jamais un seul, si loin que l’on recule pour essayer de cerner la structure psychique dite la plus primitive. Cela ne veut pas dire qu’il faille adhérer à la conception d’un Œdipe primitif – phylogénétique – où le père en tant que tel, serait présent, fût-ce sous la forme de son pénis (je pense à la conception archaïque de Mélanie Klein du pénis du père dans le ventre de la mère). Le père est là, à la fois chez la mère et chez l’enfant, dès l’origine. Plus exactement, entre la mère et l’enfant. Du côté de la mère, ceci s’exprime par son désir pour le père, dont l’enfant est la réalisation. Du côté de l’enfant, tout ce qui vient anticiper de l’existence d’un tiers, chaque fois que la mère n’est pas totalement présente, et que l’investissement qu’elle fait de l’enfant n’est ni total ni absolu, tout au moins dans l’illusion que celui-ci entretient à son égard, avant ce qu’il est convenu d’appeler la perte d’objet, sera, après coup, rattachable au père.

C’est ainsi qu’il faut rendre compte de la solidarité « ni noue la perte métaphorique du sein, la mutation symbolique des rapports entre plaisir et réalité – érigés après coup en principes –, la prohibition de l’inceste et la double figuration des images de la mère et du père, potentiellement réunis, dans le fantasme d’une scène primitive hypothétique et conçue en dehors du sujet, et où le sujet s’absente et se constitue dans l’absence de la représentation affective qui donne naissance au fantasme, production de la « folie » du sujet.

Pourquoi métaphorique ? Le recours à la métaphore, qui est valable pour tout élément essentiel de la théorie psychanalytique, est ici particulièrement nécessaire. Dans un travail antérieur204, j’ai fait remarquer qu’il existait deux versions freudiennes de la perte du sein. La première, théorique et conceptuelle, est celle dont il est fait état dans l’article de Freud sur « La négation » (1925). Freud en parle comme s’il s’agissait d’un événement fondateur unique, instantané – décisif, c’est le cas de le dire puisque son retentissement sur la fonction du jugement est fondamental. En revanche, dans l’Abrégé de psychanalyse (1938) tout particulièrement, il adopte une position moins théorique que descriptive, comme s’il faisait de l’observation de bébé, aujourd’hui tellement en vogue. Ici, il rend compte du phénomène, non d’une manière théorique, mais d’une manière « narrative », si je puis dire, où l’on comprend que cette perte est un processus d’évolution progressive qui s’effectue pas à pas. Or, à mon avis, approche descriptive et approche théorique s’excluent, un peu comme la perception et la mémoire s’excluent dans la théorie. Le recours à cette comparaison n’est pas seulement analogique. Dans la « théorie » que le sujet élabore à son propre endroit, l’interprétation mutative est toujours rétrospective. C’est après coup que se forme cette théorie de l’objet perdu, qui prend ainsi son caractère fondateur unique, instantané, décisif, tranchant, si j’ose dire.

Le recours à la métaphore n’est pas seulement justifié d’un point de vue diachronique, mais aussi du point de vue synchro-nique. Les plus farouches partisans de la référence au sein dans la théorie psychanalytique contemporaine, les kleiniens, admettent maintenant, mettant humblement de l’eau dans leur vin, que le sein n’est qu’un mot pour désigner la mère, à la satisfaction des théoriciens non-kleiniens qui souvent psychologisent la psychanalyse. Il faut garder la métaphore du sein, car le sein, comme le pénis, ne peut être que symbolique. Si intense que soit le plaisir de succion lié au mamelon, ou à la tétine, le plaisir érogène a le pouvoir de ramener à lui tout ce qui de la mère n’est pas le sein : son odeur, sa peau, son regard et les autres mille composantes qui « font » la mère. L’objet métonymique est devenu métaphore de l’objet.

On peut remarquer en passant que nous n’avons aucune difficulté à raisonner de même lorsque nous parlons du rapport sexuel amoureux, en ramenant l’ensemble d’une relation autrement complexe à la copule pénis-vagin et en rapportant ses avatars à l’angoisse de castration.

On comprend dès lors que, en allant plus profondément dans les problèmes relatifs à la mère morte, je m’y réfère comme à une métaphore, indépendante du deuil d’un objet réel.

Le complexe de la mère morte

Le complexe de la mère morte est une révélation du transfert. Lorsque le sujet se présente pour la première fois devant l’analyste, les symptômes dont il se plaint ne sont pas essentiellement de type dépressif. La plupart du temps, ces symptômes reflètent l’échec d’une vie affective amoureuse ou professionnelle, sous-tendant des conflits plus ou moins aigus avec les objets proches. Il n’est pas rare que le patient raconte spontanément une histoire personnelle où l’analyste pense par-devers lui que là, à tel moment, aurait dû, ou aurait pu se situer une dépression de l’enfance dont le sujet ne fait pas état. Cette dépression, qui s’est parfois traduite cliniquement sporadiquement, n’éclatera au grand jour que dans le transfert. Quant aux symptômes névrotiques classiques, ils sont présents, mais de valeur secondaire ou, même s’ils sont importants, l’analyste a le sentiment que l’analyse de leur genèse n’apportera pas la clé du conflit. Par contre, la problématique narcissique est au premier plan où les exigences de l’idéal du Moi sont considérables, en synergie ou en opposition avec le Surmoi. Le sentiment d’impuissance est clair. Impuissance à sortir d’une situation conflictuelle, impuissance à aimer, à tirer parti de ses dons, à accroître ses acquis, ou quand cela a eu lieu, insatisfaction profonde devant le résultat.

Lorsque s’engage l’analyse, le transfert va révéler, parfois assez rapidement mais le plus souvent après de longues années d’analyse, une dépression singulière. L’analyste a le sentiment d’une discordance entre la dépression de transfert – expression que je forge à cette occasion pour l’opposer à la névrose de transfert – et un comportement à l’extérieur où la dépression ne s’épanouit pas, car rien ne vient indiquer que l’entourage la perçoive clairement, ce qui par ailleurs n’empêche pas que les proches souffrent des relations d’objet que l’analysant noue avec eux.

Ce qu’indique cette dépression de transfert est la répétition d’une dépression infantile dont je crois utile de préciser les caractères.

Il ne s’agit pas d’une dépression par perte réelle d’un objet, je veux dire que le problème d’une séparation réelle d’avec l’objet qui aurait abandonné le sujet n’est pas ici en cause. Le fait peut exister, mais ce n’est pas lui qui constitue le complexe de la mère morte.

Le trait essentiel de cette dépression est qu’elle a lieu en présence de l’objet, lui-même absorbé par un deuil. La mère, pour une raison ou pour une autre, s’est déprimée. La variété des facteurs déclenchants est ici très grande. Bien entendu, parmi les principales causes d’une telle dépression maternelle, on retrouve la perte d’un être cher : enfant, parent, ami proche, ou tout autre objet fortement investi par la mère. Mais il peut s’agir aussi d’une dépression déclenchée par une déception qui inflige une blessure narcissique : revers de fortune dans la famille nucléaire ou la famille d’origine, liaison amoureuse du père qui délaisse la mère, humiliation, etc. Dans tous les cas, la tristesse de la mère et la diminution de l’intérêt pour l’enfant sont au premier plan.

Je crois qu’il est important de souligner que le cas le plus grave est celui de la mort d’un enfant en bas âge, comme tous les auteurs l’ont compris. J’insisterai tout particulièrement sur la cause dont l’occultation est totale parce que les signes manquent à l’enfant pour la reconnaître, et dont la connaissance rétrospective n’est jamais possible parce qu’elle repose sur un secret : la fausse couche de la mère, qui doit être reconstruite par l’analyse sur des indices minimes. Construction hypothétique, bien entendu, qui rend cohérentes les expressions du matériel rattachable à des périodes ultérieures de l’histoire du sujet.

Ce qui se produit alors est un changement brutal, véritablement mutatif de l’imago maternelle. Jusque-là, ainsi qu’en témoigne la présence chez le sujet d’une authentique vitalité qui a connu un brusque arrêt, un grippage où elle demeure désormais bloquée, une relation riche et heureuse s’était nouée avec la mère. L’enfant s’est senti aimé, avec tous les aléas que suppose même la plus idéale des relations. Les photos du jeune bébé le montrent dans l’album de la famille, gai, éveillé, intéressé, gros de potentialités, tandis que des clichés plus tardifs témoignent de la perte de ce premier bonheur. Tout se sera terminé comme pour les civilisations disparues, dont les historiens cherchent en vain la cause de la mort en faisant l’hypothèse d’une secousse sismique qui aurait détruit le palais, le temple, les édifices et les habitations, dont il ne reste plus que les ruines. Ici, le désastre se limite à un noyau froid, qui sera ultérieurement dépassé mais qui laisse une marque indélébile sur les investissements érotiques des sujets en question.

La transformation dans la vie psychique, au moment du deuil soudain de la mère qui désinvestit brutalement son enfant, est vécu par lui comme une catastrophe. D’une part, parce que sans aucun signe avant-coureur l’amour a été perdu d’un coup. Le traumatisme narcissique que représente ce changement n’a pas besoin d’être longuement développé. Il faut cependant souligner qu’il constitue une désillusion anticipée et qu’il entraîne, outre la perte d’amour, une perte de sens, car le bébé ne dispose d’aucune explication pour rendre compte de ce qui s’est produit.

Bien entendu, se vivant comme le centre de l’univers maternel, il est clair qu’il interprète cette déception comme la conséquence de ses pulsions envers l’objet. Cela sera surtout grave si le complexe de la mère morte survient au moment où l’enfant a découvert l’existence du tiers, le père, et que le nouvel investissement sera interprété par lui comme la cause du désinvestissement maternel. De toute manière, il y a dans ces cas triangulation précoce et boiteuse. Car, ou bien, comme je viens de le dire, c’est à l’investissement du père par la mère qu’est attribué le retrait de l’amour maternel, ou bien ce retrait va provoquer un investissement particulièrement intense et prématuré du père comme sauveur du conflit qui se joue entre l’enfant et la mère. Or, dans la réalité, le plus souvent le père ne répond pas à la détresse de l’enfant. Voilà le sujet pris entre une mère morte et un père inaccessible, soit que celui-ci soit surtout préoccupé par l’état de la mère sans porter secours à l’enfant, soit qu’il laisse le couple mère-enfant sortir seul de cette situation.

Après que l’enfant a tenté une vaine réparation de la mère absorbée par son deuil, qui lui a fait sentir la mesure de son impuissance, après qu’il a vécu et la perte de l’amour de la mère et la menace de la perte de la mère elle-même et qu’il a lutté contre l’angoisse par divers moyens actifs dont l’agitation, l’insomnie ou les terreurs nocturnes seront le signe, le Moi va mettre en œuvre une série de défenses d’une autre nature.

- La première et la plus importante sera un mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte. Le désinvestissement, surtout affectif, mais aussi représentatif, constitue un meurtre psychique de l’objet, accompli sans haine. On comprend que l’affliction maternelle interdise toute émergence d’un contingent de haine susceptible d’endommager encore plus son image.

Aucune destructivité pulsionnelle n’est à inférer de cette opération de désinvestissement de l’image maternelle, son résultat est la constitution d’un trou dans la trame des relations d’objet avec la mère ; ce qui n’empêche pas que les investissements périphériques seront maintenus, tout comme le deuil de la mère modifie son attitude fondamentale à l’égard de l’enfant qu’elle se sent impuissante à aimer, mais qu’elle continue d’aimer, tout comme elle continue à s’occuper de lui. Toutefois, comme on dit, « le cœur n’y est pas ».

L’autre face du désinvestissement est l’identification sur un mode primaire à l’objet. Cette identification en miroir est quasi obligatoire, après que des réactions de complémentarité (gaieté artificielle, agitation, etc.), ont échoué. Cette symétrie réactionnelle est le seul moyen de rétablir une réunion avec la mère – peut-être sur le mode de la sympathie. En fait, il n’y a pas de réparation véritable, mais mimétisme, dans le but, ne pouvant plus avoir l’objet de continuer à le posséder en devenant non pas comme lui, mais lui-même. Cette identification, condition du renoncement à l’objet et en même temps de sa conservation sur un mode cannibalique, est inconsciente d’emblée. Il y a là une différence avec le désinvestissement, qui deviendra inconscient ultérieurement, parce que dans ce deuxième cas le retrait est rétorsif ; il est supposé se débarrasser de l’objet, tandis que l’identification se produit à l’insu du Moi du sujet et contre son vouloir. D’où son caractère aliénant.

Dans les relations d’objet ultérieures, le sujet, en proie à la compulsion de répétition, mettra activement en œuvre le désinvestissement d’un objet en passe de décevoir, répétant la défense ancienne, mais, ce dont il sera totalement inconscient, c’est de l’identification à la mère morte, qu’il rejoint désormais dans le réinvestissement des traces du trauma.

- Le deuxième fait est, comme je l’ai souligné, la perte du sens. La « construction » du sein dont le plaisir est la cause, le but et le garant, s’est effondrée d’un coup, sans raison. Même en imaginant le retournement de la situation par le sujet qui s’attribue, dans une mégalomanie négative, la responsabilité de la mutation, il y a écart incomblable entre la faute que le sujet se reprocherait d’avoir commise et l’intensité de la réaction maternelle. Tout au plus pourrait-il penser que cette faute est liée à sa manière d’être plutôt qu’à quelque désir interdit ; en fait, il lui devient interdit d’être.

Cette position qui pousserait l’enfant à se laisser mourir, par impossibilité de dériver l’agressivité destructrice au dehors du fait de la vulnérabilité de l’image maternelle, l’oblige à trouver un responsable à l’humeur noire de la mère, fût-il bouc émissaire. C’est le père qui est désigné à cet effet. Il y a de toute manière, je le répète, triangulation précoce, puisque se trouvent en présence l’enfant, la mère et l’objet inconnu du deuil de la mère. L’objet inconnu du deuil et le père se condensent alors pour l’enfant, créant un Œdipe précoce.

Toute cette situation créée par la perte du sens entraîne un deuxième front de défense :

- Le déclenchement d’une haine secondaire, qui n’est ni première ni fondamentale, mettant en jeu des désirs d’incorporation régressive, mais aussi des positions anales teintées d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui, etc.

- L’excitation auto-érotique s’installe par la recherche d’un plaisir sensuel pur, plaisir d’organe à la limite, sans tendresse, sans pitié, qui n’est pas nécessairement accompagné de fantasmes sadiques mais demeure marqué d’une réticence à aimer l’objet. Ceci est le fondement des identifications hystériques à venir. Il y a dissociation précoce entre le corps et la psyché comme entre sensualité et tendresse, et blocage de l’amour. L’objet est recherché par sa capacité à déclencher la jouissance isolée d’une zone érogène ou de plusieurs, sans confluence dans une jouissance partagée par deux objets plus ou moins totalisés.

- Enfin et surtout, la quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi. Le développement d’une activité de jeu frénétique ne se fait pas dans la liberté de jouer, mais dans la contrainte d’imaginer, comme le développement intellectuel s’inscrit dans la contrainte de penser. Performance et auto-réparation se donnent la main pour concourir au même but : la préservation d’une capacité à surmonter le désarroi de la perte du sein par la création d’un sein rapporté, morceau d’étoffe cognitive destiné à masquer le trou du désinvestissement, tandis que la haine secondaire et l’excitation érotique fourmillent au bord du gouffre vide.

Cette activité intellectuelle surinvestie comporte nécessairement une part considérable de projection. Contrairement à l’opinion communément répandue, la projection n’est pas toujours un raisonnement faux. Cela peut être le cas, mais pas nécessairement. Ce qui définit la projection, ce n’est pas le caractère vrai ou faux de ce qui est projeté, mais l’opération qui consiste à porter sur la scène du dehors – soit celle de l’objet – l’investigation, et même la divination, de ce qui doit être rejeté et aboli au-dedans. L’enfant a fait la cruelle expérience de sa dépendance aux variations d’humeur de la mère. Il consacre désormais ses efforts à deviner ou à anticiper.

L’unité compromise du Moi désormais troué se réalise soit sur le plan du fantasme donnant ouvertement lieu à la création artistique, soit sur le plan de la connaissance à l’origine d’une intellectualisation fort riche. Il est clair que l’on assiste à une tentative de maîtrise de la situation traumatique. Mais cette maîtrise est vouée à l’échec. Non qu’elle échoue là où elle a déplacé le théâtre d’opérations. Ces sublimations idéalisées précoces sont issues de formations psychiques prématurées, et sans doute précipitées, mais je ne vois aucune raison, sauf à verser dans une idéologie normative, à leur contester l’authenticité. Leur échec est ailleurs. Les sublimations révéleront leur incapacité à jouer un rôle équilibrant dans l’économie psychique, car le sujet restera vulnérable sur un point particulier, celui de sa vie amoureuse. Dans ce domaine, la blessure réveillera une douleur psychique et on assistera à une résurrection de la mère morte qui dissoudra, durant toute la crise où elle revient sur le devant de la scène, tous les acquis sublimatoires du sujet qui ne sont pas perdus, mais momentanément bloqués. Tantôt c’est l’amour qui relance le développement des acquisitions sublimées, tantôt ce sont ces dernières qui tentent de débloquer l’amour. Les deux peuvent un temps conjuguer leurs efforts, mais bientôt la destruction dépasse les possibilités du sujet, qui ne dispose pas des investissements nécessaires à l’établissement d’une relation objectale durable et à l’engagement progressif dans une implication personnelle profonde qui exige le souci de l’autre. C’est donc nécessairement soit la déception de l’objet, soit celle du Moi qui mettent fin à l’expérience, avec résurgence du sentiment d’échec, d’incapacité. Le patient a le sentiment qu’une malédiction pèse sur lui, celle de la mère morte qui n’en finit pas de mourir et qui le retient prisonnier. La douleur, sentiment narcissique, refait surface. Elle est souffrance installée au bord de la blessure, colorant tous les investissements, colmatant les effets de la haine, de l’excitation érotique, de la perte du sein. Dans la douleur psychique, il est impossible de haïr comme d’aimer, impossible de jouir même masochiquement, impossible de penser. Seul existe le sentiment d’une captivité qui dépossède le Moi de lui-même et l’aliène à une figure irreprésentable.

Le parcours du sujet évoque la chasse en quête d’un objet inintrojectable, sans possibilité d’y renoncer ou de le perdre et sans guère plus de possibilité d’accepter son introjection dans le Moi investi par la mère morte. En somme, les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi, ni complètement dedans, ni tout à fait dehors. Et pour cause, puisque la place est prise, au centre, par la mère morte.

Longtemps, l’analyse de ces sujets se sera poursuivie par l’examen des conflits classiques : l’Œdipe, les fixations prégénitales, anales et orales. Le refoulement portant sur la sexualité infantile, sur l’agressivité, ont été interprétés sans relâche. Sans doute des progrès se sont-ils manifestés. Ils ne convainquent guère l’analyste, même si l’analysant cherche, lui, à se conforter en soulignant les points sur lesquels il y aurait lieu d’être satisfait.

En fait, tout ce travail psychanalytique reste sujet à des effondrements spectaculaires où tout paraît encore comme au premier jour, jusqu’à ce que l’analysant constate qu’il ne peut continuer à se leurrer et se trouve acculé au constat de carence de l’objet transférentiel : l’analyste, en dépit des manœuvres relationnelles avec des objets supports des transferts latéraux qui l’ont aidé à éviter d’aborder le noyau central du conflit.

Dans ces cures, j’ai fini par comprendre que je demeurais sourd à un certain discours que mes analysants me laissaient deviner. Derrière les éternelles complaintes sur la méchanceté de la mère, sur son incompréhension ou sur sa rigidité, je devinais bien la valeur défensive de ces propos contre une homosexualité intense. Homosexualité féminine dans les deux sexes, car chez le garçon c’est la partie féminine de la personnalité psychique qui s’exprime ainsi, souvent à la recherche d’une compensation paternelle. Mais je continuais à me demander pourquoi la situation se prolongeait. Ma surdité portait sur le fait que, derrière les complaintes en rapport avec les agissements de la mère, ses actions, se profilait l’ombre de son absence. En fait, la plainte contre X portait sur une mère absorbée, soit par elle-même, soit par autre chose, et indisponible sans écho, mais toujours triste. Une mère muette, fût-elle loquace. Quand elle était présente, elle demeurait indifférente, même lorsqu’elle accablait l’enfant de ses reproches. Je me représentai alors la situation tout autrement.

La mère morte avait emporté, dans le désinvestissement dont elle avait été l’objet, l’essentiel de l’amour dont elle avait été investie avant son deuil : son regard, le ton de sa voix, son odeur, le souvenir de sa caresse. La perte du contact psychique avait entraîné le refoulement de la trace mnésique de son toucher. Elle avait été enterrée vive, mais son tombeau lui-même avait disparu. Le trou qui gisait à sa place faisait redouter la solitude, comme si le sujet risquait d’y sombrer corps et biens. À cet égard, je pense maintenant que le holding dont parle Winnicott, n’est pas ce qui explique le sentiment de chute vertigineuse qu’éprouvent certains de nos patients. Celui-ci me paraît beaucoup plus en rapport avec une expérience de défaillance psychique, qui serait à la psyché ce qu’est l’évanouissement pour le corps physique. Il y a eu enkystement de l’objet et effacement de sa trace par désinvestissement, il y a eu identification primaire à la mère morte et transformation de l’identification positive en identification négative, c’est-à-dire identification au trou laissé par le désinvestissement et non à l’objet. Et à ce vide qui, périodiquement, dès qu’un nouvel objet est élu pour l’occuper, se remplit et soudain se manifeste par l’hallucination affective de la mère morte.

Tout ce qui s’observe autour de ce noyau s’organise dans un triple but :

- maintenir le Moi en vie : par la haine de l’objet, par la recherche d’un plaisir excitant, par la quête du sens ;

- ranimer la mère morte, l’intéresser, la distraire, lui rendre goût à la vie, la faire rire et sourire ;

- rivaliser avec l’objet du deuil dans la triangulation précoce.

Ce type de patients pose de sérieux problèmes techniques que je n’aborderai pas ici. Je renvoie sur ce point à mon travail sur le silence de l’analyste205. Je crains fort que la règle du silence dans ces cas ne fasse que perpétuer le transfert du deuil blanc de la mère. J’ajoute que je ne crois pas que la technique kleinienne d’interprétation systématique de la destructivité soit ici d’un grand secours. Par contre, la position de Winnicott, telle qu’elle est exprimée dans son article sur « L’utilisation de l’objet206 », me paraît adéquate. Mais je crains que Winnicott n’ait beaucoup sous-estimé l’importance des fantasmes sexuels, de scène primitive en particulier, que j’aborderai plus loin.

L’amour gelé et ses vicissitudes : le sein, l’Œdipe, la scène primitive.

L’ambivalence est un trait fondamental des investissements des dépressifs. Qu’en est-il dans le complexe de la mère morte ? Quand j’ai décrit plus haut le désinvestissement affectif et représentatif dont la haine est une conséquence, cette description était incomplète. Ce qu’il importe de bien comprendre est que l’incapacité d’aimer dans la structure que j’ai exposée ne relève de l’ambivalence, et donc de la surcharge haineuse, que dans la mesure où ce qui est premier est l’amour gelé par le désinvestissement. L’objet est en quelque sorte en hibernation, conservé au froid. Cette opération s’est produite à l’insu du sujet, et voici comment. Le désinvestissement est un retrait d’investissement accompli (pré)consciemment. La haine refoulée est le résultat d’une désintrication pulsionnelle, toute déliaison affaiblissant l’investissement libidinal érotique ayant pour conséquence de libérer les investissements destructifs. En retirant ses investissements, le sujet qui croit avoir ramené les investissements sur son Moi, faute de pouvoir les déplacer sur un autre objet, un objet substitut, ne sait pas qu’il y a laissé, qu’il y a aliéné son amour pour l’objet tombé dans les oubliettes du refoulement primitif. Consciemment, il pense que sa réserve d’amour est intacte, disponible pour un autre amour quand l’occasion s’en présentera. Il se déclare prêt à investir un nouvel objet si celui-ci se montre aimable et s’il peut s’en sentir aimé. L’objet primaire est supposé ne plus compter pour lui. En fait, il va rencontrer l’incapacité d’aimer, non seulement du fait de l’ambivalence, mais du fait que son amour est toujours aussi hypothéqué par la mère morte.

Le sujet est riche, mais il ne peut rien donner malgré sa générosité, parce qu’il ne dispose pas de sa richesse. Personne ne lui a pris sa propriété affective, mais il n’en a pas la jouissance.

Au cours du transfert, la sexualisation défensive qui avait cours jusque-là, comportant toujours des satisfactions prégénitales intenses et des performances sexuelles remarquables, s’arrête brusquement et l’analysant voit sa vie sexuelle s’amenuiser ou s’évanouir jusqu’à être pratiquement nulle. Selon lui, il ne s’agit ni d’inhibition ni de perte d’appétit sexuel : simplement, voilà, plus personne n’est désirable et, si quelqu’un l’est d’aventure, il ou elle ne vous désire pas. Une vie sexuelle profuse, dispersée, multiple, fugace, n’apporte plus aucune satisfaction.

Arrêtés dans leur capacité d’aimer, les sujets qui sont sous l’emprise d’une mère morte ne peuvent plus aspirer qu’à l’autonomie. Le partage leur demeure interdit. Alors, la solitude, qui était une situation angoissante et à éviter, change de signe. De négative, elle devient positive. Elle était fuie, elle devient recherchée. Le sujet se vide. Il devient sa propre mère, mais demeure prisonnier de son économie de survie. Il pense avoir congédié sa mère morte. En fait, celle-ci ne le laisse en paix que dans la mesure où elle-même est laissée en paix. Tant qu’il n’y a pas de candidat à la succession, elle peut bien laisser son enfant survivre, certaine d’être la seule à détenir l’amour inaccessible.

Ce noyau froid brûle comme la glace et anesthésie comme elle, mais, tant qu’il est ressenti comme froid, l’amour reste indisponible. Ce sont à peine des métaphores. Ces analysants se plaignent d’avoir froid en pleine chaleur. Ils ont froid sous la peau, dans les os, ils se sentent transis par un frisson funèbre, enveloppés dans leur linceul. Tout se passe comme si le noyau gelé de l’amour par la mère morte n’empêchait pas l’évolution ultérieure vers le complexe d’Œdipe, de la même manière que la fixation sera dépassée ultérieurement dans la vie de l’individu. Ces sujets ont en effet une vie professionnelle plus ou moins satisfaisante, se marient, on des enfants. Pour un temps, tout paraît en ordre. Mais, bientôt, la répétition des conflits fait que les deux secteurs essentiels de la vie, aimer et travailler, se révèlent être des échecs : la vie professionnelle, même lorsqu’elle est profondément investie, devient décevante et les relations conjugales conduisent à des perturbations profondes de l’amour, de la sexualité, de la communication affective. C’est en tout cas cette dernière qui manque le plus. Quant à la sexualité, elle dépend de l’apparition plus ou moins tardive du complexe de la mère morte. Celle-ci peut être relativement préservée, mais seulement jusqu’à un certain point. L’amour enfin est toujours incomplètement satisfait. Soit, à l’extrême, tout à fait impossible, soit, au mieux, toujours plus ou moins mutilé ou inhibé. Il ne faut pas qu’il y en ait trop : trop d’amour, trop de plaisir, trop de jouissance, alors qu’à l’opposé la fonction parentale est surinvestie. Cependant, cette fonction est le plus souvent infiltrée par le narcissisme. Les enfants sont aimés à condition de remplir les objectifs narcissiques que les parents n’ont pas réussi à accomplir eux-mêmes.

On comprend donc que si l’Œdipe est abordé et même franchi, le complexe de la mère morte va rendre celui-ci particulièrement dramatique. La fixation maternelle empêchera la fille de pouvoir jamais investir l’imago du père sans redouter la perte de l’amour maternel ou, si l’amour pour le père est profondément refoulé, sans pouvoir éviter de transférer sur l’imago du père une importante partie des caractéristiques projetées sur la mère. Non pas la mère morte, mais son contraire, la mère phallique dont j’ai tenté de décrire la structure207. C’est une imago semblable que le garçon projette sur sa mère, tandis que le père est l’objet d’une homosexualité peu structurante qui fait de lui un personnage inaccessible et, selon la terminologie d’usage, falot ou fatigué, déprimé, vaincu par cette mère phallique. Dans tous les cas il y a régression vers l’analité. Par l’analité, le sujet ne régresse pas seulement de l’Œdipe vers l’arrière à tous les sens du terme, il se protège également par la butée anale vers une régression orale à laquelle la mère morte renvoie toujours, puisque complexe de la mère morte et perte métaphorique du sein se réverbèrent. On retrouve également toujours une défense par la réalité, comme si le sujet éprouvait le besoin de s’accrocher à la présence du perçu comme réel indemne de toute projection parce qu’il était loin d’être sûr de la distinction entre fantasme et réalité qu’il s’évertue à tenir scindés. Le fantasme doit n’être que du fantasme, c’est-à-dire qu’on assiste à la limite à la négation de la réalité psychique. Lorsque fantasme et réalité se télescopent, une énorme angoisse apparaît. Subjectif et objectif sont confondus qui donnent au sujet l’impression d’une menace psychotique. L’ordre doit être maintenu à tout prix par une référence anale structurante qui permet de continuer à faire fonctionner le clivage et surtout de mettre le sujet à l’écart de ce qu’il a appris de son inconscient. C’est-à-dire que sa psychanalyse lui permet davantage de comprendre les autres que de voir clair en lui-même. D’où l’inévitable déception des effets attendus de l’analyse, pourtant très investie, narcissiquement le plus souvent.

La mère morte se refuse à mourir de sa deuxième mort. Bien des fois l’analyste se dit : « Cette fois ça y est, elle est bien morte, la vieille, il (ou elle) va pouvoir vivre enfin et moi respirer un peu. » Un trauma minime apparaît dans le transfert ou dans la vie qui redonne à l’imago maternelle une vitalité nouvelle, si je puis m’exprimer ainsi. C’est qu’elle est une hydre à mille têtes dont on croit à chaque fois avoir tranché le cou. On n’avait atteint qu’une de ses têtes. Où donc se trouve le cou de la bête ?

Un préjugé habituel veut qu’on aille au plus profond : au sein primordial. C’est une erreur ; là n’est pas le fantasme fondamental. Car, de la même manière que c’est la relation avec le deuxième objet dans l’Œdipe qui révèle rétroactivement le complexe qui affecte l’objet primaire, la mère, de la même manière ce n’est pas en attaquant frontalement la relation orale qu’on extirpe le noyau du complexe. La solution est à trouver dans le prototype de l’Œdipe, dans la matrice symbolique qui permet à celui-ci de se construire. Le complexe de la mère morte livre alors son secret : j’ai nommé le fantasme de la scène primitive.

La psychanalyse contemporaine, bien des indices l’attestent, a compris – tardivement, il est vrai – que si l’Œdipe restait la référence structurale indispensable, les conditions déterminantes de l’Œdipe n’étaient pas à rechercher dans ses précurseurs génétiques oral, anal, ou phallique, vus sous l’angle de références réalistes – car oralité, analité et phallicité dépendent de relations d’objet en partie réelles – ni non plus dans une fantasmatique généralisée de leur structure, à la Klein, mais dans le fantasme isomorphe de l’Œdipe : celui de la scène primitive. J’insiste sur ce fantasme de la scène primitive pour bien me démarquer de la position freudienne, telle qu’elle est exposée dans « L’homme aux loups », où Freud recherche, dans un but polémique contre Jung, les preuves de sa réalité. Or, ce qui compte dans la scène primitive, ce n’est pas qu’on en ait été le témoin, mais précisément le contraire, à savoir qu’elle se soit déroulée en l’absence du sujet.

Dans le cas particulier qui nous occupe, le fantasme de la scène primitive est d’une importance capitale. Car c’est à l’occasion de la rencontre d’une conjoncture et d’une structure qui met en jeu deux objets, que le sujet va être confronté avec les traces mnésiques en rapport avec le complexe de la mère morte. Ces traces mnésiques ont été puissamment refoulées par le désinvestissement. Elles restent, pour ainsi dire, en souffrance dans le sujet, qui n’a gardé de la période relative au complexe qu’un souvenir très partiel. Parfois, un souvenir écran, d’allure anodine, est tout ce qui en est resté. Le fantasme de scène primitive va non seulement réinvestir ces vestiges mais leur conférer, par un nouvel investissement, des effets nouveaux qui constituent un véritable embrasement, une mise à feu de la structure qui rend le complexe de la mère morte significatif après coup.

Toute résurgence de ce fantasme constitue une actualisation projective, la projection ayant pour but de pallier la blessure narcissique. Par actualisation projective, je désigne un processus par lequel la projection non seulement débarrasse le sujet de ses tensions internes en les projetant sur l’objet mais constitue une reviviscence, et non une réminiscence, une répétition traumatique et dramatique actuelles. Qu’en est-il du fantasme de la scène primitive dans le cas qui nous occupe ? D’une part, le sujet prend la mesure de la distance infranchissable qui le sépare de la mère. Cette distance lui fait ressentir la rage impuissante ! d’établir le contact, au sens le plus strict, avec l’objet. D’autre part, le sujet se sent, lui, incapable de réveiller cette mère morte, de l’animer, de la rendre vivante. Mais, cette fois, au lieu que son rival soit l’objet qui accaparait la mère morte dans le deuil qu’elle vivait, il devient au contraire l’objet tiers qui se montre, contrairement à toute attente, apte à lui rendre la vie et à lui procurer le plaisir de la jouissance.

C’est là que gît la situation révoltante qui réactive la perte de l’omnipotence narcissique et éveille le sentiment d’une infirmité libidinale incommensurable. Bien entendu, on comprendra que la réaction à cette situation va entraîner une série de conséquences, qui peuvent apparaître isolément ou groupées :

  1. La persécution par ce fantasme et la haine des deux objets qui se forment au détriment du sujet.
  2. L’interprétation, classique, de la scène primitive comme scène sadique, mais où le fait essentiel est que la mère ou ne jouit pas mais souffre, ou encore jouit malgré elle, contrainte par la violence paternelle.
  3. Une variante de cette dernière situation, où la mère jouissant devient de ce fait cruelle, hypocrite, comédienne, sorte de monstre lubrique qui fait d’elle le Sphinx du mythe œdipien beaucoup plus que la mère d’Œdipe.
  4. L’identification alternante aux deux imagos : à la mère morte, soit qu’elle demeure dans sa position inaltérable, soit qu’elle se livre à une excitation érotique de type sado-maso-chique ; au père, agresseur de la mère morte (fantasme nécro-philique), ou réparateur par le rapport sexuel. Le plus souvent, le sujet passe, selon les moments, à l’une ou l’autre de ces deux identifications.
  5. La délibidinalisation érotique et agressive de – la scène au profit d’une intense activité intellectuelle, narcissiquement restauratrice devant cette situation contusionnante, où la quête d’un sens à nouveau perdu aboutit à la formation d’une théorie sexuelle et stimule une activité « intellectuelle » extensive qui rétablit la – toute-puissance narcissique blessée, en faisant le sacrifice des satisfactions libidinales. Autre solution : la création artistique support d’un fantasme d’auto-suffisance.
  6. La négation, en bloc, de tout le fantasme, avec l’investissement majeur de l’ignorance de tout ce qui touche aux relations sexuelles, qui fait coïncider chez le sujet le vide de la mère morte et l’effacement de la scène. Le fantasme de la scène primitive devient le pivot central de la vie du sujet qui couvre de son ombre le complexe de la mère morte. Il se développe dans deux directions : en avant et en arrière.

En avant, il est l’anticipation de l’Œdipe, qui sera alors vécu selon le schéma des défenses contre l’angoisse du fantasme de la scène primitive. Les trois facteurs anti-érotiques, c’est-à-dire la haine, l’homosexualité et le narcissisme vont conjuguer leurs effets pour que l’Œdipe se structure mal.

En arrière, la relation au sein est l’objet d’une réinterprétation radicale. C’est après coup que celle-ci devient significative. Le deuil blanc de la mère morte renvoie au sein qui, superficiellement, est chargé de projections destructrices. En fait, il s’agit moins d’un mauvais sein qui ne se donne pas que d’un sein qui, même lorsqu’il se donne, est un sein absent (et non perdu), absorbé par la nostalgie d’une relation regrettée. Un sein qui ne peut être ni comblé ni comblant. Cela a pour conséquence que le réinvestissement de la relation heureuse au sein, antérieur à la survenue du complexe de la mère morte, est cette fois affecté du signe de l’éphémère, de la menace catastrophique, et même, si j’ose ainsi m’exprimer, qu’il est un faux sein, porté par un faux Self, nourrissant un faux bébé. Ce bonheur était un leurre. « Jamais je n’ai été aimé » devient une nouvelle devise à laquelle le sujet va s’accrocher et qu’il va s’efforcer de vérifier dans sa vie amoureuse ultérieure. On comprend que l’on ait affaire à un deuil impossible et que la perte métaphorique du sein devient de ce fait inélaborable. Il convient d’ajouter une précision sur les fantasmes oraux cannibaliques. Contrairement à ce qui se passe dans la mélancolie, il n’y a pas ici de régression à cette phase. Ce à quoi l’on assiste surtout, c’est à une identification à la mère morte au niveau de la relation orale, et aux défenses qu’elle a suscitées, le sujet redoutant au maximum soit la perte plus complète de l’objet, soit l’envahissement par le vide.

L’analyse du transfert à travers ces trois positions fera retrouver le bonheur primitif antérieur à l’apparition du complexe de la mère morte. Ceci prend beaucoup de temps et il faut s’y reprendre à plus d’une fois avant d’emporter la décision, c’est-à-dire avant que le deuil blanc et ses résonances avec l’angoisse de castration permettent de déboucher sur la répétition transférentielle d’une relation heureuse avec une mère enfin vivante et désirante du père. Ce résultat passe par l’analyse de la blessure narcissique qui consumait l’enfant dans le deuil maternel.

Particularités du transfert

Je ne puis m’étendre sur les implications techniques que posent les cas où l’on peut identifier dans le transfert le complexe de la mère morte. Ce transfert offre des singularités remarquables. L’analyse est fortement investie par le patient. Peut-être doit-on dire l’analyse plus que l’analyste. Non que celui-ci ne le soit pas. Mais l’investissement de l’objet transférentiel, tout en paraissant offrir toute la gamme du spectre libidinal, s’enracine profondément dans une tonalité de nature narcissique. Cela se traduit au-delà des expressions avouées porteuses d’affects, souvent très dramatisées, par une désaffection secrète. Celle-ci est justifiée par une rationalisation du type « Je sais que le transfert est un leurre et que tout est en fait impossible avec vous au nom de la réalité ; alors, à quoi bon ? » Cette position s’accompagne d’une idéalisation de l’image de l’analyste, qu’il s’agit à la fois de maintenir telle quelle et de séduire, pour provoquer son intérêt et son admiration.

La séduction a lieu par la quête intellectuelle, la quête du sens perdu qui rassure le narcissisme intellectuel et qui constitue autant d’offrandes précieuses à l’analyste. D’autant plus que cette activité s’accompagne d’une grande richesse de représentations et d’un don d’auto-interprétation assez remarquable, qui contraste avec son peu d’effet sur la vie du patient, laquelle ne se modifie que peu, surtout sur le plan affectif.

Le langage de l’analysant adopte souvent ici une rhétorique que j’ai décrite au chapitre 1 à propos du narcissisme : le style narratif. Son rôle est d’émouvoir l’analyste, de l’impliquer, de le prendre à témoin dans le récit des conflits rencontrés à l’extérieur. Comme un enfant qui raconterait à sa mère sa journée à l’école et les mille petits drames qu’il a vécus, pour l’intéresser et la faire participer à ce qu’il a connu en son absence.

On devine que le style narratif est peu associatif. Lorsque les associations se produisent, elles sont contemporaines de ce mouvement de retrait discret qui fait dire que tout se passe comme s’il s’agissait de l’analyse d’un autre qui n’est pas présent dans la séance. Le sujet décroche, se détache, pour ne pas être envahi par l’affect de la reviviscence plus que par la réminiscence. Lorsqu’il y cède, c’est alors le désespoir qui se montre à nu.

En fait, on constate dans le transfert deux traits remarquables : le premier est la non-domestication des pulsions : le sujet ne peut pas renoncer à l’inceste, ni par conséquent consentir au deuil maternel. Le deuxième trait, sans doute le plus remarquable, est que l’analyse induit le vide. C’est-à-dire que, lorsque l’analyste a réussi à toucher à un élément important du complexe nucléaire de la mère morte, le sujet se sent, un bref instant, vidé, blanc, comme s’il se trouvait dépouillé d’un objet bouche-trou et garde-fou. En fait, derrière le complexe de la mère morte, derrière le deuil blanc de la mère, se devine la folle passion dont elle est et demeure l’objet qui fait de son deuil une expérience impossible. Toute la structure du sujet vise à un fantasme fondamental : nourrir la mère morte, pour la maintenir dans un perpétuel embaumement. C’est ce que l’analysant fait avec l’analyste, il le nourrit de l’analyse, non pour s’aider à vivre en dehors de l’analyse, mais pour prolonger celle-ci en un processus interminable. Car le sujet se veut l’étoile polaire de la mère, l’enfant idéal, qui prend la place d’un mort idéalisé, rival nécessairement invincible, parce que non vivant, c’est-à-dire imparfait, limité, fini.

Le transfert est le lieu géométrique des condensations et des déplacements réverbérants entre fantasme de scène primitive, complexe d’Œdipe et relation orale qui sont constitués d’une double inscription : périphérique, leurrante et centrale, véridique autour du deuil blanc de la mère morte. Ce qui est essentiellement perdu ici est le contact avec la mère, qui est secrètement entretenu dans les profondeurs de la psyché et dont toutes les tentations de remplacement par des objets substituts sont destinés à échouer.

Le complexe de la mère morte donne à l’analyste le choix entre deux attitudes techniques. La première est la solution classique. Elle comporte le danger de répéter la relation à la mère morte par le silence. Mais je crains que, si le complexe n’est pas aperçu, l’analyse risque de sombrer dans l’ennui funèbre, ou l’illusion d’une vie libidinale enfin retrouvée. De toute manière, le temps du désespoir ne saurait manquer et la désillusion sera dure. La deuxième, celle à laquelle je donne ma préférence, est celle qui, utilisant le cadre comme espace transitionnel, fait de l’analyste un objet toujours vivant, intéressé, éveillé par son analysant et témoignant de sa vitalité par les liens associatifs qu’il communique à l’analysant, sans jamais sortir de la neutralité. Car la capacité à supporter la désillusion dépendra de la façon dont l’analysant se sentira narcissiquement investi par l’analyste. Il est donc indispensable que celui-ci demeure toujours en éveil aux propos du patient, sans verser dans l’interprétation intrusive. Établir les liens fournis par le pré-conscient support des processus tertiaires, sans le court-circuiter en allant directement au fantasme inconscient, n’est jamais intrusif. Et, si le patient met en avant ce sentiment, il est tout à fait possible de montrer, sans traumatisation excessive, le rôle défensif de ce sentiment contre un plaisir vécu comme angoissant.

Car on aura compris que c’est la passivité qui est ici conflictualisée : la passivité ou la passivation comme féminité primaire, féminité commune à la mère et à l’enfant. Le deuil blanc de la mère morte serait le corps commun de leurs amours défuntes.

Lorsque l’analyse aura rendu vie, partiellement tout au moins, à cette partie de l’enfant identifié avec la mère morte, il va se produire un étrange renversement. La vitalité revenue reste la proie d’une identification captive. Ce qui arrive alors n’est pas facilement interprétable. La dépendance ancienne de l’enfant à la mère, où le petit a encore besoin de l’adulte, s’est inversée. Désormais, le lien entre l’enfant et la mère morte est retourné en doigt de gant. L’enfant guéri doit sa santé à la réparation incomplète de la mère toujours malade. Ce qui se traduit par le fait que c’est alors la mère qui dépend de l’enfant. Ce mouvement me paraît différent de ce qui est décrit d’ordinaire sous le nom de réparation. Il ne s’agit pas en fait d’actes positifs témoignant d’un remords, mais simplement d’un sacrifice de cette vitalité sur l’autel de la mère, en renonçant à utiliser les potentialités nouvelles du Moi pour l’obtention de plaisirs possibles. Ce que doit alors interpréter l’analyste à l’analysant, c’est que tout se passe comme si l’activité du sujet ne visait plus qu’à fournir à l’analyse l’occasion d’interpréter moins pour lui-même que pour l’analyste, comme si c’était l’analyste qui aurait besoin de l’analysant, contrairement à ce qui se passait auparavant.

Comment expliquer cette modification ? Il y a derrière la situation manifeste, un fantasme vampirique inversé. Le patient passe sa vie à nourrir son mort, comme s’il était le seul à en avoir la charge. Gardien du tombeau, unique possesseur de la clé du caveau, il remplit sa fonction de parent nourricier en secret. Il tient la mère morte prisonnière, qui demeure son bien propre. La mère est devenue l’enfant de l’enfant. C’est à lui de réparer la blessure narcissique.

Un paradoxe se présente ici : si la mère est en deuil, morte, elle est perdue pour le sujet, mais au moins, toute affligée qu’elle soit, elle est là. Présente morte, mais présente tout de même. Le sujet peut en prendre soin, tenter de l’éveiller, de l’animer, de la guérir. Mais si, en revanche, guérie, elle s’éveille, s’anime et vit, le sujet la perd encore, car elle l’abandonne pour vaquer à ses occupations et investir d’autres objets. Si bien qu’on a affaire à un sujet pris entre deux pertes : la mort dans la présence ou l’absence dans la vie. D’où l’ambivalence extrême quant au désir de rendre la vie à la mère.

Hypothèses métapsychologiques : l’effacement de l’objet primaire et la structure encadrante

La clinique psychanalytique contemporaine s’est attachée à mieux définir les caractéristiques de l’imago maternelle la plus primitive. L’œuvre de Mélanie Klein a accompli à cet égard une mutation dans la théorie, bien qu’elle se soit davantage souciée de l’objet interne, tel qu’elle a pu se le représenter, tant à travers l’analyse d’enfants que l’analyse d’adultes de structure psychotique et sans prendre en compte la part prise par la mère dans la constitution de son imago. De cette négligence est née l’œuvre de Winnicott. Mais les disciples de Klein, sans partager les vues de Winnicott, ont reconnu la nécessité de procéder à une rectification de ses idées à ce sujet, à commencer par Bion. En somme, Mélanie Klein a été jusqu’au bout de ce qui serait à attribuer à un ensemble de dispositions innées quant à la force respective des instincts de mort et de vie chez le bébé, la variable maternelle n’entrant pour ainsi dire pas en jeu. En cela, elle est dans la filiation de Freud.

Ce sont surtout les projections relatives au mauvais objet sur lesquelles les contributions kleiniennes se sont apesanties. Dans une certaine mesure, cela se justifiait par le déni de Freud quant à leur authenticité. On a maintes fois souligné son occultation de la « mauvaise mère » et sa foi inébranlable dans le caractère quasi paradisiaque des liens qui unissent la mère à son bébé. Il revenait donc à Mélanie Klein de retoucher ce tableau partiel et partial de la relation mère-enfant, et cela d’autant plus aisément que les cas qu’elle analysa – enfants ou adultes –, la plupart de structure maniaco-dépressive ou psychotique, révélaient à l’évidence de telles projections. C’est ainsi qu’une abondante littérature dépeignit à l’envi ce sein omniprésent interne qui menace l’enfant d’annihilation, de morcellement et de sévices infernaux de toutes sortes qu’une relation en miroir unit au bébé qui se défend comme il peut par la projection. Lorsque la phase schizo-paranoïde commence à céder du terrain à la phase dépressive, celle-ci, contemporaine de l’unification conjointe de l’objet et du Moi, a pour trait fondamental la cessation progressive de l’activité projective et l’accession de l’enfant à la prise en charge de ses pulsions agressives – sa « responsabilisation » à leur égard, en quelque sorte –, qui le conduit à ménager l’objet maternel, à craindre pour lui, à redouter sa perte en réfléchissant sa destructivité sur lui-même par l’effet d’une culpabilité archaïque et dans un but de réparation. C’est pourquoi moins que jamais il n’est question ici d’incriminer la mère.

Dans la configuration que j’ai décrite et où peuvent persister des vestiges du mauvais objet source de haine, je suppose que les traits d’hostilité sont secondaires à une imago primaire de la mère, où celle-ci s’est trouvée dévitalisée par une réaction en miroir de l’enfant affecté par le deuil de l’objet maternel. Cela nous conduit à développer une hypothèse que nous avons déjà proposée. Lorsque les conditions sont favorables à l’inévitable séparation entre la mère et l’enfant, il se produit au sein du Moi une mutation décisive. L’objet maternel s’efface en tant qu’objet primaire de la fusion, pour laisser la place aux investissements propres au Moi fondateurs de son narcissisme personnel, Moi désormais capable d’investir ses propres objets distincts de l’objet primitif. Mais cet effacement de la mère ne le fait pas disparaître vraiment. L’objet primaire devient structure encadrante du Moi abritant l’hallucination négative de la mère. Certes, les représentations de la mère continuent d’exister et viennent se projeter à l’intérieur de cette structure encadrante sur la toile de fond de l’hallucination négative de l’objet primaire. Mais ce ne sont plus des représentations-cadre, ou pour me faire mieux comprendre, des représentations qui fusionnent l’apport de la mère et celui de l’enfant. Autant dire que ce ne sont plus des représentations dont les affects correspondants expriment un caractère vital, indispensable à l’existence du bébé. Ces représentations primitives méritent à peine le nom de représentations. Ce sont des mixtes de représentations à peine ébauchées, sans doute de caractère plus hallucinatoire que représentatif et d’affects chargés que l’on pourrait presque appeler des hallucinations affectives. Ceci aussi bien dans l’attente de la satisfaction espérée que dans les états de manque. Ceux-ci, lorsqu’ils se prolongent entraînent les émotions de colère, de rage, puis de désespoir catastrophique. Or l’effacement de l’objet maternel transformé en structure encadrante est acquis lorsque l’amour de l’objet est suffisamment sûr pour jouer ce rôle de contenant de l’espace représentatif. Ce dernier n’est plus menacé de craquer ; il peut faire face à l’attente et même à la dépression temporaire, l’enfant se sentant maintenu par l’objet maternel même lorsqu’il n’est plus là. Le cadre offre somme toute la garantie de la présence maternelle dans son absence et peut être rempli de fantasmes de toutes sortes, jusques et y compris de fantasmes agressifs violents qui ne mettront pas en péril ce contenant. L’espace ainsi encadré, constituant le réceptacle du Moi, cerne pour ainsi dire un champ vide à occuper par les investissements érotiques et agressifs sous la forme de représentations d’objet. Ce vide n’est jamais perçu par le sujet, car la libido a investi l’espace psychique. Il joue alors le rôle d’une matrice primordiale des investissements à venir.

Cependant, si un traumatisme tel que le deuil blanc survient avant que l’enfant n’ait pu constituer ce cadre de façon suffisamment solide, ce n’est pas un lieu psychique disponible qui s’est constitué dans le Moi. Ce dernier est limité par la structure encadrante, mais celle-ci cerne alors un espace conflictuel qui s’efforce de retenir captive l’image de la mère, luttant contre sa disparition, voyant se raviver alternativement les traces mnésiques de l’amour perdu avec nostalgie et celles de l’expérience de la perte, qui se traduit par l’impression d’une douloureuse vacuité. Ces alternances reproduisent le conflit très ancien d’un refoulement primaire raté dans la mesure où l’effacement de l’objet primordial n’aura pas été une expérience acceptable ou acceptée d’un commun accord par les deux parties de l’ancienne symbiose mère-enfant.

Les discussions qui ont eu pour thème l’antagonisme entre narcissisme primaire et amour primaire d’objet sont peut-être… sans objet. Tout dépend du point de vue adopté. Que l’amour primaire d’objet soit constatable d’emblée par un tiers observant laisse peu de place à la contestation. En revanche, que cet amour soit narcissique du point de vue de l’enfant, on voit mal comment il pourrait en être autrement. Sans doute ie débat est-il obscurci par les acceptions diverses attribuées au narcissisme primaire. Si par une telle expression on veut désigner une forme primitive de relation où tous les investissements partent de l’enfant – ce qui est peut-être distinct de l’auto-érotisme qui a déjà élu certaines zones érogènes sur le corps du bébé –, alors il y a bien une structure narcissique primaire caractéristique de formes inaugurales d’investissement. Mais, si l’on réserve la dénomination de narcissisme primaire à l’accomplissement du sentiment d’unité qui s’installe après une phase où le morcellement domine, alors il faut concevoir narcissisme primaire et amour d’objet comme deux modes d’investissement centrés autour de polarités opposées et distinctes. Pour ma part, je vois là deux moments successifs de notre construction mythique de l’appareil psychique. J’incline à penser que le narcissisme primaire le plus ancien englobe de manière confuse tous les investissements, y compris l’amour primaire d’objet, et même ce qu’on pourrait appeler symétriquement la haine primaire d’objet, parce que c’est l’indistinction primitive sujet-objet qui caractérise le type et la qualité des investissements. C’est donc lorsque la séparation est accomplie qu’on peut à bon droit opposer le narcissisme primaire plus tardif comme désignant les seuls investissements du Moi, opposés aux investissements d’objet.

Pour compléter cette description, j’ajoute que j’ai proposé de distinguer un narcissisme primaire positif (rattachable à Éros), tendant à l’unité et l’identité, et un narcissisme primaire négatif (rattachable aux pulsions de destruction), qui ne se manifeste pas par la haine à l’égard de l’objet – celle-ci est parfaitement compatible avec le repli du narcissisme primaire positif – mais par la tendance du Moi à défaire son unité pour tendre vers Zéro. Ce qui se manifeste cliniquement par le sentiment du vide.

Ce que nous avons décrit sous le nom de complexe de la mère morte nous permet de comprendre les ratés de l’évolution favorable. Nous assistons à l’échec de l’expérience de séparation individuante (Mahler) où le jeune Moi, au lieu de constituer le réceptacle des investissements postérieurs à la séparation, s’acharne à retenir l’objet primaire et revit répétitivement sa perte, ce qui entraîne, au niveau du Moi primaire confondu avec l’objet, le sentiment d’une déplétion narcissique se traduisant phénoménologiquement par le sentiment de vide, si caractéristique de la dépression, qui est toujours le résultat d’une blessure narcissique avec déperdition libidinale. À ce moment, comme nous l’avons postulé, toute la libido est empreinte de narcissisme, et ce sera donc toujours une perte narcissique qui sera vécue au niveau du Moi.

L’objet est « mort » (au sens de non vivant, même si aucune mort réelle n’est survenue) ; il entraîne de ce fait le Moi vers un univers déserté, mortifère. Le deuil blanc de la mère induit le deuil blanc de l’enfant, enterrant une partie de son Moi dans la nécropole maternelle. Nourrir la mère morte revient alors à maintenir sous le sceau du secret l’amour le plus ancien pour l’objet primordial, enseveli par le refoulement primaire de la séparation mal accomplie entre les deux partenaires de la fusion primitive208.

Il me semble que les psychanalystes n’auront guère de peine à reconnaître dans la description du complexe de la mère morte une configuration clinique familière, qui pourra différer cependant par tel ou tel trait de mon propre compte rendu. La théorie psychanalytique s’élaborant sur un nombre limité d’observations, il se peut bien que ce que j’ai décrit comporte à la fois des traits suffisamment généraux pour recouper l’expérience des autres et des traits singuliers qui seraient propres aux patients dont j’ai mené l’analyse.

En outre, il est fort possible que ce complexe de la mère morte, dont j’ai peut-être schématisé la structure, puisse se retrouver sous des formes plus rudimentaires. Il faut alors penser que l’expérience traumatique à laquelle j’ai fait allusion a été plus discrète, ou plus tardive, survenant à un moment où l’enfant était plus apte à en supporter les conséquences et n’a dû recourir qu’à une dépression plus partielle, plus modérée et aisément dépassable.

On aura pu s’étonner que j’attribue un tel rôle au traumatisme maternel, à une période de la psychanalyse où l’on insiste beaucoup plus sur les vicissitudes de l’organisation intrapsychique et où l’on est plus prudent sur le rôle joué par la conjoncture. Comme je l’ai indiqué au début de ce travail, la position dépressive est maintenant un fait admis par tous les auteurs, quelles que soient les explications qu’on en donne. En revanche, on a décrit depuis longtemps les effets déprimants des séparations précoces entre la mère et l’enfant, sans toutefois qu’il y ait une correspondance univoque entre l’importance du trauma et les manifestations dépressives constatées. La situation, dans le complexe de la mère morte, ne peut être ramenée au niveau de la position dépressive commune, ni assimilée aux traumatismes graves de la séparation réelle. Il n’y a pas eu dans les cas que je décris rupture effective de la continuité des relations mère-enfant. En revanche, il y a eu indépendamment de l’évolution spontanée vers la position dépressive, une contribution maternelle importante qui vient perturber la liquidation de la phase dépressive en venant compliquer le conflit par la réalité d’un désinvestissement maternel suffisamment perceptible par l’enfant pour blesser son narcissisme. Cette configuration me paraît conforme aux vues de Freud sur Péthiologie des névroses – au sens large –, où la constitution psychique de l’enfant se forme par la combinaison de ses dispositions personnelles héritées et des événements de la première enfance.

Freud et la mère morte

Le point de départ de ce travail est l’expérience clinique contemporaine issue de l’œuvre de Freud. Au lieu de procéder selon l’usage, c’est-à-dire de chercher d’abord ce qui dans cette œuvre cautionne un point de vue nouveau, j’ai préféré faire l’inverse et laisser pour la fin ce chapitre. À vrai dire, c’est presque au terme de mon parcours que le refoulement s’est levé en moi et que je me suis rappelé, après coup, ce qui chez Freud se rapporte à mon propos. Ce n’est pas dans « Deuil et mélancolie » que j’ai trouvé mon étayage freudien, mais dans L’interprétation des rêves.

Au dernier chapitre de la Traumdeutung, dès la première édition, Freud raconte un dernier rêve personnel à propos du réveil par le rêve209. C’est le rêve dit de la « mère chérie » et le seul rêve d’enfance raconté par lui, aussi bien dans cet ouvrage que dans sa correspondance publiée. À ce titre, la surdité psychique de Fliess a fait de lui une des mères mortes de Freud après avoir été son frère aîné. Didier Anzieu, aidé des interprétations antérieures d’Eva Rosenfeld et d’Alexandre Grinstein, en fait une analyse remarquable. Je ne puis entrer ici dans tous les détails de ce rêve et des commentaires fort riches auxquels il donne lieu. Je me bornerai à rappeler que son contenu manifeste montrait « la mère chérie avec une expression tranquille et endormie, portée dans la chambre et étendue sur le lit, par deux (ou trois) personnages à becs d’oiseau ». Le rêveur se réveille pleurant et criant, éveillant à leur tour les parents. Il s’agit d’un rêve d’angoisse interrompu par le réveil. L’analyse de ce rêve par les commentateurs, à commencer par Freud lui-même, ne souligne pas assez qu’il s’agit d’un rêve qui n’a pas pu se rêver, d’un rêve qui aurait pu être un rêve dont la fin n’a pu avoir lieu et qu’il faudrait presque construire. Lequel, des deux ou des trois – hésitation essentielle –, rejoindra la mère dans son sommeil ? Le rêveur, dans l’incertitude, n’en peut supporter davantage, il interrompt, faisant d’une pierre deux coups, à la fois le rêve et le sommeil des parents. L’analyse détaillée du rêve, aussi bien par Freud que par ses commentateurs, aboutit à la conjonction de deux thèmes : celui de la mort de la mère et celui du commerce sexuel. Autrement dit, nous trouvons là confirmée mon hypothèse concernant la relation entre la mère morte, le fantasme de la scène primitive et le complexe d’Œdipe, mettant en jeu ici, outre l’objet du désir, deux (ou trois) personnages à becs d’oiseau.

Les associations mettent en lumière l’origine de ces personnages empruntés à la Bible de Philippson. L’enquête de Grinstein210 permet de rattacher cette représentation à la figure 15 de cette Bible offerte par le père, illustration qui devient l’objet d’une condensation. En effet, dans cette illustration, il ne s’agit pas, première association de Freud, de dieux à têtes d’épervier, mais de personnages pharaoniques de la Basse-Egypte – je souligne Basse –, tandis que les oiseaux surmontent les colonnes du lit. Je crois que cette condensation est importante, car elle déplace les oiseaux du lit de la mère à la tête des personnages, qui sont ici deux et non pas trois. Donc la mère est peut-être pourvue d’un oiseau-pénis. Le texte en regard illustre le verset « le roi David suit la litière (d’Abner) » qui, comme le note Anzieu, est rempli de thèmes incestueux, parricides, fratricides. Je souligne encore ce dernier trait.

Anzieu211 interprète, à bon droit il me semble, les deux personnages comme des représentations de Jacob Freud, image grand-paternelle, et Philippe, le dernier frère de Freud, comme image paternelle. Cela puisque, comme tout le monde le sait, Philippe, né en 1836, est lui-même d’un an plus jeune que la mère de Freud, et que Freud a pour compagnon de jeux les enfants d’Emmanuel, aîné de Philippe. La mère morte, dans le rêve, a l’expression du grand-père maternel sur son lit de mort, le 3 octobre 1865, alors que Sigmund a neuf ans et demi. Il y a donc un deuil de la mère qui a dû retentir sur la relation entre Amalia Freud et son fils. Les commentateurs se sont étonnés de la fausse datation, non rectifiée par Freud, de son rêve. Il l’aurait fait vers sept ou huit ans, soit un an et demi ou deux ans avant la mort du grand-père maternel, ce qui est impossible. On se borne ici à rectifier l’erreur, sans s’interroger davantage. Je serais de mon côté tenté de considérer ce lapsus comme révélateur, ce qui m’amène à conclure que ce n’est pas du deuil du grand-père maternel qu’il s’agit, mais d’un deuil antérieur. L’écart significatif de l’erreur – un an et demi à deux ans – me renverrait alors à un autre deuil de la mère : celui du frère plus jeune, Julius Freud, né alors que Sigmund a dix-sept mois (presque un an et demi), mort alors qu’il a vingt-trois mois (presque deux ans). D’où la double explication : deux (ou trois) personnages, soit Jacob, Philippe ou Jacob, Philippe et Philippson : le fils de Philippe, Julius, puisque en 1859, lorsque Freud a trois ans, il redoute que sa mère soit de nouveau enceinte comme la Nania, et que Philippe ne l’ait enfermée dans un coffre, « coffrée » ou, vulgairement, « tringlée ».

Je ferai alors remarquer en passant pourquoi le jeune initiateur, le fils de la concierge, révélateur du commerce sexuel, s’appelle Philippe. C’est Philippe qui coïte avec Amalia et c’est Philippson (Julius) qui permet à Sigmund de comprendre la relation entre coûter, enfanter et mourir… Julius sera l’objet d’un oubli de nom, celui du peintre Julius Mosen, dont Freud fait état dans les lettres à Fliess le 26 août 1898. Mosen-Moses-Moïse, nous savons la suite et aussi l’insistance de Freud à faire de Moïse un Égyptien, c’est-à-dire, pour parler clair, non le fils d’Amalia et de Jacob, mais de la concierge ou, à la rigueur, d’Amalia et de Philippe. Cela jette aussi une lumière sur la conquête de Rome par Freud, si l’on se souvient qu’il cite Tite-Live à propos des rêves d’inceste de Jules César.

Je comprends mieux l’importance de cet âge, dix-huit mois, dans l’œuvre de Freud. C’est l’âge de son petit-fils jouant à la bobine (mère morte – mère ressuscitée), lequel mourra vers deux ans, et sera l’occasion d’un deuil intense bien que minimisé. C’est encore l’âge où l’Homme aux loups aurait assisté à la scène primitive.

Anzieu fait deux observations qui rencontrent mes propres déductions. Il montre, à propos de l’élaboration préconsciente de Freud, le rapprochement entre Freud et Bion, qui a individualisé, à côté de l’amour et de la haine, la compréhension comme référence primordiale de l’appareil psychique : la quête du sens. Enfin, il conclut qu’il faut tenir pour suspecte l’insistance de Freud à réduire l’angoisse spécifique du rêve, angoisse de la mort de la mère, à autre chose.

Il ne nous reste plus qu’une hypothèse en souffrance, celle de la relation orale. Un autre rêve en rapport avec celui de « la mère chérie » nous y renvoie, où la mère apparaît vivante : le rêve des Trois Parques. Dans ce rêve, la mère de Freud prépare des « knodel » et, tandis que le petit Sigmund veut les manger, elle lui intime d’attendre jusqu’à ce qu’elle soit prête (« indistinct comme discours », ajoute Freud). Les associations dans ce passage concernent, on le sait, la mort. Mais plus loin, à distance de l’analyse du rêve, Freud y revient pour écrire : « Mon rêve des Trois Parques est un rêve de faim, très net, mais il ramène le besoin de nourriture à la nostalgie de l’enfant pour le sein maternel et il utilise un penchant innocent pour en couvrir un plus grand que lui, qui, lui, ne peut s’extérioriser franchement212. »

Sans doute, et comment nier que le contexte y invite, mais, ici encore, il faut faire preuve de suspicion. Ce qu’il faut surtout interroger, c’est la triple image de la femme chez Freud, reprise dans « Le thème des trois coffrets » : la mère, l’épouse (ou l’amante), la mort. On a beaucoup parlé de la censure de l’amante, ces dernières années, à mon tour de relever la censure qui pèse sur la mère morte. De la mère au silence de plomb.

Notre triologie est maintenant complète. Nous voilà encore renvoyés à la perte métaphorique du sein, mise en relation avec l’Œdipe, ou le fantasme de la scène primitive et à celui de la mère morte. La leçon de la mère morte est qu’elle aussi doit mourir un jour pour qu’une autre soit aimée. Mais cette mort doit être lente et douce pour que le souvenir de son amour ne périsse pas et nourrisse l’amour que généreusement elle offrira à celle qui prend sa place.

Ainsi, voilà notre parcours bouclé. Il est une fois de plus significatif de l’après-coup. Je connaissais ces rêves de longues date, ainsi que les commentaires qu’ils ont suscités. Les uns et les autres s’étaient inscrits en moi comme traces mnésiques significatives de quelque chose qui me paraissait obscurément important sans que je sache bien ni comment ni pourquoi. Ces traces ont été réinvesties par le discours de certains analysants qu’à un moment donné, mais pas avant, je pus entendre. Est-ce ce discours qui m’a permis de redécouvrir la lettre de Freud, est-ce la cryptomnésie de ces lectures qui m’a rendu perméable aux mots de mes analysants ? Dans une conception rectiligne du temps, cette hypothèse est la bonne. À la lumière de l’après-coup, c’est l’autre qui est vraie. Quoi qu’il en soit, dans le concept de l’après-coup, rien n’est plus mystérieux que ce statut préalable d’un sens enregistré qui demeure dans la psyché en attente de sa révélation. Car il s’agit bien d’un « sens », sans quoi il n’aurait pu être inscrit dans la psyché. Mais ce sens en souffrance n’est véritablement significatif que lorsqu’il est réveillé par un réinvestissement qui a lieu dans un contexte fort différent. Quel sens est-ce donc là ? Un sens perdu et retrouvé. Ce serait trop prêter à cette structure présignificative et sa retrouvaille est beaucoup plus de l’ordre de la trouvaille. Peut-être un sens potentiel auquel ne manque que l’expérience analytique – ou poétique ? – pour devenir un sens véridique.