13. La tendance antisociale72 (1956)

La tendance antisociale propose à la psychanalyse un certain nombre de problèmes, pratiques aussi bien que théoriques. Freud, dans son introduction au livre de Aichhorn : La Jeunesse dévoyée, a montré que tout en contribuant à la compréhension de la délinquance, la psychanalyse s’enrichit d’une compréhension du travail de ceux qui s’occupent de délinquants.

Mon propos est l’étude de la tendance antisociale, et non de la délinquance, pour la raison que la défense antisociale organisée est surchargée de bénéfices secondaires et de réactions sociales qui rendent l’accès à son noyau difficile à l’investigateur. Au contraire, la tendance antisociale peut être observée telle qu’elle apparaît chez l’enfant normal ou presque normal, alors qu’elle se rattache aux difficultés inhérentes au développement affectif.

Je citerai pour commencer deux références simples à du matériel clinique :

Pour ma première analyse d’enfant, j’ai choisi un délinquant. Le garçon est venu régulièrement pendant une année et le traitement a été arrêté en raison de la perturbation que garçon causait dans le dispensaire.

Je pourrais dire que l’analyse se déroulait bien et que nous avons été désolés de l’interrompre, le garçon et moi, bien qu’à plusieurs reprises j’aie été sévèrement mordu aux fesses. Le garçon était monté sur le toit et il avait aussi fait couler tellement d’eau qu’il avait inondé le sous-sol. Il avait forcé la porte de ma voiture et l’avait conduite en première sur le starter automatique. Le dispensaire donna l’ordre de cesser le traitement pour protéger les autres malades et il alla dans une école de rééducation.

J’ajouterai qu’il a maintenant 35 ans et qu’il est capable de gagner sa vie dans un travail où son instabilité trouve son compte. Il est marié et a plusieurs enfants. Néanmoins, suivre ce cas me fait peur, car je risque d’être à nouveau mis en cause par un psychopathe et je préfère que la société continue à le prendre en main.

On peut voir sans peine que ce garçon n’aurait pas dû être traité par la psychanalyse mais qu’il avait besoin d’un placement en institution. La psychanalyse n’avait de sens que si elle s’y ajoutait ensuite. Depuis cette époque, j’ai observé les échecs d’analystes de toutes sortes dans la psychanalyse d’enfants antisociaux.

L’anecdote suivante fait au contraire ressortir qu’une tendance antisociale peut parfois être traitée très facilement si le traitement est complété par un milieu offrant des soins spécialisés.

Une amie me demanda de discuter le cas de son fils, l’aîné de quatre enfants. Elle ne pouvait pas m’amener John ouvertement parce que son mari s’opposait à la psychologie pour des raisons religieuses. Tout ce qu’elle pouvait faire était de me parler de la compulsion qu’avait le garçon à voler ; cela devenait très sérieux ; il volait sur une grande échelle, chez des commerçants aussi bien qu’à la maison. Pour des raisons pratiques, la seule chose possible pour nous fut d’en parler, sa mère et moi, au cours d’un repas rapide au restaurant ; elle m’exposa alors les troubles et me demanda mon avis. Il n’y avait rien que je puisse faire, sinon hic et rame.

Je lui expliquai donc la signification du vol et lui suggérai de trouver un moment favorable dans sa relation avec le garçon et de la lui interpréter. Il apparaissait qu’elle et John avaient une bonne relation ensemble, quelques minutes chaque soir, une fois qu’il était couché ; habituellement, à cette heure-là, il aimait parler des étoiles et de la lune. Ce moment pouvait être utilisé.

Je dis : « Pourquoi ne pas lui dire que vous savez que lorsqu’il vole, il ne désire pas les choses qu’il vole, mais qu’il cherche quelque chose auquel il a droit ; il réclame à sa mère et à son père des dommages et intérêts parce qu’il se sent privé de leur amour. »

Je lui conseillai d’employer un langage qu’il pourrait comprendre. Il faut dire que je connaissais assez cette famille, dont les deux parents sont musiciens, pour voir comment l’enfant était devenu dans un certaine mesure un enfant carencé, bien qu’il ait eu un bon foyer.

Quelque temps après, je reçus une lettre de la mère me disant qu’elle avait fait ce que j’avais suggéré. Voici ce qu’elle écrivait : « Je lui ai dit que ce qu’il désirait vraiment quand il volait de l’argent, de la nourriture et des objets, c’était sa maman ; à vrai dire, je ne m’attendais pas à ce qu’il comprenne, mais il a paru comprendre. Je lui ai demandé s’il croyait que nous ne l’aimions pas puisqu’il était parfois si méchant ; il m’a tout de suite répondu que c’était vrai, qu’il ne croyait pas que nous l’aimions beaucoup. Pauvre petit ! Je ne peux vous dire dans quel état j’étais ; je lui ai donc dit de ne jamais plus en douter ; si cela lui arrivait une fois, il fallait qu’il me rappelle de le lui redire. Mais, bien sûr, de longtemps je n’aurai pas besoin qu’on me le rappelle ; quel coup pour moi ! Il semble qu’on ait besoin de ces chocs. Aussi, je suis beaucoup plus démonstrative, pour essayer de l’empêcher de douter à nouveau. Et jusqu’à maintenant il n’y a plus eu de vol. »

La mère avait parlé à l’institutrice et lui avait expliqué que le garçon avait besoin d’amour et d’appréciation ; elle avait obtenu sa collaboration bien que l’enfant fût difficile en classe.

Maintenant, après huit mois, on est en mesure d’affirmer qu’il n’y a plus de vol et que la relation entre le garçon et la famille s’est beaucoup améliorée.

En examinant ce cas, il ne faut pas oublier que j’avais bien connu la mère pendant son adolescence et que, jusqu’à un certain point, je l’avais aidée à sortir de sa propre phase antisociale. Elle était l’aînée d’une grande famille. Elle avait un très bon foyer, mais le père exerçait une discipline très sévère, surtout à l’époque où elle était petite. Ce que j’avais fait avait donc eu l’effet d’une double thérapie, permettant à cette jeune femme de voir le cœur de ses propres difficultés à travers l’aide qu’elle avait pu donner à son fils. Lorsque nous sommes à même d’aider les parents à aider leur enfants, en fait nous les aidons à propos d’eux-mêmes.

(Je me propose de donner dans un autre article des exemples cliniques illustrant l’éducation des enfants à tendance antisociale ; ici, je me bornerai à tenter d’exposer brièvement les bases de mon attitude personnelle à l’égard du problème clinique.)

La nature de la tendance antisociale

La tendance antisociale n’est pas un diagnostic. Elle ne se compare pas directement aux autres termes diagnostiques tels que la névrose et la psychose. La tendance antisociale peut se trouver chez un individu normal, chez un névrosé ou chez un psychotique.

Pour simplifier, je ne parlerai que d’enfants, mais on peut trouver la tendance antisociale à tous les âges. Voici rassemblés les différents termes utilisés en Grande-Bretagne :

Un enfant devient un enfant carencé lorsqu’il est privé de certains caractères essentiels propres à la vie familiale. Ce que l’on pourrait appeler le « Complexe de privation » se manifeste alors plus ou moins. Le comportement antisocial sera évident à la maison ou dans une sphère plus vaste. En raison de la tendance antisociale, l’enfant pourra éventuellement être considéré comme inadapté et être traité dans une institution pour enfants inadaptés ; il se peut qu’il aille jusqu’au tribunal lorsque son comportement n’est plus contrôlable. Devenu délinquant, l’enfant peut être en éducation surveillée sous la juridiction du juge des enfants, ou bien être envoyé dans un centre de rééducation pour délinquants.

Si le foyer familial ne peut plus jouer son rôle dans une large mesure, l’enfant peut être pris en charge par l’Assistance Publique qui lui assurera soin et protection. Si possible, on en viendra à un placement familial. Au cas où cette série de mesures aboutirait à un échec, on dira que le jeune adulte est devenu un psychopathe, et il pourra être envoyé par les tribunaux à un institut de rééducation (Borstal) ou en prison. Il se peut qu’il y ait tendance à répétition des délits et nous utilisons le terme de récidivisme.

Tout cela n’aborde nullement le diagnostic psychiatrique de l’individu.

Il y a dans la tendance antisociale un élément spécifique qui fait que l’environnement doit être important. Le malade oblige quelqu’un, par des pulsions inconscientes, à le prendre en main. Le thérapeute a pour tâche de s’impliquer dans la pulsion inconsciente du patient, et le travail est effectué par le thérapeute sur un plan directif, en termes de tolérance et de compréhension.

Dans la tendance antisociale, l’espoir est sous-entendu. L’absence d’espoir est un trait essentiel de l’enfant carencé qui, naturellement, n’est pas constamment antisocial. Dans la période d’espoir, l’enfant manifeste une tendance antisociale. Cela peut être gênant pour la société et pour vous, si c’est votre bicyclette qu’il vole, mais ceux qui n’y sont pas engagés personnellement peuvent percevoir l’espoir qui sous-tend la compulsion à voler. Peut-être est-ce entre autres raisons parce que nous n’aimons pas qu’on nous vole que nous avons tendance à laisser à d’autres la thérapie des. délinquants ?

Pour traiter des enfants à tendance antisociale, il est essentiel et vital de comprendre que l’acte antisocial exprime un espoir, car il arrive souvent qu’on laisse ce moment d’espoir se perdre ou se gâcher par intolérance ou parce qu’on ne prend pas les choses en main comme il faut. C’est une autre façon de dire que le traitement de la tendance antisociale ne peut être la psychanalyse, mais qu’un traitement directif qui va au-devant de ce moment d’espoir et s’y ajuste est nécessaire.

Il existe une relation directe entre la tendance antisociale et la privation. Les spécialistes dans ce domaine le savent depuis longtemps, mais c’est surtout grâce à John Bowlby, qu’il est généralement admis maintenant qu’il y a une relation entre la tendance antisociale chez les individus et le sevrage affectif à la fin de la première année et au cours de la seconde année, ce qui est typique.

Lorsqu’il y a une tendance antisociale, c’est qu’il y a eu un véritable sevrage (pas seulement une simple privation) ; c’est-à-dire qu’il y a eu une perte de quelque chose de bon, qui a été positif dans l’expérience de l’enfant jusqu’à une certaine date73, et qui lui a été retiré. Ce retrait a dépassé la durée pendant laquelle l’enfant est capable d’en maintenir le souvenir vivant. La définition complète de la carence de soins maternels couvre à la fois le précoce et le tardif, à la fois le coup d’aiguille du traumatisme et l’état traumatique durable et aussi ce qui est presque normal et ce qui est indiscutablement anormal.

Nota. – Lors de l’exposé que j’ai fait, dans les termes qui me sont propres, de la position dépressive selon Mélanie Klein (voir « La position dépressive dans le développement affectif normal »), j’ai tenté de dégager la relation étroite qui existe entre le concept de Klein et l’importance donnée par Bowlby à la carence de soins maternels. Selon Bowlby, on peut donner une formulation théorique aux trois stades de la réaction clinique d’un enfant de deux ans hospitalisé : cette formulation s’élabore en fonction de la perte d’espoir progressive due à la mort de l’objet interne ou de la version introjectée de l’objet externe qui est perdu. Ce qu’on peut discuter plus avant, c’est l’importance respective de la mort de l’objet intériorisé par la colère et le contact des « bons objets » avec les produits de la haine dans le psychisme, d’une part, et, d’autre part, de la maturité du moi ou de son immaturité, dans la mesure où la capacité de maintenir vivant le souvenir en est affecté.

Si la définition complexe de Klein qui repose sur la compréhension de la mélancolie et qui découle de Freud et d’Abraham est nécessaire à Bowlby, il est aussi exact que l’importance donnée par Bowlby au sevrage affectif est nécessaire à la psychanalyse, si celle-ci doit un jour s’accommoder de ce sujet spécifique : la tendance antisociale.

Il y a toujours deux aspects dans la tendance antisociale, quoique l’accent porte parfois davantage sur l’un que sur l’autre. L’un des aspects est représenté de façon typique par le vol, et l’autre par le penchant à détruire. D’une certaine façon, l’enfant cherche quelque chose quelque part et, ne le trouvant pas, il cherche ailleurs, lorsqu’il a de l’espoir. Mais l’enfant cherche aussi cette stabilité de l’environnement qui pourra supporter la tension résultant du comportement impulsif ; c’est la quête d’un environnement perdu, d’une attitude humaine qui, parce qu’on peut s’y fier, donne la liberté à l’individu de bouger et d’agir et de s’exciter.

C’est surtout en raison de cette quête que l’enfant provoque des réactions totales du milieu, comme s’il cherchait un cadre toujours plus vaste, un cercle, dont le premier exemple est les bras de la mère ou le corps de la mère. On peut en discerner une série – le corps de la mère, les bras de la mère, la relation parentale, la maison, la famille, y compris les cousins et les proches, l’école, la localité avec ses postes de police, le pays avec ses lois.

Dans mon étude du subnormal et des racines primitives de la tendance antisociale (en termes du développement individuel), je désire ne pas perdre de vue ces deux aspects : la recherche de l’objet et la destruction.

Le vol

Le vol est au centre de la tendance antisociale avec le mensonge qui y est associé.

L’enfant qui vole un objet ne cherche pas l’objet volé, mais cherche la mère sur laquelle il a des droits. Ces droits découlent du fait que (du point de vue de l’enfant) la mère a été créée par l’enfant. La mère a répondu à la créativité primaire de l’enfant, et est devenue ainsi l’objet que l’enfant était prêt à trouver. (L’enfant n’aurait pas pu créer la mère, mais la signification de la mère pour l’enfant dépend aussi de la puissance créatrice de l’enfant.)

Est-il possible de relier ces deux aspects : le vol et la destruction, la recherche de l’objet et ce qui la provoque, les compulsions libidinales et les compulsions agressives ? A mon avis, l’association des deux se trouve chez l’enfant et représente une tendance vers l’auto-guérison, la guérison d’une défusion des instincts.

Si, à l’époque de la carence primitive, il existe une certaine fusion des racines agressives (ou de motricité) aux racines libidinales, l’enfant réclame sa mère par ce mélange de vol, de heurts, et d’incontinences, suivant l’état de son développement affectif et les caractères spécifique de ce développement. Lorsque la fusion est moindre, la quête de l’objet et l’agression sont plus distinctes l’une de l’autre, et il y a chez l’enfant une dissociation plus poussée. Cela mène à la proposition suivante : la caractéristique essentielle de l’enfant antisocial est qu’il incommode, et c’est aussi, au mieux, un trait favorable indiquant à nouveau une nouvelle potentialité de recouvrer la fusion des pulsions libidinales et de motricité qui avait été perdue.

Il est normal que la mère qui s’occupe de son petit enfant ait constamment affaire à cet aspect. Ainsi, un nourrisson au sein urine souvent sur les genoux de sa mère. Plus tard, cette incontinence réapparaît au cours d’une régression momentanée dans le sommeil ou au moment du réveil, et l’enfant mouille son lit. Si cette situation est exagérée, cela peut indiquer l’existence d’une certaine carence et d’une tendance antisociale. La tendance antisociale se manifeste par le vol et le mensonge, l’incontinence et tout ce qui fait des saletés. Quoique chaque symptôme ait sa signification spécifique et sa valeur propre, le facteur commun dans le but que je me suis proposé – décrire la tendance antisociale – c’est le caractère dommageable des symptômes. Cet aspect est exploité par l’enfant et ce n’est pas une question de hasard. Une grande partie de la motivation est inconsciente mais pas nécessairement la totalité.

Premiers signes de la tendance antisociale

Je suggère que les premiers signes de carence affective sont si courants qu’ils passent pour normaux ; prenez par exemple le comportement dictatorial que la plupart des parents traitent avec un mélange de soumission et de réaction. Il ne s’agit pas là de l’omnipotence infantile, qui est une question de réalité psychique, et non de comportement.

Un symptôme antisocial très courant est la gloutonnerie, avec l’inhibition de l’appétit qui lui est étroitement apparentée. Si nous examinons la gloutonnerie, nous trouverons le complexe de sevrage affectif. En d’autres termes, si un enfant est glouton il y a une certaine carence affective et une certaine recherche compulsive d’une thérapie par l’environnement en rapport avec cette carence. Le fait que la mère accepte de pourvoir à la nourriture nécessaire à cette gloutonnerie contribue au succès thérapeutique dans la plus grande majorité des cas. La gloutonnerie chez un enfant n’est pas identique à l’avidité, terme qui est utilisé dans la théorie pour décrire les exigences instinctuelles démesurées de l’enfant envers sa mère au début, c’est-à-dire à l’époque où l’enfant commence seulement à permettre à la mère une existence séparée, première acceptation du principe de réalité.

Entre parenthèses, on dit parfois qu’il faut qu’une mère ne réussisse pas à s’adapter aux besoins de son enfant. N’est-ce pas là une idée erronée qui repose sur une considération des besoins instinctuels, tandis que les besoins du moi sont négligés ? Certes il faut que la mère ne réussisse pas à satisfaire les exigences instinctuelles, mais elle peut réussir totalement à ne « pas laisser tomber l’enfant » ; à pourvoir à ses besoins du moi, jusqu’au moment où l’enfant aura été capable d’introjecter une mère qui soutient le moi, où il sera assez âgé pour maintenir cette introjection malgré les carences de cet ordre dans le milieu présent.

La pulsion libidinale primitive (préalable à la compassion) n’est pas analogue à l’activité dévoratrice impitoyable. Dans le processus du développement d’un enfant, la pulsion libidinale primitive se distingue de la gloutonnerie par l’adaptation de la mère. Nécessairement, la mère ne réussit pas à maintenir un haut degré d’adaptation aux besoins instinctuels et donc, dans une certaine mesure, tout enfant peut être privé ; toutefois il parvient à ce que la mère guérisse cet état de sub-carence en répondant à sa gloutonnerie et à sa saleté et à tous ces symptômes de privation. La gloutonnerie fait partie de la compulsion de l’enfant à chercher à se guérir de sa mère qui a causé la privation. Cette gloutonnerie est antisociale, c’est le précurseur du vol, et la mère peut y répondre et la guérir par son adaptation thérapeutique, si facilement prise pour de la gâterie. Il faut pourtant dire que, quoique fasse la mère cela n’annule pas le fait que la mère a d’abord échoué dans son adaptation aux besoins du moi de son enfant. La mère est habituellement capable de répondre aux exigences compulsives de l’enfant, et de réussir ainsi la thérapie du complexe de privation qui est près de son point d’origine. Elle est proche d’un traitement parce qu’elle permet à la haine de l’enfant de s’exprimer, tandis qu’elle, la thérapeute, est en fait la mère qui prive.

Alors que l’enfant n’a pas d’obligation envers la mère lorsqu’elle répond à sa pulsion libidinale primitive, on remarquera qu’un certain sentiment d’obligation découle de la thérapie de la mère, c’est-à-dire de sa bonne volonté à répondre aux exigences de la frustration – exigences qui se manifestent d’abord par la saleté et les dommages qu’elle cause. La thérapie par la mère peut guérir, mais ce n’est pas de l’amour maternel. Cette façon de considérer l’indulgence de la mère à l’égard de son enfant correspond à une définition du maternage plus complexe que celle qu’on accepte habituellement. L’amour maternel est souvent évalué en fonction de cette indulgence, qui en fait est une thérapie en face d’une faillite de l’amour maternel. C’est une thérapie, une seconde chance accordée à la mère qu’on ne peut s’attendre à voir toujours réussir dans la tâche initiale la plus délicate : l’amour primitif. Si pour une mère, cette thérapie est une formation réactionnelle suscitée par ses complexes à elle, alors ce qu’elle fait c’est gâter son enfant. Mais dans la mesure où elle est capable de le faire parce qu’elle voit la nécessité de répondre aux exigences de l’enfant, et de satisfaire sa gloutonnerie compulsive, alors c’est une thérapie qui est habituellement réussie. D’ailleurs, il se peut que non seulement la mère, mais le père et toute la famille participent.

Cliniquement la limite entre la thérapie de la mère qui est réussie et celle qui n’est pas réussie est floue. Nous voyons souvent une mère qui gâte son enfant et pourtant cette thérapie ne sera pas un succès, la carence initiale ayant été trop grave pour être guérie par des soins de l’ordre « des premiers secours » (pour emprunter un terme aux soins aux blessés).

Si la gloutonnerie peut être une manifestation réactionnelle à la privation et à la tendance antisociale, il en est de même de la saleté, de l’incontinence d’urine, de la tendance compulsive à détruire. Toutes ces manifestations sont étroitement liées. Dans l’incontinence nocturne, qui est un symptôme si courant, l’accent est mis sur la régression au moment du rêve ou sur la compulsion antisociale, l’enfant faisant valoir le droit de faire pipi sur le corps de la mère.

Dans une étude plus complète du vol, il me faudrait parler de la compulsion à sortir et à acheter quelque chose, ce qui est une manifestation de la tendance antisociale couramment rencontrée chez nos malades en psychanalyse. Il est possible de faire une analyse longue et intéressante d’un malade sans modifier ce type de symptôme, qui appartient non pas aux défenses névrotiques ou psychotiques du malade mais à la tendance antisociale ; c’est une réaction à une carence d’une catégorie particulière qui se manifeste à un moment particulier. A partir de là, il sera clair que les cadeaux d’anniversaire et l’argent de poche absorbent une partie de la tendance antisociale considérée comme normale.

Dans la même catégorie que l’expédition « pour emplettes », nous trouvons cliniquement la sortie sans but, le vagabondage, une tendance centrifuge qui est l’équivalent du geste centripète implicite dans le vol.

La perte originaire

Il y a un point particulier que je veux souligner. A la base de la tendance antisociale, se trouve une bonne expérience primitive qui a été perdue. Ce qui la caractérise certainement, c’est que l’enfant est devenu capable de percevoir que la cause du malheur réside dans une faillite de l’environnement. Le fait de savoir que la cause de la dépression ou de la désintégration est externe et non interne entraîne la distorsion de la personnalité et le besoin de rechercher un remède dans les dispositions nouvelles que l’environnement peut lui offrir. Le degré de maturité du moi qui permet une-perception de cet ordre détermine le développement d’une tendance antisociale plutôt que d’une psychose. Il se présente un grand nombre de compulsions antisociales dès les premiers stades et les parents les traitent avec succès. Toutefois, inconsciemment ou par motivation inconsciente, les enfants antisociaux exigent constamment du milieu qu’il leur offre ce remède, mais ils ne sont pas en mesure de s’en servir.

Il apparaîtrait que le moment de la carence primitive se situe à la période où chez le nourrisson ou le petit enfant le moi est en train de parvenir à la fusion des pulsions instinctuelles, libidinales, et des pulsions agressives (ou motricité). Dans le moment d’espoir, l’enfant :

  • Perçoit une nouvelle situation qui présente quelques éléments auxquels il peut se fier.
  • Ressent une pulsion qu’on pourrait appeler la recherche de l’objet.
  • Reconnaît le fait que la cruauté va devenir une caractéristique et, en conséquence :
  • Ameute le milieu immédiat pour qu’il soit vigilant et s’organise afin de tolérer la gêne. Si la situation se maintient, l’environnement devra être mis à l’épreuve constamment pour s’assurer qu’il est capable de supporter le comportement agressif, de prévenir ou de réparer la destruction, de tolérer l’attitude dommageable, de reconnaître l’élément positif dans la tendance antisociale, de fournir et de préserver l’objet qu’il faut chercher et trouver.

Dans un cas propice, lorsque l’importance de la folie, ou de la compulsion inconsciente, ou de l’organisation paranoïde, etc., n’est pas trop grande, les conditions favorables peuvent avec le temps permettre à l’enfant de trouver une personne à aimer, au lieu de poursuivre sa quête en jetant son dévolu sur des substituts de l’objet dont la valeur symbolique est perdue.

Au stade suivant, il faut que l’enfant soit capable de ressentir le désespoir dans une relation, et non plus seulement l’espoir. C’est au delà de ce stade que se trouve la véritable possibilité d’une vie pour l’enfant. Lorsque les éducateurs et le personnel d’une maison pour enfants inadaptés font passer l’enfant par ces processus, ils ont effectué une thérapie qui est sûrement comparable au travail analytique.

Il est courant que les parents fassent ce travail avec l’un de leurs enfants, mais bien des parents, qui sont capables d’élever des enfants normaux, ne savent pas s’occuper d’un de leurs enfants, si celui-ci manifeste une tendance antisociale.

Je me suis délibérément abstenu dans cet exposé de me référer aux rapports de la tendance antisociale avec :

  • Le passage à l’acte.
  • La masturbation.
  • Le surmoi pathologique, la culpabilité inconsciente.
  • Les stades du développement libidinal.
  • La compulsion de répétition.
  • La régression au stade précédant l’inquiétude.
  • La défense paranoïde.
  • Les liens sexuels par rapport à la symptomatologie.

Le traitement

En résumé, le traitement de la tendance antisociale n’est pas la psychanalyse. Il faut fournir la possibilité à l’enfant de redécouvrir des soins infantiles qu’il pourra mettre à l’épreuve et au sein desquels il peut revivre les pulsions instinctuelles. C’est la stabilité nouvelle fournie par l’environnement qui a une valeur thérapeutique. Les pulsions instinctuelles doivent être vécues pour avoir une signification dans un cadre de relation au moi74. Lorsque le malade est un enfant privé, cette proximité du moi trouvera appui dans l’aspect de la relation qui vient du thérapeute. Selon la théorie exposée dans cet article, c’est l’environnement qui doit donner une occasion nouvelle à la relation au moi puisque l’enfant a perçu que c’était une carence de l’environnement dans le soutien du moi qui a suscité à l’origine la tendance antisociale.

Si l’enfant est en analyse, il faut que l’analyste permette au poids du transfert de se développer en dehors de l’analyse, sinon il faut qu’il s’attende à voir la tendance antisociale se développer à plein dans la situation analytique et se prépare à en supporter le choc.


72 Communication faite à la Société Britannique de Psychanalyse, 20 juin 1956.

73 Il semble que cette idée soit sous-entendue dans le livre de Bowlby : Soins maternels et santé mentale, p. 54, où il compare ses observations à celles des autres et suggère que les différences des résultats s’expliquent par l’âge de l’enfant à l’époque du sevrage affectif.

74 Ego-relatedness, voir XVI, « La capacité d’être seul » (N. d. T.).