7. Mireille et sa question

I.

Mon but est ici de serrer de près un certain type de discours chez une enfant qui dans la question qu’elle pose, ne peut que poser celle d’un autre, en l’occurrence celle du père.

Un couple se présente, adressé par le Dr X. Un essai de cure psychanalytique a été conseillé pour la fille, Mireille, 8 ans, deuxième de cinq enfants ; le diagnostic est celui de « schizophrénie sur fond oligophrénique ». Deux autres spécialistes avaient mis, quelques mois plus tôt, l’accent sur le seul facteur débilité mentale. On avait alors conseillé un traitement de glutamine et une orientation en classe de perfectionnement.

Le dossier médical comprend :

i° Des indications sur les troubles antérieurs de l’enfant. (Agoraphobie à 2 ans et demi, après la naissance de la sœur Carole et une séparation d’avec la famille ; coprophilie et exhibitionnisme à 5 ans, après un accident de circulation ; diagnostic d’oligophrénie à 5 ans, de schizophrénie à 8 ans. La mère souligne que le premier développement, de o à 2 ans et demi fut normal.)

20 La copie d’une note de l’hôpital où Mireille a fait un court séjour à l’âge de 5 ans, à la suite d’un accident de voiture. Il y a eu léger traumatisme crânien. L’enfant, excitée, instable, gêne le service ; elle est rendue à sa famille avec le diagnostic d’oligophrénie -)- troubles caractériels associés.

30 Dans le dossier, je trouve également une copie de l’avis de la commission médicale de contrôle attestant que l’enfant ne peut être gardée en classe de perfectionnement en raison de la gravité du déficit intellectuel et de l’instabilité caractérielle.

Ce dossier est un ensemble auquel le père tient. C’est lui qui l’a constitué. U prend soin de ne transporter que les copies des actes médicaux. L’original, il le garde à son domicile dans un coffre-fort, où dit-il, sont rangés ses autres papiers d’affaires. Il s’agit des dossiers concernant ses procès à l’égard des différents membres de la famille. Le père me donne l’impression d’être un pantin désarticulé. Sa voix est éraillée, cassée. Ses gestes sont nerveux. Sa mise peu soignée : les vêtements sont tachés, les boutons manquent, la cravate est de travers. Sa fille, il a l’air de me l’offrir : « Elle est très spéciale, comme la tante Eugénie (tante schizophrène que nous allons retrouver plus loin) ; à mon avis, elle a quelque chose de plus, une petite perversion, tout léger mais ça se perçoit. » « La psychanalyse, j’y ai pensé pour moi, ça m’intéresse, j’ai lu Freud, j’ai des obsessions sexuelles, je pourrais vous apporter des choses intéressantes, mais puisque Mireille est malade, il en suffit d’un en psychanalyse. » C’est dans les mêmes termes qu’en fin de cure la mère me signifiera qu’il suffit d’avoir un enfant en psychanalyse, sous-entendant qu’il faut bien laisser quelque part un fou.

Pendant que le père parle, la mère reste figée, immobile sur sa chaise, les mains croisées. La jupe de son tailleur lui arrive à la cheville, son visage est sévère et enfantin à la fois. Ses cheveux sont tirés en arrière en un chignon serré. Ses lunettes lui donnent l’allure d’une vieille jeune fille effarouchée. Elle désapprouve visiblement le discours de son mari. Mireille lui convient comme elle est. Elle craint qu’on ne veuille la séparer de son enfant. « Quand Mireille est là, j’ai pas peur », me dit-elle. « Nous avons recours à la psychanalyse dans le seul but de rendre à nouveau possible une scolarisation en milieu spécialisé », ajoute le père. Au cours de l’entretien, la mère avoue avec réticence sa dépression durant sa grossesse ; elle ajoute : « Je ne sais comment j’ai pu être enceinte, ça doit être les bains de mer. » Le bébé lui a donné du mal. Mireille, dès sa naissance, a été vomisseuse, anorexique et ensuite insomniaque. Ces faits ont été passés sous silence dans les interrogatoires précédents. (Ils me sont livrés ici-après l’aveu d’une dépression au cours de la grossesse. J’apprendrai plus tard que c’est depuis l’âge de 12 ans, que la mère est en proie à des accidents dépressifs.) Le père, en riant, m’explique qu’il soignait l’insomnie de Mireille en l’étouffant d’eau pour l’empêcher de crier. Ce couple me met mal à l’aise. Cette enfant que je ne connais pas encore m’apparaît, à travers le discours des parents, comme un instrument qui sert au plaisir de l’un, et comme un objet qui colmate l’angoisse de l’autre.

Quelques jours après, je reçois Mireille. Drôle, malicieuse, jolie avec ses joues rondes, ses grands yeux noirs, ses cheveux longs en bataille, l’enfant apparaît comme un petit diablotin. Très à l’aise dans la pièce, elle m’ignore, va d’un jouet à l’autre, s’assied et dessine. Je lui explique qu’elle vient pour dire les choses vraies qu’elle sent et qui lui font parfois peur. L’enfant commence à parler et je suis submergée par les mots ; ça tourne, ça valse, ça vient, ça part. L’enfant est à son affaire : dessin, pâte à modeler. Le discours vient en sus, une parole la traverse.

Qui c’est Mireille ? est la question qu’elle pose à la première séance. Elle n’attend aucune réponse. est-ce Mireille ou quelqu’un à travers elle qui pose l’interrogation ? Telle est ma réflexion. Je ne me lance dans aucun discours. Mireille est absorbée par la fabrication de menus objet :

—  Ça rentre dans le ventre et ça tue.

—  Dans le ventre de qui ? est ma question : est-ce que ça tue pour de vrai ou pour de rire ?

L’enfant se lève, marche, rythme d’un balancement des bras l’incantation suivante :

—  La fille du Pasteur parle mal et ne connaît pas son nom. Le père du Pasteur ne connaît pas son nom et le Pasteur non plus. Mireille cause au Pasteur, au père du Pasteur, on ne l’écoute pas. Ils ne savent pas ce qu’ils font. Us ne savent pas ce qu’ils sont. Alors Mireille en a marre et prend un fusil pour tuer le Pasteur, le grand-père. Quand c’est fini, elle les mange.

Ce discours se veut accusateur. Toute association d’idées est refusée. L’enfant a repris sa place ; les mêmes petits objets l’occupent. Je reste saisie par ces paroles qui ont l’air de venir d’ailleurs, et se posent là comme des énigmes. Dans ma tête résonnent encore les paroles accusatrices du père à l’égard de son propre père, de ses frères, du père de sa femme et des frères de celle-ci : « Je les aurai tous », m’a-t-il dit. De fait, c’est le personnage d’un Père

que l’enfant introduit dans une situation d’agressivité spéculaire.

—  Ça ne doit pas être commode, lui dis-je, la vie pour cette' petite fille dans cette famille.

L’enfant enchaîne un autre discours, qui tourne lui aussi à vide :

—  Quand la petite fille a fini de manger le grand-père, son visage change, ça devient un visage qui n’a pas de nom. Dans ce visage sans nom il n’y a plus d’yeux, ni de bouche, il n’y a plus que des crocs. La petite fille approche de l’eau et s’enfuit. Elle a peur des crocs et du visage sans nom, elle peut dans l’eau se voir sans yeux. Elle court la petite fille, tout loin. C’est horrible d’être regardé sans yeux. Elle trouve un étang. Mais c’est toujours le même visage sans yeux qu’elle voit, elle ne peut plus parler, alors elle se noie.

Pendant trois mois, l’enfant livre une série de thèmes où circulent le Nom du Père, la mort, la haine, le châtiment.

Mon seul commentaire est le suivant :

—  Tout cela n’est guère commode à vivre pour une petite fille.

Mireille ne tient pas à ce que je parle, elle s’angoisse devant tout essai de symbolisation.

En trois mois, la fillette apprend à lire avec sa mère ; elle est adaptable à une vie de groupe en milieu spécialisé. Cette rapidité dans l’acquisition de la lecture nous étonne. Mireille certainement savait déjà lire. L’analyse lui a permis de ne plus être à la place d’un Autre lisant pour elle. C’est elle à présent qui va rire, pleurer, se fâcher, du lieu même des personnages du livre.

La mère est déprimée, elle a l’impression que Mireille lui échappe. Le père devient impuissant et menace de divorcer.

—  J’en ai assez des comédies de ma femme. C’est une hystérique, le Docteur me le dit, elle en veut de l’amour, puis elle change d’avis, elle crie, elle pleure ou elle s’enfuit. Je ne sais jamais ce qui m’attend avant, pendant ou après les relations sexuelles. Dire que Mireille assiste à tout ça depuis sa naissance !

—  Depuis sa naissance ?

—  Elle est restée dans notre chambre jusqu’à la naissance de sa sœur Carole. Après, on l’a mise dans une autre pièce et c’est

alors qu’elle a commencé à appeler la nuit, à avoir des peurs.

Le père cherche à être impliqué dans la cure au même titre que l’enfant. Il développe, en se servant d’elle et de moi, des revendications à l’égard de ses supérieurs hiérarchiques. « Voyez ce que vous faites de moi », a l’air de me dire la mère ; « Regardez comme on cherche à me nuire », suggère le père.

En touchant au statut de Mireille dans sa famille, je me heurte donc à la position des parents, qui m’est présentée à travers le déguisement du symptôme. « J’ai 10 de tension, je ne peux plus vous amener ma fille », me dit la mère. « Mon chef n’accepte pas qu’on soigne ma fille, il cherche à me nuire dans mon avancement », me déclare le père. Chacun, derrière son masque, fait entendre une exigence, une revendication, pour que rien ne change ici, comme si, dans un ailleurs, rien ne se jouait. Mireille connaît l’enjeu puisqu’elle reprend une parole qui manifestement vient de la mère pour me dire :

—  La psychothérapie c’est pas fait pour les enfants fragiles.

—  C’est ce que pense maman, lui dis-je ; avec ta maladie, tu es son bouchon104. Quand tu n’es plus malade, c’est maman qui a des peurs et des fatigues. Tes parents ont compris qu’il fallait continuer la psychothérapie.

L’enfant me regarde pour la première fois, marque un temps d’arrêt et puis part d’un grand éclat de rire :

—  Mme M. est dans la psychothérapie, mais attention, ça rend fragile.

Mireille se lève, va, vient, se met à la fenêtre et d’une voix grave déclame ce qui suit :

—  Dans la vie, un homme court, il laisse des traces, pfft, il est disparu. Un autre homme vient, il laisse des traces, pfft il est disparu. Le troisième homme vient et laisse des traces, mais le tonnerre se met à rugir de tout ce qui ne peut s’effacer.

—  C’est quoi les traces ?

—  Tu sais bien, c’est les tombes, il y en a plein.

—  C’est tout ce qui ne peut s’effacer dans la vie d’une petite fille, des parents de la petite fille, des parents des parents de la petite fille, c’est tout cela que Mme M. et Mireille vont essayer de comprendre.

—  Il n’y a rien à comprendre. Le Bon Dieu, il n’y en n’a pas et les tonnerres ne parlent plus. Ils ont tout dit et toi tu m’embêtes.

« Il n’y a rien à comprendre » est déjà l’effet d’une ru£turation dans l’analyse. L’enfant y entre par le refus, pour revenir aussitôt après au type de discours dans lequel elle est parlée. Elle va s’y arrêter pendant de longs mois. Le Je s’efface, le nom disparaît. L’enfant se fait appeler Carole (nom de la sœur plus jeune à laquelle elle est très liée) et s’accroche à l’objet phobique, comme pour se protéger contre le danger de toute relation de désir. Sa peur du soleil et du train la mettent dans un tel état d’excitation que les parents interrompent l’analyse. La cure est suspendue le jour où Mireille, dans un cri, retrouve le Je pour me dire :

—  Je ne veux plus revenir.

La mère m’écrit : « La place de Mireille est auprès de ses frères et sœurs, la psychothérapie lui fait du mal. » On sent dans les lignes l’accent d’un triomphe ; la mère a gagné, elle a réussi à garder l’enfant pour elle.

Six mois s’écoulent (i an et demi nous sépare du premier entretien).

Le père demande à me voir et m’apporte un rêve :

—  Ma mère m’impose une tâche. Je tombe dans le ravin. J’ai une frayeur et les jambes coupées. Il fallait que je parle à un psychanalyste de ce rêve, me dit-il. Je vous ai ramené Mireille, j’aimerais que vous me donniez une garantie contre ma femme.

C’est parce que le père souffre d’éjaculation précoce qu’il prend sur lui de me ramener sa fille, tout en me mettant en demeure de lui fournir une garantie contre sa femme… Elle détient en effet l’autorité ; lui, il joue à être le chef, tout comme enfant il jouait à être le mari de sa mère.

—  Donnez-moi l’adresse d’un analyste, demande le père, j’ai besoin d’une analyse pour moi.

L’adresse, je la lui donne, il ne l’utilisera pas.

Mireille apparaît, immobile entre deux portes, sur un terrain qui n’est ni mon bureau, ni le couloir :

—  Je ne veux pas entrer, me dit-elle.

—  A la dernière séance, tu m’as dit : « Je ne veux pas revenir » ; maintenant tu me dis : « Je ne veux pas entrer ». Pourquoi, puisque tu as une envie, restes-tu entre deux portes ? Si tu entres, tu es avec moi, et on pourrait comprendre ce que ça veut dire.

—  Non, non, non.

Mireille trépigne, elle tient la revue Vogue dans une main. Mireille lit en effet n’importe quoi, les illustrés, les livres de la bibliothèque rose, Elle, Paris-Match ou France-soir. Elle traîne de la lecture dans ses déplacements, tout lui est bon. Mireille est incapable de raconter ce qu’elle vient de lire. Toute phrase enregistrée est renvoyée d’une façon déformée. Certaines histoires bibliques jointes au personnage de la mère Mac-Miche et au dernier fait divers, contribuent à camper son univers.

Mireille continue à crier. J’écris sans faire attention à sa présence dans cette zone d’ombre. Je lance alors ces paroles :

—  Quand il y a un Père pour commander à la maman et à la petite fille, c’est plus commode. La petite fille n’a plus besoin d’avoir peur. Elle sait où elle se trouve.

L’enfant laisse tomber la revue, ferme les portes et entre. Elle s’arrête immobile devant moi. Je demande :

—  Tu as beaucoup de choses à me dire.

—  Oui.

L’enfant se couche sur le divan. C’est le Je de la mère qui apparaît :

—  J’ai mal à la jambe, elle se casse. Je ne veux pas devenir une petite femme, mais une moyenne femme – ça me fait peur d’être une petite femme, parce que ça veut dire que je suis une petite fille. Je ne veux pas être une femme ridicule. Je ne suis pas faible. Cependant, quand on est une femme trop tôt, c’est comme ça qu’on devient faible. C’est une mauvaise habitude. Faire l’amour, ça fait devenir faible. C’est être mal élevé. Il faut être une vraie femme.

Le père souffre d’impuissance ou d’éjaculation précoce. La mère, dans ses crises, signifie qu’elle ne peut s’accepter comme manque. Mireille effectue son retour dans la parole maternelle. Elle se trouve comme dans un miroir. Si elle introduit le signifiant phallus, elle touche à des repères qui provoquent l’effondrement des parents : il n’y a alors, pour elle, pas d’autre solution, semble-t-il, que de reprendre le rôle de prothèse auprès de la mère. Chacun devient ainsi l’otage de l’autre. « Mireille quand elle est là j’ai plus peur des voitures », me dit la mère. « Maman veut Mireille comme ça, alors pourquoi changer », répond l’enfant.

Qui dans l’analyse va faire la loi de la thérapie : la mère, le père, l’enfant ou l’analyste ? Qui désire la guérison ? Que signifie la guérison pour celui qui la désire ? Pourquoi Mireille vient-elle, pour qui ? Autant de questions qui ne trouvent que peu à peu leur réponse dans la cure.

C’est en tant que sujet que Mireille apparaît maintenant dans son symptôme. Elle fait de sa folie, de sa sottise, l’enjeu dans l’analyse. Elle tient le rôle de clown, elle est là, folle pour amuser. Deux personnages apparaissent : la cousine Mireille oligophrène, enfant préférée de la grand-mère paternelle (les deux enfants ont vécu ensemble entre 5 et 4 ans et la tante Eugénie, tante schizophrène, seule personne aimée du père (il s’agit d’une cousine éloignée), chez qui la fillette fait de fréquents séjours. Mireille me livre une succession de discours. C’est une parole, celle de l’Autre, qui tourne. Portée par son interrogation, elle ne peut introduire aucune symbolisation du désir de l’Autre. Le nom du Père n’ayant pas fonctionné, il n’y a pas d’axe autour duquel faire tourner son discours. Qui parle à travers elle, est-ce la tante Eugénie ?

—  L’amour, le tempérament, vive les cocottes. Les cocottes ça baise, ça finit au vide-ordure. Une grande noce, toutou’s madine. Le jour a dit : je veux la lune. La grande Éva meurt dans le viol.

Ce qu’elle raconte l’amuse, dans sa drôlerie Mireille retrouve tante Eugénie, et me supprime. À d’autres moments, elle est le reflet parlant de sa mère, elle lui emprunte sa voix, sa démarche, ses gestes, minaudante, précieuse, elle se contorsionne dans la glace, arrange un chignon imaginaire et déclare :

—  Mireille est moins sotte que maman. Les chéri loza, on les renverse dans leur lit. La chérie loza crie. Le chéri lozère dit : tais-toi, c’est la culbute.

S’agit-il d’une référence à des paroles entendues ? A plusieurs reprises, l’enfant, sous des allusions diverses, indique (à l’instar du père) que la comédienne, la vraie, c’est maman et qu’elle, Mireille, en connaît un bout sur leurs démêlés sexuels.

L’enfant est gênée dans la cure par le vœu inconscient de la mère que rien ne change. Ses progrès en classe de perfectionnement amènent l’institutrice à envisager pour elle un changement de milieu scolaire, et à souhaiter une mise en internat. J’encourage les parents dans cette voie, la continuation de l’analyse marquant ainsi une étape : nous visons maintenant autre chose que le vœu initial de la famille. Une petite pension pour enfants normaux peut accueillir Mireille. Son départ est décidé, il correspond à la fin de la deuxième année de cure. La mère est inquiète, elle accepte mal les décisions de son mari mais n’ose s’y opposer ouvertement. Au moment du départ, l’enfant paraît fiévreuse, le père lui dit : « Ce n’est rien, il y a tout ce qu’il faut à la pension pour te soigner. » La fillette quitte sa famille sans drame. C’est par le biais de son enfant que le père a pu imposer la loi à sa femme, pour un court temps d’ailleurs. La nuit, un médecin est appelé d’urgence : « Docteur, lui dit la mère, je vais mourir. J’ai là un creux. Je ne me sens plus. » Mireille qui comblait ce creux est, en effet, partie. L’enfant n’ayant pas réussi à fléchir le père par une maladie, c’est la mère qui va s’y employer à travers le symptôme.

Séparée des siens, l’enfant se permet d’avoir des désirs et articule des demandes (vœu d’avoir une poupée, des bonbons, de l’argent, de faire de la danse). Elle est amenée aux séances par une monitrice. Très vite, le père intervient, cherche Mireille à la pension, me la conduit au détriment de son activité professionnelle. Sa femme le charge de me dire que les autres enfants supportent mal l’absence de Mireille : « Que voulez-vous, c’est normal, Mireille nous appartient », ajoute le père. La loi paternelle fonctionne pour de rire et non pour de vrai, l’enfant est sensible à cette tromperie. Les ficelles du jeu, c’est la mère qui les tient et les tire. Nous sommes dans une situation où chaque personnage est acteur et victime à la fois, dans le rôle qu’il s’est choisi.

Plus de deux ans ont passé. Une première étape de la cure se termine. L’enfant, en posant le premier jour la question Qui c’est Mireille ?, était entrée dans la cure cachée par des histoires posées comme des énigmes. Les thèmes ont évolué à partir de l’absence de nom patronymique d’un Père, en empruntant le détour de la succession signifiante de menus objets introjectés, pour mettre ensuite l’accent sur le rôle de prothèse joué par l’enfant auprès de la mère. Elle ne peut poser sa question sans entraîner l’épuisement physique de la mère, l’inquiétude du père. Mireille abandonne alors l’interrogation pour se raccrocher à l’objet phobique : crise d’angoisse phobique ou rôle de folle, elle y trouve une protection contre l’angoisse d’un arrachement aux identifications parentales. Mireille choisit d’être le symptôme de quelqu’un dans une situation de complicité. « Il y a des choses que la petite fille ne veut pas voir », me dit-elle, pour ajouter ensuite : « Quand on s’ennuie, ça donne de la tristesse, on pense que quelque chose vous manque, qu’on est abandonné. Maman quand elle est triste, ça lui manque de ne pas avoir d’enfants, elle en veut toujours d’autres à naître pour se sentir pleine au lieu du vide avec du manque. Être sans enfants ça lui fait du chagrin. »

Le problème de la castration, Mireille ne peut l’aborder sans toucher à la position respective des parents face au signifiant (phallus, nom du Père), provoquant ainsi leur propre effrondrement.

—  Mireille mène une vie de château, me dit le père, elle a tiré le bon numéro, ça ne peut plus continuer comme ça.

L’enfant est retirée de la pension, et réintègre le milieu pathogène. La fillette, à la recherche d’une solution, choisit de rester dans son rôle de folle.

—  Le soleil pourrait guérir la petite fille, il la démolit par amusement, on ne peut rien faire.

L’enfant désigne ici les limites de l’action thérapeutique. De quelle démolition s’agit-il ? Sur ce point, Mireille est muette. Elle suggère ce qui se passe, à moi de comprendre.

Dans le vide d’où Mireille me regarde, les mots n’ont pas de sens. Elle se définit bien comme fille par rapport au garçon, oppose la vie à la mort, introduit la notion de parenté et l’interdit de l’inceste, et les thèmes majeurs circulent, comblant les signifiances perdues ; mais un axe fait défaut. Non seulement l’appréhension de l’ordre symbolique apparaît impossible, mais si quelque chose à ce niveau devait pouvoir se faire, le père à cet instant intervient dans le réel dans le sens même d’une démolition : il m’avoue qu’il examine le sexe de son enfant, lui prend sa température, et guette les signes de puberté :

—  Dans le train, dans la rue, j’ai l’impression que tous les hommes n’ont d’yeux que pour elle et veulent lui faire des saletés.

—  Des prisons, des papas comme ça, répond l’enfant, en écho, Dieu ne devrait pas faire exister ça.

Au fur et à mesure que se précise la figure paternelle, l’enfant signifie l’impossibilité de guérir avec des adultes fous.

—  Les parents ne veulent plus d’une psychothérapie pour Cocotte. Ils n’acceptent ça qu’avec des conditions. Et pour Cocotte, Dieu c’est une énorme psychothérapie.

Ce thème de Dieu, nous allons le retrouver en fin de cure dans un rêve où Mireille comme garçon est appelée par Dieu, c’est-à-dire appelée à mourir.

—  Mes paroles sonnent faux avec Mireille, me dit le père. Je suis irrité contre elle. Elle ne me croit pas. Le pire c’est qu’elle a raison. Mon autorité part, je la trouve suffisamment guérie. Après tout, c’est à sa famille qu’elle doit s’adapter et non à la Société. La Société qu’est-ce que c’est ? – Rien que des vendus, des traîtres, tout est pourri.

—  C’est pas commode pour Mireille, lui dis-je, de – guérir, car elle n’est pas seule en cause.

Effondrement du père :

—  C’est vrai, me dit-il, qu’on a besoin de Mireille comme ça.

Quelques jours après, il amorce un délire paranoïaque. L’enfant est blessée dans un accident de voiture et témoin d’une rixe où le père blesse un rival.

—  Les hommes de ma famille, me dit l’enfant, c’est des choses pas polies à dire que je ne veux pas dire. La psychothérapie est venue, ajoute l’enfant, la petite fille est devenue sa propre personne. Puis elle s’est dit, ah non, je ne peux lui faire ça. Je veux être où je dois être, auprès de maman.

Après cet aveu, Mireille retrouve le ton prophétique du début, faisant surgir au-delà d’elle une succession de mythes. Ces mythes me touchent, ils surviennent à un moment où l’enfant assiste aux écarts de conduite d’un père délirant. J’en reçois le message en résonance à une situation impossible qui lui est faite. C’est à partir de là que l’enfant introduit l’idée de Dieu, tout en désignant l’innommable du côté du père. Ce père rempli de haine à l’égard

de son propre père est en procès non seulement avec les hommes de sa lignée (les trois frères), mais encore avec les hommes de la lignée maternelle pour des questions d’héritage. C’est face au risque réel de mort rencontré avec son père que Mireille fait surgir le mythe des trois grands rois et le mythe des trois hommes. Les trois grands Rois viennent sur le chemin de Mireille pour lui montrer l’endroit du bien et du mal. Un des rois dit qu’elle a péché et elle se noie. Dans le mythe des trois hommes, l’enfant raconte ce qui suit :

—  Un homme t’a soignée, il était vieux, 57 ans. Tu en as 39. Tu t’es mariée. Tu t’es dit : l’homme de fer, le nègre de fer qui fabrique les sabots, les voilà donc. Tu avais le choix entre un blanc et un nègre. Tu as choisi celui qui était l’homme de ton père et qui lui apportait des sabots. Ton homme était de fer. Il fabriquait des sabots de fer. Il pensait à ton père. Ton père a giflé l’homme de fer qui a pleuré, c’était ton époux. Tu as choisi un autre qui plaise mieux à ton père, c’était l’homme du coiffeur. Ton père devenait vieux. Tu as laissé trois hommes. Tu as eu alors des nègres en jouet et tu en as eu marre. Tu les a donnés à ton cousin le jour de ton mariage. L’homme de fer et le nègre sont devenus ivres. Tu as fini ta vie avec un homme, tu lui obéissais.

Dans la famille de Mireille un drame couve. Chaque fois que l’enfant a l’air de démarrer, elle trouve dans le réel l’expérience d’une mutilation qui l’accable.

La grand-mère paternelle meurt. Le deuil de sa mère, le père se veut seul à le porter. Une lutte s’engage avec le troisième frère, qu’il accuse de meurtre. C’est à travers un jeu de miroir dans lequel il se trouve emprisonné qu’il découvre ce qu’il veut être : « C’e$t-franc voleur ou bel assassin qu’il me faut devenir. » Quelque chose est en panne et ne peut plus s’exprimer. Mireille prend alors le relais et joue le rôle de bouffon du Roi. Elle dit la vérité, celle qui concerne Père.

—  C’est pas papa qui commande. Papa il fait le fou. Il est un fou. Mais c’est un secret. Papa fait le salaud contre lui-même. Il fait des choses qu’un papa ne doit pas faire. Le Seigneur est arrivé trop tard pour m’aider.

L’enfant n’ira pas plus loin. Ce qu’elle a à me dire est dit. Prisonnière au sein d’un symptôme, elle refuse qu’on vienne, par une

interprétation, la déloger de sa position. Pendant longtemps Mireille reste dans une alternative : ou la folie ou la guérison ; ou la vie ou la mort pour elle ou pour ses parents. Dans ce choix, Mireille nous renvoie à la folie du père. Elle ne peut y faire face qu’à travers son masque d’arriérée ou de folle. L’enfant jusqu’à la fin cherche à combler les signifiances perdues ; elle réhabilite la mémoire du grand-père paternel à travers l’image de la bonne grand-mère :

—  Elle était vieille la maman de papa. Elle me racontait des histoires d’un homme qu’elle aimait bien, elle se plaisait avec lui.

Quand, dans son discours, Mireille est à la recherche d’une certaine maîtrise, elle se heurte à ce qui dans les parents ne peut être abordé sans amener leur propre effondrement :

—  C’est avec toi que je suis folle, me dit un jour Mireille, pas avec les autres.

Elle m’explique ensuite le bénéfice du symptôme :

—  Ce qui fait sa joie à la folle, c’est qu’on rit d’elle.

Au même moment, l’enfant interroge sa mère :

—  Ceux qui sont anormaux et le font exprès, est-ce que c’est bien ?

La folie et l’arriération, Mireille a l’air de les poser comme une maladie à développer pour un Autre ou avec un Autre, nous désignant par là qu’elle s’y trouve comme sujet. C’est alors que Mireille m’apporte sa dernière histoire et me laisse son déguisement :

—  Ce n’est pas moi qui parle mais mon déguisement, dit-elle.

On peut se demander si ce n’est pas du lieu où je me trouve que

l’enfant articule son récit : le déguisement dont il est question ici, c’est la parole de Mme M. plus Mireille.

—  Tu ne peux être bien. Tu n’es pas capable de distinguer le toi et le moi, donc tu es folle. Ce qui me fait rire, c’est qu’il y a quelqu’un qui a confondu Mme M. avec Mme M. C’est très bien de confondre. C’est la vie. C’est agréable de confondre les rires, les pleurs et la loi de Dieu. La vie est monstrueuse, toi tu es monstrueuse. Tu es dans les monstres. Tu n’avais confiance en personne, tu n’avais que ta parole pour t’aider. Ça t’a aidée à mourir. La parole des autres n’était pas assez riche. Ta difficulté

t’empêchait de les entendre. Les autres entendaient ta parole. On ne faisait rien de bien de ta parole. Tu t’es beaucoup trompée sur la vie éternelle et sur la vie des Rois. Ta parole, pour finir, n’a pas été entendue. Le reste était pour toi. Tu n’en faisais rien. Tu étais pas capable d’en faire quelque chose. L’homme de fer te casse ton poumon en petits morceaux car il est en peine. Il fait mal aux gens pour de vrai. Que veux-tu, c’est la vie.

Quelques jours auparavant l’enfant, à propos d’un récit où « un père se cambriole sur sa fille », ajoutait : « Quand une fille remplace la femme auprès du Père, elle en meurt. »

A partir de ce récit, le ton du discours change, l’enfant s’exprime avec réserve. Elle campe avec férocité les membres de sa famille. Elle établit un bilan : pourquoi ce père fou, cette mère bonne à rien, ce frère dyslexique, cet autre énurétique et cette servante analphabète ? est-il possible que Dieu ait voulu tout cela ? L’enfant apporte alors un rêve :

— C’est un garçon qui meurt appelé par Dieu ; ce garçon c’est mon portrait. J’ai pas envie de mourir. Ça marche bien en classe. Compter reste ma difficulté. Si Dieu n’existe pas, quand même je le voudrais quelque part.

Compter pour un Autre. C’est ce qui apparaît au cœur même du délire paternel : « Si ce n’est pas moi qu’on veut supprimer, qui veut-on supprimer ? On est 4 et le partage a été fait pour 3. » Mireille est entrée en analyse en posant le mythe des trois hommes à travers la voix du tonnerre rugissant de tout ce qui ne peut s’effacer. Ce mythe nous le retrouvons à la fin. Il nous renvoie au délire du père et à la relation perverse qui le lie à sa fille. C’est à ce niveau^-là que, d’une certaine façon, Mireille demeure en panne.

II.

Mireille est-elle oligophrène ou psychotique ? c’est la question que je me pose après quatre années de cure psychanalytique.

Dès le départ, j’ai été saisie par la richesse étonnante d’un discours surgissant par-delà l’enfant afin qu’une vérité jaillisse, s’impose, mette en accusation parents, grands-parents, arrière-grands-parents. D’où vient cette parole, ce rythme, cette poésie qui éclate

chez ces enfants atteints précocement par un drame qui les dépasse ? Guy, oligophrène de 8 ans, ne m’a-t-il pas tenu lui aussi un certain type de discours contrastant par sa richesse avec la pauvreté de communication du garçon ?

« Papa a fait beaucoup de péchés avant sa mort, il était crevé.

Il était si fatigué

que ça n’a que trop duré.

Il est mort écrasé U est mort éclaté.

La paix est revenue enfin. »

Le père paranoïaque s’était suicidé, l’enfant n’était pas censé le savoir. Le non-dit revêt dans ces cas toujours un caractère d’exceptionnelle gravité. Ce non-dit renvoie la plupart du temps à ce que l’enfant sait mais ne veut pas savoir.

La cure psychanalytique peut arracher ces enfants à l’asile, mais non toujours préserver cette promesse qu’ils semblent porter en eux : au fur et à mesure que la cure avance, le discours se fait plus terne, l’enfant est « adapté » ; au prix de quoi ? au prix de la mort, parfois, d’une certaine forme de la réalisation de lui-même. Si l’enfant paye avec son corps (à travers maladie ou accident) une malédiction, il garde, semble-t-il, plus facilement à sa disposition cette richesse verbale qui chez d’autres se perd avec la guérison. (Cette perte de richesse verbale coïncide avec le tassement des phénomènes de suppléance lorsqu’il y a eu échec de toute possibilité de symbolisation. La perte a lieu aussi dans les cas où le sujet, par suite de l’évolution de la cure, s’est rapproché du névrosé, introduisant alors des mécanismes de défense contre le retour du refoulé.)

Pour comprendre ce qui s’est passé, redisons-le encore une fois. C’est dans le sens même de son désir que ce type d’enfants a été précocement atteint, annulé ou perverti. Dès le niveau oral, le besoin a apporté la mort ; la demande de la mère étant que le bébé ne s’éveille pas au désir. Meurtri dans la représentation qu’il peut avoir de son corps, l’enfant sent ensuite peser sur lui le désaveu d’un sexe, lieu de désir. Dans la scène primitive, il ne peut se situer, car ce qu’il rencontre au niveau des parents, ce sont des

fantasmes ou vœux de mort. Le travail, dans l’analyse, consiste à permettre à l’enfant d’arriver à vivre de cette mort-là. C’est loin d’être toujours possible. Le pronostic d’une guérison dépend en partie de l’intensité du lien qui lie l’enfant au parent pathogène.

Le cas de Mireille pose d’une façon particulièrement aiguë un problème qui est loin d’être exceptionnel en psychanalyse d’enfants. L’analyste se trouve confronté d’emblée avec l’impuissance, la perversion, la délinquance, la folie de l’adulte, d’un adulte dont une parole s’est trouvée véhiculée à travers la famille. L’enfant s’est fait le représentant d’une malédiction, ou tout simplement du non-dévoilable. En lui subsistent deux possibilités de discours : la communication directe d’une extrême pauvreté très souvent, et ce discours de tragédie ou de vaudeville qui le traverse et dans lequel à un moment il arrive à se situer comme sujet pour conserver un langage de mythes, de contes, servant à exprimer l’inexprimable.

Au fur et à mesure que se dit ce qui n’a pu jusqu’alors entrer dans le dire, l’enfant abandonne le mythe, revient au discours direéï avec, semble-t-il, le choix de demeurer prisonnier d’une certaine pauvreté verbale ou d’arriver à la dépasser en accédant véritablement comme sujet au monde des symboles où la parole est porteuse de sens. C’est seulement alors que sur le plan de l’analyse, l’enfant se trouve tiré d’affaire. Cette étape n’est pas aisée à atteindre et le risque d’impasse demeure jusqu’à la fin.

Nous touchons là, sur le plan technique, au problème des limites de. l’analyse. Pour qui l’enfant doit-il continuer à demeurer le fou qu’il n’est plus ? est la question qui se pose.

Ma position est d’engager une cure, même dans les cas désespérés (si j’obtiens un certain accord des parents, et s’ils acceptent le dialogue). Les pronostics les plus sombres se trouvent démentis avec la même constance que les pronostics les plus optimistes.

Le type de discours que j’obtiens dans certains cas privilégiés étonne. On me reproche de les induire, voire de les inventer. Il y a là un problème qui mériterait d’être approfondi : c’est parce que l’enfant se trouve en situation de dire ce qu’il sent comme vrai, de le dire à une personne à qui il impute le pouvoir, non seulement de connaître ses pensées, mais encore de démasquer le non-dit,

qu’il peut tirer d’un autre monde, avec les incantations des autres, ce qui dans ses mots à lui ne peut être traduit, pas plus qu’avec nos mots quotidiens d’ailleurs. Ce qu’on arrache à ces enfants, c’est la colère du poète ou des dieux – et c’est par-delà cette révolte que quelque chose peut ensuite s’ordonner dans le langage. L’analyste a une légende, celle dont les parents l’ont revêtu.

Laurence, 9 ans, en ouvrant la porte, s’arrête pétrifiée. Aucun son ne sort de sa bouche, elle me dévore du regard, se jette dans mes bras, se cache la tête. Je ne dis rien. Je lui caresse les cheveux.

—  Alors, c’est vrai, c’est bien vrai, c’est toi Mme M. ?

—  B’en oui, c’est moi. Peux-tu me dire ce que c’est Mme M. pour toi ?

Un long silence.

—  C’est celle qui n’embrouille pas les noms. C’est pas beau d’embrouiller les noms.

Un temps d’arrêt. Laurence enchaîne dans un autre discours, son discours de schizophrène, qu’elle va dès lors tenir pour moi.

Il est à peine besoin d’expliquer à ces enfants-là ce qu’est l’expérience analytique. On dirait parfois qu’ils l’ont attendue depuis toujours. Ils ont attendu la rencontre avec quelqu’un qui, parce qu’il porte en lui la dimension d’un drame, est désigné pour entendre ce qui au-delà des mots a à se faire reconnaître chez l’Autre.

Laurence est née après un frère mort, Laurent. C’est comme morte qu’elle s’est sentie désirée par sa mère. Elle ne savait rien de l’existence du frère et c’est pourtant de ce savoir-là qu’elle va d’emblée me revêtir.

Mireille, elle, me dit qu’il n’y a rien à comprendre. « Les tonnerres ne parlent plus. Us ont tout dit et toi tu m’embêtes. » Cependant, elle va parler, tantôt mutine, tantôt grave – ça parle et elle n’y est pas, ça parle et elle s’y trouve – c’est-à-dire qu’elle devient maîtresse de faire appel, au-delà d’elle, à des mythes, de faire entendre ainsi l’insoutenable vérité, l’inhumaine solitude. Après quoi on découvre que le règne des dieux est révolu. L’enfant qui se voulait non concernée enchaîne à un autre niveau sur le problème qui demeure et qu’elle peut ensuite aborder sans masque. Ce certain discours que l’enfant livre dès le départ de la cure, il le livre parce que, parallèlement, un autre mouvement s’opère : les parents viennent eux aussi parler ou déparler chez l’analyste de leur enfant – c’est-à-dire amener leur problème ou plutôt les fantasmes dont l’enfant, par son symptôme, s’était jusqu’alors fait le représentant.

C’est à travers Mireille que la mère exprime ses plaintes, le père ses revendications. Le rythme du discours de l’enfant alterne avec celui des parents : « C’est comme les facettes d’une boîte magique, constate le père en réponse à une de mes remarques, quand le rouge s’allume ça déclenche le vert ailleurs. » L’évolution de Mireille (c’est-à-dire son interrogation à travers le sexe, la mort, la métaphore paternelle) met l’un et l’autre parent en danger : chacun intervient alors à sa manière pour arrêter la cure ou en limiter les effets. La mère exprime clairement son vœu de « garder Mireille comme ça » (nous avons vu comment toute séparation plonge la mère dans une angoisse phobique ou dans une crise somatique, Mireille prenant ainsi une fonction de prothèse auprès d’elle). Entendre la mère ne signifie pas l’analyser ; l’inviter à parler permet de faire entrer dans son discours ce qui demeurait, sinon, dans le non-dit, et dans ce non-dit, il y a les fantasmes sexuels de la mère que l’enfant représente dans son symptôme (son allure ou discours de folle). Ce sont les aberrations sexuelles des parents que Mireille a pour mission de masquer – et ces aberrations nous ramènent au problème œdipien des parents.

Nous avons vu, d’autre part, combien la relation perverse du père à sa fille rend impossible pour celle-ci tout refoulement de l’Œdipe. Mireille semble n’avoir de sens pour lui qu’à se situer à une certaine place, dans la faille de son voyeurisme. Ce père est ce qu’il est… je n’ai pas eu d’autre choix que de l’écouter. À travers Mireille, il m’a posé son problème œdipien, sa haine pour son frère et ses obsessions sexuelles. Sa relation à son enfant est faite d’une succession d’agressions anales, de mises en danger à travers des accidents de voiture, de menaces verbales de mort. Le sexe de Mireille, on en parle, il est à voir, mais l’enfant n’a pas le droit d’en disposer pour elle.

Dans les agressions du père sur l’enfant, la mère est complice passive ; ils sont deux à rechercher véritablement à travers leur fille une forme de jouissance sexuelle (ce qui suppose, au niveau de l’enfant, l’abolition d’un sexe qui n’a pas à lui appartenir en propre). Quand les parents me disent : « Mireille nous appartient », c’est aussi bien de son sexe qu’il s’agit que d’elle en tant que malade. Non encore pubère, n’est-on pas déjà préoccupé à l’idée qu’elle puisse ne pas demeurer vierge ? Lorsque Mireille en fin de cure quitte son discours de folle pour m’apporter son premier rêve, elle y désigne ce qu’elle croit être le vœu maternel à son sujet : « être un garçon qui meurt appelé par Dieu ».

L’impasse dans la cure de Mireille, c’est bien qu’elle ne voit jamais d’autre solution à la situation qui lui est faite, que la mort ou le non-désir. Comme sujet de désir, Mireille se trouve, nous l’avons vu, la plupart du temps dans un intervalle (ce qui se montre d’une façon assez saisissante dans l’apparition et la disparition du JE). C’est seulement face à la maladie qu’au niveau du désir l’enfant a, semble-t-il, le droit de se compter (du fait qu’elle s’y annule). La maladie, Mireille y disparaît et s’y accroche en même temps. Elle y disparaît pour que le dialogue avec l’Autre se fasse par le biais de son symptôme (c’est sa folie qui occupe les adultes). Elle s’y accroche et puise dans l’imaginaire une réponse qui devient un point de repère, même s’il s’agit d’un alibi (Mireille dans la situation transférentielle me demande de participer à son jeu de défense). L’enfant tout au long de la cure recherche dans le discours de l’Autre un élément tiers qui interviendrait pour introduire un ordre, afin de la soustraire à une situation duelle sans issue – mais elle se heurte alors au vœu du père : « C’est franc voleur ou bel assassin que je veux être » – c’est-à-dire : j’entends demeurer en marge de toute Loi, moi représentant de la Loi1. Les accès de violence d’un père meurtrier en puissance mettent Mireille dans un désarroi qu’elle ne veut pas voir. Ce père la séduit par son intelligence, bien qu’il la mette en danger sur un autre plan ; sa mère, elle la méprise dans tous les domaines. L’enfant n’a personne sur qui compter, et en fin de cure, rappelons-le, « c’est compter qui reste ma difficulté », nous dit l’enfant qui formule le vœu de pouvoir situer quelque part une image de Père transcendant (en opposition) au père réel pour qui compter signifie : meurtre ou suicide). Intuitivement la fillette connaît les repères qui lui manquent, mais elle a bien du mal à faire le deuil des repères en défaut chez les parents, chez le père en particulier. C’est là que se noue le point d’impasse.

L’enfant, dans ses progrès, participe donc aux effets produits dans l’inconscient des parents.

Nous distinguons dans la cure deux mouvements : Dans l’un, Mireille répond au désir inconscient de la mère en se situant comme objet servant à masquer l’angoisse de celle-ci. Il suffit d’une maladie, n’importe laquelle pourrait faire l’affaire. Ce qui compte, c’est d’éviter la dépression de la mère en lui donnant préoccupations et soucis. À ce niveau-là, on peut dire que Mireille est le symptôme des parents, de la mère en particulier. La situation transférentielle nous fait comprendre que si dans un premier temps la maladie de la famille c’est Mireille, c’est ensuite moi qui prend le relais et qui supporte l’angoisse parentale. Ceci permet à l’enfant une évolution en son nom propre. Ici se situe le deuxième mouvement qui ne peut se distinguer toujours radicalement du premier. Mireille y apparaît comme sujet tout en continuant à être le symptôme de quelqu’un.

Dans le premier mouvement, la cure ne se fait pas en son nom. Elle est successivement Mireille + Mme M., Mireille + Mère, Mireille + tante Eugénie, Mireille + cousine. Je suis complice de ce qu’elle ne veut ni voir ni entendre ; elle me fait participer à son jeu de défense tandis qu’elle se défend d’autre part dans la situation transférentielle contre toute menace de dévoration voyeuriste. Mireille m’annule en tant qu’Autre dans ses crises hypomaniaques, et c’est à travers des déguisements divers qu’elle va ensuite se donner à voir. Le JE s’éclipse, le nom s’efface. Lorsque Mireille apparaît dans le discours sous le déguisement de Mireille + sa mère, c’est pour désigner de cette place que la comédienne, la vraie, c’est l’Autre et pas elle. Nous l’entendons également à travers le discours de tante Eugénie, la tante schizophrène aimée par le père ; elle s’affirme comme Mireille sotte à l’instar de la cousine oligophrène du même ctge, dénommée Mireille, et enfant préférée de la grand-mère paternelle. Il y a là comme une fuite dans une série d’identifications, identification même à l’image du père (c’est le discours du père qu’elle nous livre par instants). Ce sont des fuites successives au cours desquelles l’enfant semble se retenir dans une certaine capture narcissique pour se défendre contre l’angoisse d’un arrachement possible aux identifications parentales. Mireille n’arrive à l’affronter qu’à travers le circuit des mythes qu’elle fait surgir d’elle-même, en quête désespérée d’une possibilité de symbolisation. C’est là qu’elle se trouve renvoyée au problème propre des parents, que se superpose leur discours et que s’engage entre elle et eux ce jeu de leurre. Lorsque dans la cure l’enfant semble prête à démarrer, le père à ce moment intervient dans le réel par des agressions, la ramenant ainsi sur un terrain où tout processus de symbolisation ne peut qu’être voué à l’échec. L’enfant s’efface à ce moment-là devant le signifiant de la maladie pour demeurer sous cet emblème marquée du signe de l’Autre.

Ici se situe le second mouvement, où elle découvre la nature du symptôme : « est-ce bien d’être anormal si on le fait exprès ? » est la question posée à sa mère – tandis qu’elle me fait cet aveu : « C’est avec toi que je suis folle, pas avec les autres », signifiant ainsi qu’on est fou pour un Autre, avec un Autre et que, mon Dieu, elle est prête à se contenter de ma personne. Je suis ainsi devenue celle pour qui elle réserve son symptôme. Si Mireille a recouvré une intelligence normale*, une adaptation scolaire suffisante, si son langage est devenu cohérent, il n’en demeure pas moins que sur le plan de l’analyse on ne peut la déclarer guérie. Elle garde la possibilité pour quelqu’un d’autre de recourir à d’autres symptômes.

Le problème de la castration n’a pas été abordé dans la cure ou plutôt, lorsque Mireille a eu l’air d’introduire cette question, c’est à travers les parents que l’interrogation s’est posée, entraînant les réactions persécutives de ceux-ci. Mireille ne peut en effet s’appuyer sur le phallus comme manquant à la mère, sans entraîner à chaque fois l’effondrement de celle-ci. Quand l’enfant se trouve portée par sa question, elle cherche en vain un axe autour duquel ordonner ce qu’elle dit. Il n’y a pas de saisie du Nom du Père, il n’y a pas de référence possible à la mère, l’enfant se trouve dans le vide. C’est de ce vide qu’elle me regarde. Si je donne un sens à son discours, elle défait son jeu, mais s’angoisse lorsqu’une possibilité de symbolisation surgit. Dans le jeu de leurre qu’elle mène avec les parents ou l’analyste, il n’y a pas de symbolisation du désir de l'Autre ; c’est avec son symptôme de folle qu’elle va se faire l’enjeu, d’où les fuites dans une série d’identifications dans lesquelles nous voyons Mireille se dédoubler à l’infini.

Nous avons rencontré dans la cure, trois sortes de discours :

i°) L’enfant est parlée par sa mère, par la tante Eugénie, par la cousine, par Mme M., par son père.

2°) Quand elle parle, elle, comme sujet, il n’y a rien : car d’enjeu, il n’y en n’a pas. Elle amène les mots-clés du non-dit, les mots majeurs circulent, noyés dans le discours, mais ne s’inscrivent pas dans un mouvement de signifiance.

3°) Sous l’effet d’une structuration dans l’analyse, la présence de Mireille se fait sentir, et c’est sous la forme de la négation que le JE va d’abord prendre un sens. C’est le je ne veux pas revenir du début de la cure, le je ne veux pas mourir de la fin. Entre ces deux mouvements, l’enfant va faire surgir les mythes ; mais c’est dans le vide que les signifiants vont tourner ; le Bien, le mal, la naissance, la mort, le père viennent là comme effets de suppléance à des significations perdues. L’effort de Mireille pour introduire ensuite l’image de la bonne grand-mère paternelle « qui dans son enfance lui racontait des histoires d’un homme », signe, peut-être, la date où une hystérie a essayé de se structurer comme défense contre des mécanismes psychotiques.

Dans l’analyse, il y a eu transfert, dans la mesure où, malgré son angoisse devant toute symbolisation, quelque chose de l’ordre symbolique est tout de même arrivé jusqu’à elle.

Mireille est-elle oligophrène ou psychotique ? telle est la question posée en début de cure. En fin de cure, je me demande si l’analyse n’a pas fait d’elle à un moment une hystérique avec identification à la tante psychotique. Je pose la question de savoir si l’éclosion psychotique ne s’est pas produite parce qu’à un moment donné l'hystérie n’a pas réussi à s’installer comme système de défense. Les diagnostics d’oligophrénie et de psychose ont été posés à des moments précis de l’histoire de l’enfant mise en difficulté avec ses repères identificatoires. La durée exceptionnellement longue de la cure est due à la relation particulière qui lie l’enfant à un père paranoïaque et pervers, à une mère hystérique et « débile ». Cela pose d’ailleurs un problème délicat quant aux limites de l’analyse chez des enfants élevés dans des foyers très perturbés. Écoutons pour terminer la mère de Mireille : « Jacques, 7 ans, dit maintenant tout ce que Mireille racontait de cochon, d’insensé, de pas comme il faut. Il n’a plus aucune retenue. Il faudrait que je vous l’amène, mais c’est assez d’avoir eu un enfant en psychanalyse, je ne vous donnerai pas l’autre. » Au moment où Mireille n’est plus à cette place qui cache à la mère sa propre angoisse, Jacques n’entre-t-il pas dans le jeu, voire dans le filet tendu par la mère pour sa propre satisfaction ? C’est la question que je me pose à l’instant où l’enfant, à une des dernières séances, me lâche ces mots : « Ma difficulté c’est qu’il me faut toujours quelqu’un pour parler à travers. » Il ne s’agit pas nécessairement d’un personnage réel. L’aveu de ce qu’elle appelle « difficulté » désigne en fait une impasse. C’est sur ce point qu’elle nous a ramené continuellement dans la cure, désignant le champ où elle se perd, se cache ou se déguise.