Sur la théorie de l’angoisse et de la culpabilité1

Mes conclusions au sujet de l’angoisse et de la culpabilité se sont développées peu à peu pendant des années ; il peut être utile de retracer quelques-unes des étapes que j’ai traversées pour y arriver.

I.

En ce qui concerne les origines de l’angoisse, Freud a d’abord avancé la théorie que l’angoisse surgit d’une transformation directe de la libido. Dans Inhibition, symptôme et angoisse il a récapitulé ses diverses théories sur l’origine de l’angoisse. Comme il le dit : « Nous voulons impartialement rassembler tout ce que nous pouvons dire sur l’angoisse et, en attendant, renoncer à l’espoir d’une nouvelle synthèse »2. Il soutient encore que l’angoisse surgit d’une transformation directe de la libido, mais semble attribuer maintenant une importance moindre à cet aspect « économique » de l’origine de l’angoisse. Il nuance cette opinion de la façon suivante : « Nous espérons éclaircir ce fait en déclarant de façon précise que le refoulement a complètement entravé le processus des décharges instinctuelles auxquelles le ça aurait voulut aboutir, le moi ayant réussi à l’inhiber ou à le dévier. Alors disparaît cette énigme : celle de la « transformation des affects » due au refoulement »3. Et : « Ce problème : comment, dans le refoulement, l’angoisse surgit-elle, n’est sûrement ni clair, ni simple. On est toutefois autorisé à s’en tenir à cette idée que le moi est bien le siège de l’angoisse : mais il faut rejeter la conception ancienne que l’énergie d’investissement de la pulsion refoulée serait automatiquement convertie en angoisse »4.

Au sujet des manifestations d’angoisse chez les jeunes enfants, Freud dit que l’angoisse est causée par « le regret de l’absence de la personne aimée (désirée) »5. Et à propos de l’angoisse la plus fondamentale de la petite fille, il décrit la peur infantile de la perte d’amour en des termes qui semblent s’appliquer dans une certaine mesure aux enfants des deux sexes : « Quand la mère est absente ou qu’elle prive l’enfant de son amour, cet enfant n’est plus sûr de voir ses besoins satisfaits, peut-être même est-il alors en proie à de très pénibles sentiments de tension »6.

Dans les Nouvelles Conférences…, lorsqu’il se réfère à la théorie selon laquelle l’angoisse naît d’une transformation de la libido insatisfaite, Freud dit que : « Cette opinion paraît être confirmée par certaines phobies très courantes chez les petits enfants…… les phobies enfantines, tout comme l’attente anxieuse de la névrose d’angoisse, nous offrent l’exemple de la formation d’une peur névrotique par transformation directe de la libido »7.

Deux conclusions, sur lesquelles je reviendrai plus tard, peuvent être tirées de ces passages et d’autres semblables : a) Chez les jeunes enfants, c’est l’excitation libidinale insatisfaite qui se transforme en angoisse ; b) Le contenu le plus primitif de l’angoisse est le sentiment qu’a l’enfant du danger d’insatisfaction de son besoin du fait de l'« absence » de la mère.

II.

En ce qui concerne la culpabilité, Freud soutient qu’elle a son origine dans le complexe d’Œdipe et surgit comme une séquelle de celui-ci. Il y a cependant des passages où Freud se réfère clairement à des conflits et à de la culpabilité surgissant à un stade beaucoup plus primitif de la vie. Il écrit : « … la culpabilité est l’expression du conflit d’ambivalence, de la lutte éternelle entre l’Éros et l’instinct de destruction et de mort »8 (les italiques sont de moi). Et aussi : « … ce renforcement est alors indissolublement lié à son cours en tant que conséquence du conflit d’ambivalence avec lequel nous naissons, et de l’éternelle querelle entre l’amour et le désir de mort »9 (les italiques sont de moi).

Bien plus, lorsqu’il parle de l’idée proposée par certains auteurs selon laquelle la frustration augmenterait le sentiment de culpabilité, il dit : « Car comment expliquer dynamiquement et économiquement qu’aux lieu et place d’une exigence érotique insatisfaite se produise un renforcement du sentiment de culpabilité ? Cela ne me semble donc possible, que grâce au détour suivant : l’empêchement de la satisfaction érotique entraîne une certaine agressivité contre la personne qui empêche cette satisfaction, et il faut que cette agressivité soit à son tour réprimée. Mais dans ce cas, une fois réprimée et transférée au surmoi, c’est l’agressivité seule qui se mue en sentiment de culpabilité. Nous pourrions, j’en suis persuadé, faire saisir d’une façon plus simple et plus pénétrante bien des phénomènes psychiques si nous limitions les découvertes psychanalytiques relatives au sentiment de culpabilité à sa dérivation des pulsions agressives seules »10 (les italiques sont de moi).

Ici, Freud affirme en toute clarté que la culpabilité dérive de l’agressivité, et cela, avec les expressions citées plus haut (« un conflit inné d’ambivalence »), laisserait penser que la culpabilité surgit à un stade très primitif du développement. En prenant cependant les opinions de Freud comme un tout, comme nous les trouvons résumées dans les Nouvelles conférences sur la psychanalyse, il est clair qu’il a maintenu son hypothèse que la culpabilité s’établit comme séquelle du complexe d’Œdipe.

Abraham, en particulier dans son étude de l’organisation libidinale11, a bien éclairci les toutes premières phases du développement. Ses découvertes dans le domaine de la sexualité infantile étaient liées à un nouveau point de vue sur l’origine de l’angoisse et de la culpabilité. Abraham pense que : « Au stade du narcissisme avec un but sexuel cannibalique, la première manifestation d’inhibition pulsionnelle apparaît sous la forme d’angoisse morbide. Le processus qui consiste à surmonter les pulsions cannibaliques est intimement associé à un sentiment de culpabilité qui vient au premier plan comme un phénomène typique d’inhibition qui appartient au troisième stade (le premier stade sadique-anal) »12.

Abraham a ainsi contribué substantiellement à notre compréhension des origines de l’angoisse et de la culpabilité, car il fut le premier à faire remarquer la connexion de l’angoisse et de la culpabilité avec les désirs cannibaliques. Il a comparé sa description schématique du développement psychosexuel à « un indicateur des trains express, sur lequel seules sont indiquées les gares les plus importantes, où ils s’arrêtent ». Il pense que « les gares qui se trouvent entre elles ne peuvent pas figurer sur un schéma de ce type »13.

III.

Mon propre travail n’a pas seulement corroboré les découvertes d’Abraham sur l’angoisse et la culpabilité et montré leur importance à sa juste valeur, mais il les a aussi poussées plus avant, en les rapprochant d’un certain nombre de faits nouveaux découverts dans les analyses de jeunes enfants. Quand j’ai analysé des situations d’angoisse infantiles, j’ai reconnu l’importance fondamentale des pulsions et des phantasmes sadiques en provenance de toutes les sources, qui convergent et atteignent leur maximum d’intensité dans les tout premiers stades de l’évolution. Je suis arrivée à voir que les premiers processus d’introjection et de projection mènent à l’établissement à l’intérieur du moi, à côté d’objets extrêmement « bons », d’objets extrêmement effrayants et persécuteurs. Ces images sont créées à la mesure des pulsions et des phantasmes agressifs du bébé lui-même. C’est-à-dire qu’il projette sa propre agressivité sur les images internes qui font partie de son premier surmoi. À l’angoisse provenant de ces sources s’ajoute la culpabilité dérivée des pulsions agressives du bébé à l’égard de son premier objet aimé, à la fois extérieur et intériorisé14.

Dans un article ultérieur15, j’ai illustré à l’aide d’un cas extrême les effets pathologiques de l’angoisse éveillée chez les bébés par leurs pulsions destructrices, et j’ai conclu que les défenses les plus primitives du moi (dans le développement normal aussi bien que dans l’anormal) sont dirigées contre l’angoisse éveillée par les pulsions et phantasmes agressifs16.

Quelques années plus tard, dans ma tentative d’atteindre une compréhension plus pleine des phantasmes sadiques des enfants et de leur origine, j’ai été amenée à appliquer l’hypothèse de Freud sur la lutte entre la pulsion de vie et la pulsion de mort au matériel clinique obtenu dans l’analyse des jeunes enfants. Nous nous souvenons que Freud a déclaré : « Les dangereux instincts de mort de l’individu subissent des sorts divers : tantôt ils sont rendus inoffensifs grâce à leur mélange avec des éléments érotiques, tantôt ils sont déviés vers le dehors sous une forme agressive, mais pour la plus grande partie ils poursuivent certainement en toute liberté leur travail intérieur »17.

Dans cette direction, j’ai avancé l’hypothèse18 que l’angoisse provient du danger qui menace l’organisme du fait de la pulsion de mort, et j’ai soutenu que c’était là la cause première de l’angoisse. La description par Freud de la lutte entre les pulsions de vie et de mort (qui mène à la déflection d’une partie de la pulsion de mort vers l’extérieur et à la fusion des deux pulsions)19 nous orienterait vers la conclusion que l’angoisse a son origine dans la peur de la mort.

Dans son article sur Le masochisme20, Freud a formulé quelques conclusions fondamentales sur la relation du masochisme avec la pulsion de mort, et il a examiné en ce sens les diverses angoisses qui surgissent de l’activité de la pulsion de mort tournée vers l’intérieur21. Parmi ces angoisses, il n’a cependant pas mentionné la peur de la mort.

Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud a examiné ses raisons pour ne pas considérer la peur de la mort (ou la peur pour la vie) comme une angoisse primaire. Il a fondé son opinion sur l’observation que « dans l’inconscient il n’est rien qui aurait pu alimenter notre conception de l’anéantissement de la vie » (p. 56). Il a aussi fait remarquer que rien de semblable à la mort ne pouvait jamais se présenter dans l’expérience, sauf peut-être l’évanouissement, et a conclu qu’« on doit concevoir l’angoisse de la mort comme l’analogue de l’angoisse de castration ».

Je ne partage pas cette opinion, car mes observations analytiques m’ont montré qu’il y a dans l’inconscient une peur de l’anéantissement de la vie. Je penserais aussi que, si nous supposons l’existence d’une pulsion de mort, nous supposons par là même qu’il y a, aux niveaux les plus profonds du psychisme, une réponse à cette pulsion sous forme de peur de l’anéantissement de la vie. Ainsi, à mon avis, le danger provenant du travail interne de la pulsion de mort est la cause primaire de l’angoisse22. Puisque la lutte entre les pulsions de vie et de mort persiste tout au long de la vie, cette source d’angoisse n’est jamais éliminée, et entre comme facteur permanent dans toutes les situations d’angoisse.

Mon affirmation que l’angoisse surgit de la peur de l’anéantissement dérive de l’expérience accumulée dans les analyses de jeunes enfants. Quand les toutes premières situations d’angoisse du bébé sont vécues à nouveau et répétées dans ces analyses, le pouvoir intrinsèque d’une pulsion dirigée contre la personne même peut être observé avec une force telle que son existence apparaît hors de doute. Cela reste vrai même si nous tenons compte du rôle que la frustration, interne et externe, joue dans les vicissitudes des pulsions destructrices. Ce n’est pas le moment de donner des preuves détaillées en faveur de mon argumentation, mais je citerai, à titre d’illustration, un exemple qui figure dans ma « Psychanalyse des enfants » (p. 164). Un enfant de cinq ans avait coutume de prétendre qu’il possédait toutes sortes d’animaux sauvages, comme des éléphants, des léopards, des hyènes et des loups, pour l’aider contre ses ennemis. Ils représentaient des objets dangereux – des persécuteurs – qu’il avait apprivoisés et qu’il pouvait utiliser comme protection contre ses ennemis. Mais il apparut dans son analyse qu’ils substituaient son propre sadisme, chaque animal représentant une source spécifique de sadisme et les organes qu’elle empruntait. Les éléphants symbolisaient son sadisme musculaire, ses pulsions à frapper et à fouler aux pieds. Les léopards qui lacèrent représentaient ses dents et ses ongles, et leurs fonctions dans ses attaques. Les loups représentaient ses excréments, doués de propriétés destructrices. Il s’effrayait parfois beaucoup à l’idée que les animaux sauvages qu’il avait apprivoisés puissent se retourner contre lui et l’exterminer. Cette crainte exprimait son sentiment d’être menacé par sa propre destructivité (ainsi que par ses persécuteurs internes).

Comme je l’ai montré par cet exemple, l’analyse des angoisses qui se produisent chez les jeunes enfants nous enseigne bien des choses sur les formes que la peur de la mort prend dans l’inconscient, c’est-à-dire sur le rôle que joue cette crainte dans diverses situations d’angoisse. J’ai déjà cité l’article de Freud sur Le problème économique du masochisme, qui était fondé sur sa découverte récente de la pulsion de mort. Prenons la première des situations d’angoisse qu’il énumère23 : « La peur d’être dévoré par l’animal totem (par le père). » C’est à mon avis une expression sans fard de la crainte d’anéantissement total de la personne. La crainte d’être dévoré par le père dérive de la projection des pulsions qu’a l’enfant de dévorer ses objets. De cette façon, c’est d’abord le sein de la mère (et la mère tout entière) qui devient dans le psychisme de l’enfant un objet dévorant24 et ces craintes s’étendent bientôt au pénis du père et au père tout entier. En même temps, puisque dévorer implique pour commencer l’intériorisation de l’objet dévoré, on sent que le moi contient des objets dévorés et dévorants. Ainsi le surmoi se construit à partir du sein dévorant (de la mère) auquel s’ajoute le pénis dévorant (du père). Ces figures internes cruelles et dangereuses deviennent les représentants de la pulsion de mort. Simultanément, l’autre aspect du premier surmoi est d’abord constitué par le sein bon intériorisé (auquel s’ajoute le pénis bon du père) qui est vécu comme un objet interne nourricier et protecteur, et comme un représentant de la pulsion de vie. La crainte d’être anéanti inclut l’angoisse que le sein bon interne soit détruit, car cet objet est vécu comme indispensable à la conservation de la vie. La menace pour la personne de la part de la pulsion de mort qui agit à l’intérieur d’elle-même est liée aux dangers qu’elle appréhende de la part de la mère et du père intériorisés et dévorants, et culmine dans la peur de la mort.

Dans cette perspective, la crainte de la mort entre dès le début dans la crainte du surmoi et n’est pas, comme le pensait Freud, une « dernière transformation » de la peur du surmoi25.

Si nous passons à une autre situation essentielle de danger que Freud a citée dans son article sur Le masochisme, la peur de la castration, je dirais que la peur de la mort intervient en elle, et la renforce, sans être « analogue » à la peur de castration26. Puisque l’organe génital n’est pas seulement la source de la gratification libidinale la plus intense, mais aussi le représentant d’Éros, et puisque la reproduction est le moyen essentiel de combattre la mort, la perte de l’organe génital signifierait la fin du pouvoir créateur qui préserve la vie et assure sa continuité.

IV.

Si nous essayons de percevoir l’angoisse primaire, la peur de l’anéantissement, nous devons nous souvenir du désemparement de l’enfant en face des dangers extérieurs et intérieurs. Je pense que la situation de danger primitive provenant de l’activité de la pulsion de mort à l’intérieur est vécue par lui comme une attaque irrésistible, comme une persécution. Considérons d’abord dans cette perspective quelques-uns des processus qui résultent de la déflection de l’instinct de mort vers l’extérieur, et la façon dont ils influencent les angoisses en face des situations externes et internes. Nous pouvons supposer que la lutte entre la pulsion de vie et la pulsion de mort agit déjà pendant la naissance et accentue l’angoisse de persécution suscitée par cette expérience pénible. Il semblerait que cette expérience a comme résultat de faire apparaître comme hostile le monde extérieur, y compris le premier objet externe, le sein de la mère. À cela contribue le fait que le moi tourne ses pulsions destructrices contre son objet primaire. Le bébé vit cette frustration par le sein, qui implique en fait un danger pour la vie, comme une vengeance à l’égard de ses pulsions destructrices contre le sein et comme une persécution de la part du sein frustrateur. En outre, il projette ses pulsions destructrices sur le sein, c’est-à-dire qu’il opère la déflection de la pulsion de mort vers l’extérieur, et, de cette façon, le sein attaqué devient le représentant extérieur de la pulsion de mort27. Le sein « mauvais » est aussi introjecté, ce qui intensifie, comme on peut le supposer, la situation de danger intérieur, c’est-à-dire la crainte de l’action de la pulsion de mort à l’intérieur. En effet, par l’intériorisation du sein « mauvais », la portion de la pulsion de mort qui a été défléchie vers l’extérieur, avec tous les dangers qui y sont attachés, revient vers l’intérieur, et le moi attribue sa crainte de ses propres pulsions destructrices à l’objet mauvais intérieur. Ces processus peuvent bien se produire simultanément, c’est pourquoi on ne doit pas prendre ma description comme un récit chronologique. En résumé : le sein frustrateur (mauvais) à l’extérieur, devient, par projection, le représentant extérieur de la pulsion de mort. Par introjection, il renforce la situation primaire de danger interne. Ceci mène à une augmentation de la nécessité du moi de défléchir (de projeter) les dangers internes (d’abord, l’activité de la pulsion de mort) vers le monde extérieur. Il y a donc une fluctuation constante entre la crainte des objets mauvais internes et celle des objets mauvais externes, entre la pulsion de mort agissant à l’intérieur et la pulsion de mort défléchie vers l’extérieur. Nous voyons ici un aspect important de l’interaction – qui se produit dès le début de la vie – entre la projection et l’introjection. Les dangers externes sont vécus à la lumière des dangers internes, et par conséquent intensifiés ; d’autre part, tout danger menaçant de l’extérieur intensifie la situation permanente de danger intérieur. Cette interaction existe dans une certaine mesure tout au long de la vie. Le fait même que la lutte ait été extériorisée dans une certaine mesure, soulage l’angoisse. L’extériorisation de situations internes de danger est une des méthodes les plus primitives du moi pour se défendre contre l’angoisse et reste fondamentale au cours du développement.

L’activité de la pulsion de mort défléchie à l’extérieur, aussi bien que son travail à l’intérieur, ne peuvent être considérés comme isolés de l’activité simultanée de la pulsion de vie. Parallèlement à la déflection de la pulsion de mort vers l’extérieur, la pulsion de vie – au moyen de la libido – s’attache à l’objet extérieur, le sein gratificateur (bon) qui devient son représentant extérieur. L’introjection de cet objet bon renforce le pouvoir de la pulsion de vie à l’intérieur. Le sein bon intériorisé, qui est vécu comme une source de vie, constitue une partie essentielle du moi, et il devient absolument nécessaire pour le moi de le protéger. L’introjection de ce premier objet aimé est donc inextricablement liée à tous les processus engendrés par la pulsion de vie. Le sein bon intériorisé et le sein mauvais dévorant constituent le noyau du surmoi dans ses aspects bon et mauvais ; ils sont les représentants à l’intérieur du moi de la lutte entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

Le second objet partiel important à être introjecté est le pénis du père, auquel on attribue aussi à la fois des qualités bonnes et de mauvaises. Ces deux objets dangereux – le sein mauvais et le pénis mauvais – sont les prototypes des persécuteurs internes et externes. Les expériences de nature pénible, les frustrations provenant de sources internes et externes qui sont vécues comme persécution, sont d’abord attribuées aux objets persécuteurs internes et externes. Dans toutes ces expériences, l’angoisse de persécution et l’agressivité se renforcent l’une l’autre. Alors qu’en effet les pulsions agressives du bébé jouent, par projection, un rôle fondamental dans cette construction des figures persécutrices, ces mêmes figures accroissent son angoisse de persécution et renforcent en retour ses pulsions et phantasmes agressifs contre les objets internes et externes qui sont vécus comme dangereux.

Les troubles paranoïdes chez les adultes sont fondés, à mon avis, sur l’angoisse de persécution ressentie dans les premiers mois de la vie. L’essence des craintes de persécution du patient paranoïde est le sentiment qu’il y a un agent hostile destiné à lui infliger de la souffrance, à le mutiler et, an dernière analyse, à l’anéantir. Cet agent persécuteur peut être représenté par une ou de nombreuses personnes, ou même par des forces de la nature. L’attaque redoutée peut prendre des formes innombrables, et spécifiques pour chaque cas, mais la racine de la crainte de persécution chez l’individu paranoïde est, je crois, la crainte de l’anéantissement du moi – en fin de compte, de son anéantissement par la pulsion de mort.

V.

J’examinerai maintenant plus spécialement la relation de l’angoisse et de la culpabilité, et considérerai d’abord à nouveau dans cette perspective quelques-unes de » idées de Freud et d’Abraham au sujet de l’angoisse et de la culpabilité. Freud a envisagé le problème de la culpabilité sous deux angles principaux. D’un côté, il n’a laissé aucun doute sur l’étroite relation entre l’angoisse et la culpabilité. D’un autre, il est arrivé à la conclusion que le terme « culpabilité » n’est applicable qu’aux manifestations de la conscience morale qui sont le résultat du développement du surmoi. Or on sait qu’à son avis le surmoi se crée comme une séquelle du complexe d’Œdipe. Les termes « conscience » et « culpabilité » ne s’appliquent donc pas encore, à son avis, aux enfants avant quatre ou cinq ans, et l’angoisse est distincte de la culpabilité dans les premières années de l’existence28.

Selon Abraham29, la culpabilité se produit au moment où l’on surmonte les pulsions cannibaliques – c’est-à-dire agressives – pendant la première étape sadique-anale (c’est-à-dire à un âge bien antérieur à ce que supposait Freud) ; mais il n’a pas retenu la différenciation entre l’angoisse et la culpabilité. Ferenczi, qui s’est aussi occupé de la distinction entre angoisse et culpabilité a dit qu’un élément de la culpabilité apparaissait dans l’étape anale. Il a conclu qu’il pouvait y avoir une sorte de précurseur physiologique du surmoi, qu’il appelle « moralité sphinctérienne »30.

Ernest Jones, dans un article publié en 192931, a traité de l’interaction entre la haine, la peur et la culpabilité. Il a distingué deux phases dans le développement de la culpabilité, et suggéré pour la première étape le nom de précriminelle. Il a relié cette phase avec les phases sadiques prégénitales du développement du surmoi, et affirmé que la culpabilité « est toujours et inéluctablement associée à la pulsion de haine ». La seconde phase est « … celle de la culpabilité proprement dite, dont la fonction est de protéger contre les dangers extérieurs ».

Dans mon article Contribution à la psychogenèse des états maniaques-dépressifs, j’ai différencié deux sortes principales d’angoisse – l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive – mais j’ai fait remarquer que la distinction entre ces deux formes d’angoisse n’est en aucune façon bien tranchée. En tenant compte de cette réserve, je pense que la différenciation entre les deux formes de l’angoisse est valable tant du point de vue théorique que du point de vue pratique. Dans l’article que je cite plus haut, je suis arrivée à la conclusion que l’angoisse de persécution se rapporte surtout à l’anéantissement du moi ; l’angoisse dépressive se rapporte surtout au mal fait aux objets aimés internes et externes par les pulsions destructrices du sujet. L’angoisse dépressive a des contenus multiples, par exemple : l’objet bon est blessé, il souffre, il est dans un état de détérioration, il se transforme en un objet mauvais ; il est anéanti, perdu, et il ne sera plus jamais là. J’ai aussi conclu que l’angoisse dépressive est étroitement liée à la culpabilité et à la tendance à réparer.

Quand j’ai introduit pour la première fois mon concept de position dépressive dans l’article ci-dessus mentionné, j’ai dit que l’angoisse dépressive et la culpabilité apparaissaient avec l’introjection de l’objet comme un tout. Mon travail ultérieur sur la position schizoparanoïde32 qui précède la position dépressive, m’a conduite à la conclusion que, quoique les pulsions destructrices et l’angoisse de persécution dominent pendant la première phase, l’angoisse dépressive et la culpabilité jouent déjà un rôle dans les toutes premières relations objectales du bébé – dans sa relation avec le sein de sa mère.

Pendant la position schizoparanoïde – pendant les trois ou quatre premiers mois – les processus de clivage culminent, y compris le clivage du premier objet (du sein) et des sentiments du bébé à son égard. La haine et l’angoisse de persécution s’attachent au sein frustrateur (mauvais), tandis que l’amour et la sécurité s’attachent au sein gratificateur (bon). Cependant, même à ce stade, ces processus de clivage ne sont jamais pleinement efficaces. Depuis le début, en effet, le moi tend à s’intégrer et à synthétiser les différents aspects de l’objet (cette tendance peut être considérée comme une expression de la pulsion de vie). Il semble y avoir des états transitoires d’intégration même chez des bébés très petits – et ils deviennent plus fréquents et plus durables à mesure que le développement progresse – dans lesquels le clivage entre le sein bon et le sein mauvais est moins marqué.

Dans ces états d’intégration il se produit une certaine synthèse entre l’amour et la haine pour les objets partiels, ce qui, selon mon opinion actuelle, donne naissance à l’angoisse dépressive, à la culpabilité, et au désir de réparer l’objet aimé endommagé – avant tout le sein bon33. C’est-à-dire que je lie maintenant l’apparition de l’angoisse dépressive à la relation avec les objets partiels. Cette modification est le résultat de mon travail ultérieur sur les étapes les plus primitives du moi et d’une reconnaissance plus grande de la nature progressive du développement émotionnel du bébé. Il n’y a pas de changement dans mon opinion que la base de l’angoisse dépressive est la synthèse entre les pulsions destructrices et les sentiments d’amour à l’égard d’un objet.

Considérons maintenant jusqu’à quel point cette modification incide sur le concept de position dépressive. Je décrirais en ce moment cette position de la façon suivante : pendant la période de trois à six mois, il se produit un progrès considérable dans l’intégration du moi. D’importants changements s’opèrent dans la nature des relations objectales du bébé et dans ses processus introjectifs. Le bébé perçoit et introjecte la mère comme une personne de plus en plus complète. Ceci implique une identification plus pleine et une relation plus stable avec elle. Quoique ces processus soient encore surtout centrés sur la mère, la relation du bébé avec son père (et les autres personnes de son entourage) souffrent des transformations semblables, et le père s’établit lui aussi dans son psychisme comme une personne totale. En même temps, les processus de clivage diminuent d’intensité et se rapportent surtout à des objets complets, alors que dans le stade antérieur ils portaient essentiellement sur des objets partiels.

Les aspects contrastants des objets et les sentiments, les pulsions et les phantasmes envers eux, qui sont en conflit les uns avec les autres, se rapprochent dans le psychisme du bébé. L’angoisse de persécution persiste et joue son rôle dans la position dépressive, mais elle diminue en quantité, et l’angoisse dépressive devient plus importante que l’angoisse de persécution. Puisque c’est une personne aimée (intériorisée et extérieure) qu’il sent endommagée par ses pulsions agressives, le bébé souffre de sentiments dépressifs intensifiés et plus durables que les expériences fluctuantes d’angoisse dépressive et de culpabilité du stade antérieur. Le moi plus intégré est maintenant confronté de plus en plus avec une réalité psychique très pénible – les plaintes et les reproches provenant de la mère et du père intériorisés et endommagés, qui sont maintenant des objets complets, des personnes – et se sent obligé sous la pression d’une souffrance plus grande à élaborer cette réalité psychique pénible. Cela mène à un besoin prioritaire de préserver, de réparer, de faire revivre les objets aimés : à la tendance à la réparation. Le moi fait grand appel à la défense maniaque34, comme à une autre méthode, bien souvent simultanée, pour se défendre contre ces angoisses.

Les progrès que j’ai décrits n’impliquent pas seulement d’importants changements qualitatifs et quantitatifs dans les sentiments d’amour, dans l’angoisse dépressive et la culpabilité, mais aussi une nouvelle combinaison de facteurs qui constitue la position dépressive.

On peut voir par la description précédente que la modification de mes idées – sur l’éveil plus précoce de l’angoisse dépressive et de la culpabilité – n’a altéré ma conception de position dépressive en rien d’essentiel.

Je voudrais examiner maintenant de façon plus précise les processus par lesquels l’angoisse dépressive, la culpabilité et le désir de réparation se produisent. La base de l’angoisse dépressive est, comme je l’ai décrit, le processus par lequel le moi synthétise des pulsions destructrices et des sentiments d’amour envers un seul objet. Le sentiment que le mal fait à l’objet aimé est causé par les pulsions agressives du sujet, telle me parait être l’essence de la culpabilité. (Le sentiment de culpabilité du bébé peut s’étendre à tout mal qui arrive à l’objet aimé – même le mal fait par les objets persécuteurs du sujet.) Le désir d’annuler ou de réparer ce mal résulte du sentiment que le sujet l’a causé, c’est-à-dire de la culpabilité. La tendance réparatrice peut donc être considérée comme une conséquence du sentiment de culpabilité.

Une question se pose alors : la culpabilité est-elle un élément de l’angoisse dépressive ? Sont-elles deux aspects d’un même processus ou l’une d’elles est-elle le résultat ou la manifestation de l’autre ? Je ne peux pas donner maintenant une réponse définitive à cette question, mais je dirais que l’angoisse dépressive, la culpabilité et le désir de réparation sont souvent vécus simultanément.

Il semble probable que l’angoisse dépressive, la culpabilité et la tendance réparatrice sont vécues seulement lorsque les sentiments d’amour pour l’objet prédominent sur les pulsions destructrices. En d’autres termes, nous pouvons supposer que la répétition d’expériences dans lesquelles l’amour surpasse la haine – ou en fin de compte, dans lesquelles la pulsion de vie surpasse la pulsion dé mort – est une condition essentielle pour la capacité du moi de s’intégrer lui-même et de synthétiser les aspects contrastants de l’objet. Dans ces états ou ces moments, la relation avec l’aspect mauvais de l’objet, de même que l’angoisse de persécution, se sont affaiblies.

Cependant, durant les trois ou quatre premiers mois de la vie, époque à laquelle (selon mes idées actuelles) l’angoisse dépressive et la culpabilité prennent naissance, les processus de clivage et l’angoisse de persécution culminent. L’angoisse de persécution interfère donc très vite avec le progrès vers l’intégration, et les expériences d’angoisse dépressive, de culpabilité et de réparation ne peuvent être que de nature transitoire. Il en résulte que l’objet aimé et endommagé, peut se transformer insensiblement en un persécuteur et que le désir de le réparer ou de le faire revivre peut devenir le besoin d’apaiser un persécuteur et de se le rendre propice. Mais, même pendant le stade ultérieur, la position dépressive, dans laquelle le moi plus intégré introjecte et établit progressivement en lui une personne totale, l’angoisse de persécution persiste. Pendant cette période, comme je l’ai décrit, le bébé ressent non seulement de la peine, de la dépression et de la culpabilité, mais aussi de l’angoisse de persécution en rapport avec l’aspect mauvais du surmoi, et les défenses contre l’angoisse de persécution existent à côté des défenses contre l’angoisse dépressive.

J’ai fait remarquer maintes fois que la différenciation entre les angoisses dépressives et les angoisses de persécution est fondée sur un concept limite. Cependant, dans la pratique analytique, un certain nombre de chercheurs ont trouvé que la différenciation entre l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive est utile pour la compréhension et le démêlement des situations émotionnelles. Voici un exemple d’un tableau typique que nous pouvons affronter dans l’analyse de patients dépressifs : dans une séance en particulier, un patient peut souffrir de violents sentiments de culpabilité et désespérer de sa capacité de réparer le mal qu’il s’imagine avoir causé. Puis un changement complet se produit : le patient apporte tout à coup du matériel de persécution. Il accuse l’analyste et l’analyse de ne faire que du mal, il énonce des griefs qui ramènent à ses frustrations primitives. Les processus qui sous-tendent ce changement peuvent être formulés comme suit : l’angoisse de persécution est devenue prédominante, le sentiment de culpabilité a disparu, et avec lui l’amour pour l’objet semble s’être évanoui. Dans cette situation émotionnelle altérée, l’objet est devenu mauvais, il ne peut être aimé, c’est pourquoi les pulsions destructrices dirigées contre lui semblent justifiées. Cela signifie que l’angoisse de persécution et les défenses ont été renforcées pour échapper au fardeau insupportable de la culpabilité et du désespoir. Dans de nombreux cas, naturellement le patient peut présenter une bonne mesure d’angoisse de persécution en même temps que de la culpabilité, et le changement vers la prédominance de l’angoisse de persécution n’apparaît pas toujours d’une façon aussi dramatique que celle que j’ai décrite ici. Mais dans chacun de ces cas, la différenciation entre l’angoisse de persécution et l’angoisse dépressive aide à notre compréhension des processus que nous essayons d’analyser.

La distinction conceptuelle entre l’angoisse dépressive, la culpabilité et la réparation d’un côté, et l’angoisse de persécution et les défenses contre elle de l’autre, n’est pas seulement utile dans le travail analytique, mais elle a aussi de plus larges applications. Elle éclaire de nombreux problèmes relatifs à l’étude des émotions et du comportement humains35. Un domaine particulier dans lequel j’ai trouvé cette conception très lumineuse est l’observation compréhension des enfants.

Résumons brièvement la conclusion théorique au sujet de la relation entre l’angoisse et la culpabilité que j’ai soutenue dans cette partie. La culpabilité est liée inextricablement à l’angoisse (plus exactement, à l’une de ses formes en particulier, à l’angoisse dépressive) ; elle conduit à la tendance à réparer, et surgit, pendant les premiers mois de la vie, en relation avec les tout premiers stades du surmoi.

VI.

L’interaction entre le danger interne primaire et le danger qui menace de l’extérieur, éclaire le problème de l’angoisse « objective » opposée à l’angoisse « névrotique ». Freud définit la distinction entre l’angoisse objective et l’angoisse névrotique de la façon suivante : « Le danger réel est un danger que nous connaissons. L’angoisse à base réelle est l’angoisse devant cet objet connu. L’angoisse névrotique est une angoisse devant un danger que nous ne connaissons pas. Il faut donc d’abord rechercher et identifier le danger qui cause la névrose. L’analyse nous a montré que c’est un danger instinctuel »36. Et encore : « … Le danger réel, menace d’un objet extérieur, le danger névrotique, menace d’une sollicitation instinctuelle »37.

Dans certains passages, cependant, Freud a mentionné une interaction entre ces deux sources d’angoisse38, et l’expérience analytique générale a montré que la distinction entre l’angoisse objective et l’angoisse névrotique ne peut pas être tracée nettement.

Je reviendrai ici sur l’affirmation de Freud que l’angoisse est produite par le fait que l’enfant a le « regret de la personne aimée (désirée) »39. En décrivant la peur fondamentale de l’enfant, celle de la perte d’objet, Freud dit : « Il ne peut pas encore distinguer l’absence temporaire de la perte durable. Quand il n’a pas vu sa mère une fois, il se comporte comme s’il ne devait jamais la revoir, et il a besoin d’expériences consolatrices, répétées, pour apprendre qu’à cette disparition a coutume de suivre la réapparition de sa mère »40 (les italiques sont de moi).

Dans un autre passage où il décrit la peur de perte d’amour, il dit qu’elle est la « … continuation de la peur qu’éprouve le nourrisson en se voyant privé de sa mère. Vous le voyez, cette crainte correspond bien à un danger réel. Quand la mère est absente ou qu’elle prive l’enfant de son amour, cet enfant n’est plus sûr de voir ses besoins satisfaits, peut-être même est-il alors en proie à de très pénibles sentiments de tension »41 (les italiques sont de moi).

Cependant, quelques pages avant dans le même livre, Freud a décrit cette situation de danger particulière du point de vue de l’angoisse névrotique, ce qui semble montrer qu’il a envisagé cette situation infantile sous les deux angles. À mon avis, ces deux sources principales de la peur de perte d’objet de l’enfant peuvent être décrites de la façon suivante : l’une est la dépendance complète de l’enfant à l’égard de sa mère, pour la satisfaction de ses besoins et le soulagement de ses tensions. L’angoisse qui naît de cette source pourrait s’appeler angoisse objective. L’autre source principale d’angoisse dérive de ce que l’enfant appréhende que la mère aimée ait été détruite par ses pulsions sadiques, ou qu’elle soit en danger d’être détruite, et cette peur – qu’on pourrait appeler « angoisse névrotique » – se rapporte à la mère comme objet bon extérieur (et intérieur) indispensable, et contribue au sentiment qu’elle ne va jamais revenir. Il y a dès le début une interaction constante entre ces deux sources d’angoisse, c’est-à-dire entre l’angoisse objective et l’angoisse névrotique, ou, en d’autres termes, entre l’angoisse provenant de sources externes et celle qui provient de sources internes.

En outre, si le danger extérieur est lié dès le début avec le danger interne causé par la pulsion de mort, aucune situation de danger provenant de sources extérieures ne peut jamais être vécue par le jeune enfant comme un danger purement extérieur et connu. Mais ce n’est pas seulement l’enfant qui est incapable d’établir clairement cette différence : l’interaction entre les situations de danger internes et externes persiste dans une certaine mesure tout le long de la vie42.

On pouvait observer clairement cela dans les analyses qui eurent lieu pendant la guerre. On voyait que même chez des adultes normaux, l’angoisse éveillée par les raids aériens, les bombes, les incendies, etc. – c’est-à-dire par des situations « objectives » de danger – ne pouvait être réduite qu’en analysant, à la place de l’impact des situations actuelles et de préférence à lui, les diverses angoisses primitives qu’il réveillait. Chez beaucoup de gens, une angoisse excessive provenant de ces sources amenait à une négation puissante (défense maniaque) de la situation objective de danger, qui se manifestait dans un manque apparent de peur. On observait cela couramment chez les enfants, et on ne pouvait l’expliquer seulement par leur compréhension incomplète du danger réel. L’analyse révélait que la situation objective de danger avait fait revivre les premières angoisses phantasmatiques de l’enfant à un degré tel que la situation objective de danger devait être déniée. Dans d’autres cas la stabilité relative des enfants malgré les dangers du temps de guerre n’était pas déterminée tellement par des défenses maniaques que par une modification mieux réussie des premières angoisses de persécution et des premières angoisses dépressives, ce qui permettait un sentiment de sécurité plus grande à l’égard de leur monde intérieur et extérieur et une bonne relation avec leurs parents. Chez ces enfants, même quand le père était absent, la sécurité produite par la présence de la mère et par la vie familiale, contrebalançait les peurs éveillées par les dangers objectifs.

Ces observations deviennent compréhensibles si nous nous souvenons que la perception de la réalité et des objets extérieurs chez les jeunes enfants est continuellement influencée et colorée par leurs phantasmes, et que cela continue dans une certaine mesure pendant toute la vie. Les expériences extérieures qui éveillent l’angoisse activent en même temps, même chez des personnes normales, l’angoisse dérivée des sources intrapsychiques. L’interaction entre l’angoisse objective et l’angoisse névrotique – ou, en d’autres termes, l’interaction entre l’angoisse qui naît de sources extérieures et celle qui naît de sources intérieures – correspond à l’interaction entre la réalité extérieure et la réalité psychique.

Lorsque nous jugeons si une angoisse est névrotique ou non, nous devons considérer un élément que Freud a mentionné maintes fois : la quantité d’angoisse dérivant de sources internes. Ce facteur est cependant lié à la capacité qu’a le moi de développer des défenses adéquates contre l’angoisse, c’est-à-dire à la proportionnalité entre la force de l’angoisse et la force du moi.

VII.

Il était impliqué dans la présentation de mes idées qu’elles se soient développées à partir d’une conception de l’agressivité assez différente de celle que soutient le courant principal de la pensée psychanalytique. Le fait que Freud ait découvert l’agressivité d’abord comme élément de la sexualité infantile – comme si elle était une dépendance de la libido (sadisme) – eut le résultat que l’intérêt de la psychanalyse se soit longtemps centré sur la libido, et que l’agressivité ait été considérée plus ou moins comme un auxiliaire de la libido43. En 1920 se produisit la découverte par Freud de la pulsion de mort qui se manifeste dans les pulsions destructrices et qui agit en état de fusion avec la pulsion de vie. Puis en 1924 survint l’exploration plus profonde du sadisme chez le petit enfant par Abraham. Mais même après ces découvertes, comme on peut le voir d’après l’ensemble de la littérature psychanalytique, la pensée psychanalytique a continué à s’occuper surtout de la libido et des défenses contre les pulsions libidinales, et elle a sous-estimé d’autant l’importance de l’agressivité et ses implications.

Depuis le début de mon travail psychanalytique, mon intérêt était centré sur l’angoisse et son déterminisme, ce qui m’a rapprochée de la compréhension de la relation entre l’agressivité et l’angoisse44. Les analyses d’enfants en bas âge, pour lesquels j’ai développé la technique de jeu, ont appuyé cette perspective en me révélant que l’angoisse de ces enfants ne peut être soulagée que par l’analyse de leurs phantasmes et de leurs pulsions sadiques, avec une appréciation plus grande de l’importance de l’agressivité dans le sadisme et dans le déterminisme de l’angoisse. Cette appréciation plus pleine de l’importance de l’agressivité m’a amenée à certaines conclusions théoriques que j’ai présentées dans mon article Les premiers stades du conflit œdipien (1927). J’y ai avancé l’hypothèse que – à la fois dans le développement normal et dans le développement pathologique de l’enfant – l’angoisse et la culpabilité qui naissent pendant la première année de vie sont étroitement liées avec les processus d’introjection et de projection et avec les premiers stades du développement du surmoi et du complexe d’Œdipe ; et que dans ces angoisses, l’agressivité et les défenses contre elle sont d’une énorme importance.

J’ai poursuivi mes travaux dans cette direction au sein de la Société britannique de Psychanalyse depuis 1927 à peu près. Dans cette Société, un certain nombre de psychanalystes, en étroite collaboration, ont fait de nombreuses contributions45 à la compréhension du rôle essentiel de l’agressivité dans la vie psychique, alors que, si nous envisageons la pensée psychanalytique en général, un changement d’avis dans ce sens n’est apparu que dans des contributions sporadiques pendant les dernières dix ou quinze années. Elles ont cependant augmenté ces derniers temps.

L’un des résultats de ce nouveau travail sur l’agressivité a été de reconnaître à la tendance à la réparation une fonction plus importante, à titre de représentant de la pulsion de vie dans sa lutte contre la pulsion de mort. On ne voyait pas seulement par là les pulsions destructrices dans une meilleure perspective, mais on éclairait plus pleinement l’interaction de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, et par suite le rôle de la libido dans tous les processus psychiques et émotionnels.

Au cours de ce chapitre, j’ai formulé mon affirmation que la pulsion de mort (les pulsions destructrices) est le facteur primaire dans le déterminisme de l’angoisse. Il était cependant implicite aussi dans mon exposé des processus qui mènent à l’angoisse et à la culpabilité que l’objet primaire contre lequel se dirigent les pulsions destructrices est celui de la libido, et que c’est donc l’interaction entre l’agressivité et la libido – en fin de compte la fusion et la polarité des deux pulsions – qui cause l’angoisse et la culpabilité. Un autre aspect de cette interaction est l’adoucissement des pulsions destructrices par la libido. L’équilibre optimum dans l’interaction entre la libido et l’agressivité implique que l’angoisse qui provient de l’action continue de la pulsion de mort, bien qu’elle ne soit jamais éliminée, soit contrebalancée et tenue en lisière par le pouvoir de la pulsion de vie.